« Les archives de sherlock holmes », Chapitre 11 - La pensionnaire voilée   

Chapitre 11 - La pensionnaire voilée

Si l'on veut bien songer que M. Sherlock Holmes a exercé son activité pendant vingt-trois ans et que pendant dix-sept de ces vingt-trois ans j'ai pu collaborer avec lui et prendre des notes sur ses exploits, on conviendra que je dispose d'une masse considérable de documents. Le problème n'est donc pas de trouver, mais de choisir. Voici par exemple la longue rangée des agendas qui remplit toute une étagère. Et voici des malles et des valises bourrées de papiers : de quoi ravir non seulement l'étudiant en criminologie, mais aussi tous les amateurs de scandales sociaux et officiels de la fin de l'ère victorienne. Mais que se rassurent les auteurs de lettres angoissées qui nous supplient de ne pas compromettre l'honneur de leurs familles ni la réputation d'un aïeul célèbre : ils n'ont rien à craindre ! La discrétion et le sentiment élevé de ses devoirs professionnels qui ont toujours animé mon ami président à notre choix : aucun abus de confiance ne sera commis. Toutefois je désapprouve formellement de récentes tentatives en vue de s'emparer et de détruire ces papiers. Je connais leur origine. Je suis autorisé par M. Holmes à déclarer que si elles se renouvellent, toute l'histoire du politicien, du phare et du cormoran sera livrée à la curiosité du public. A bon entendeur, salut !

Il serait déraisonnable de supposer que chacune des affaires que traita Holmes lui fournît l'occasion de déployer les dons exceptionnels d'intuition et d'observation que je me suis efforcé de mettre en lumière. Tantôt il devait se donner beaucoup de mal pour cueillir le fruit, tantôt il n'avait qu'à se baisser pour le ramasser. Mais c'est souvent dans les affaires qui le mirent le moins en évidence que nous entrevîmes des tragédies humaines particulièrement terribles ; je vais en analyser une ; j'ai légèrement modifié les noms et les lieux, mais je rapporterai les faits sans en rien changer.

Un matin de la fin de l'année 1896, je reçus un billet pressant de Holmes réclamant ma présence à Baker Street. Quand j'arrivai, je le trouvai assis dans une atmosphère lourde de fumée de tabac en face d'une femme assez mûre qui avait le type conventionnel de la logeuse londonienne.

– Voici Mme Merrilow, de South Brixton, m'annonça mon ami. La fumée ne gêne pas Mme Merrilow ; aussi, Watson, si vous voulez vous livrer à votre vice abominable… Mme Merrilow a une histoire intéressante à nous conter, et cette histoire peut fort bien avoir des développements à propos desquels votre présence serait utile.

– À votre disposition.

– Vous comprenez, madame Merrilow, que si je vais voir Mme Ronder, je préfère avoir un témoin. Vous aurez à l'en persuader avant notre visite.

– Que Dieu vous bénisse, monsieur Holmes ! s'écria la logeuse. Elle désire tant vous voir que vous pourriez vous faire accompagner de tout le quartier.

– Nous irons donc au début de l'après-midi. Voyons si nous possédons tous les éléments du problème. En repassant notre leçon, nous aiderions le docteur Watson à réaliser la situation. Vous dites que Mme Ronder est votre pensionnaire depuis sept ans, et que vous n'avez vu qu'une fois sa figure ?

– Et c'a été une fois de trop, monsieur Holmes !

– Elle était, je crois, horriblement abîmée ?

– Mon Dieu, monsieur Holmes, on pourrait à peine dire que c'était une figure ! Notre laitier l'a aperçue une fois qui regardait par la fenêtre : il en a laissé tomber son seau, et tout le lait s'est répandu dans le jardin. Voilà le genre de figure qu'elle a. Quand je l'ai vue (elle ne s'était pas doutée que j'entrais chez elle), elle s'est rapidement couvert le visage et elle m'a dit :

» – Maintenant, madame Merrilow, vous comprenez enfin pourquoi je ne lève jamais mon voile.

– Connaissez-vous quelque chose sur son passé ?

– Rien du tout !

– Quand elle est arrivée, vous a-t-elle fourni des références ?

– Non, monsieur. Mais elle m'a réglé comptant, et une bonne partie d'avance, sans discuter les conditions. Par les temps que nous vivons, une pauvre femme comme moi ne peut pas s'offrir le luxe de tourner le dos à une chance pareille.

– Vous a-t-elle dit pourquoi elle avait choisi votre maison ?

– Ma maison est située assez loin de la route, et elle est plus isolée que beaucoup. Et puis je n'ai qu'une pensionnaire, et je suis sans famille. Je crois qu'elle en avait essayé d'autres et que la mienne lui a convenu davantage. C'est une sorte de retraite qu'elle cherche ; elle est disposée à payer pour l'avoir.

– Vous dites qu'elle n'a jamais montré son visage sauf en une seule occasion fortuite. Hé bien ! c'est assez extraordinaire ! Je ne m'étonne pas que vous vouliez savoir de quoi il s'agit.

– Oh ! cela m'est égal, monsieur Holmes ! Moi, du moment que je perçois mon loyer… Impossible de trouver un locataire plus tranquille et qui vous donne moins d'embarras !

– Alors qu'est-ce qui vous a décidée ?

– Sa santé, monsieur Holmes. Elle dépérit. Et elle garde quelque chose de terrible dans la tête. « C'est un meurtre ! Un assassinat ! » crie-t-elle. Et je l'ai entendue une fois : « Bête féroce ! Monstre ! » qu'elle criait. C'était la nuit ; sa voix se répercutait dans toute la maison ; j'en avais des frissons ! Alors je suis allée la voir le lendemain et je lui ai dit :

» – Madame Ronder, si vous avez quelque chose qui vous trouble l'âme, il y a le curé et il y a la police. De l'un des deux vous devriez tirer assistance !

» Elle m'a répondu :

» – Pour l'amour de Dieu, pas la police ! Et le curé ne pourrait rien changer au passé…

» Et puis elle a ajouté :

» – Tout de même, je serais soulagée si quelqu'un connaissait la vérité avant que je meure.

» Alors j'ai dit :

» – Si vous ne voulez pas de la police officielle, il y a ce monsieur détective dont tout le monde parle…

» Je vous demande pardon, monsieur Holmes ! Et elle, elle a sauté sur l'idée :

» – C'est l'homme qu'il me faut ! Comment n'ai-je pas pensé à lui plus tôt ? Faites-le venir, madame Merrilow ! Et s'il ne veut pas se déranger, dites-lui que je suis la femme de Ronder le dompteur. Dites-le-lui, et communiquez-lui le nom d'Abbas Parva.

» Elle m'a écrit le nom et elle a conclu :

» – Cela le fera venir, s'il est bien tel que je me le représente.

– Et j'irai ! fit Holmes. Très bien, madame Merrilow. J'aimerais avoir une petite conversation avec le docteur Watson : elle nous mènera jusqu'à l'heure du déjeuner. Vers trois heures nous serons chez vous à Brixton.

À peine notre visiteuse avait-elle quitté la pièce que Sherlock Holmes bondit avec une énergie farouche sur la pile des recueils de faits notables qu'il entassait par terre dans un coin. Pendant quelques minutes, le bruit des pages qu'il feuilletait emplit le salon ; un grognement de satisfaction m'apprit qu'il avait mis la main sur ce qu'il cherchait. Il était si énervé qu'il ne prit pas la peine de se relever : il s'assit sur le plancher comme un étrange bouddha : jambes croisées, et entouré de gros livres dont l'un était ouvert sur ses genoux.

– L'affaire à l'époque me tourmenta, Watson. Voici mes notes marginales qui sont là pour en témoigner. J'avoue que je n'ai rien pu en tirer. Et pourtant j'étais convaincu que le coroner se trompait. Avez-vous gardé le souvenir de la tragédie d'Abbas Parva ?

– Pas le moindre, Holmes.

– Et cependant, en ce temps-là, vous viviez avec moi ! Mais mon impression personnelle a dû être très superficielle, puisqu'on n'a rien pu établir et que d'ailleurs aucune des parties n'avait loué mes services. Peut-être voudriez-vous lire ces journaux ?

– Si plutôt vous faisiez le point ?

– Ce sera facile. Les faits vont vous revenir. Ronder était un personnage connu : rival de Wombwell et de Sanger, l'un des plus grands directeurs de ménagerie de son temps. Mais il se mit à boire ; son cirque et lui étaient sur le déclin quand survint la grande tragédie. La troupe s'était arrêtée pour un soir à Abbas Parva, petit village du Berkshire ; elle se dirigeait vers Wimbledon, voyageait par la route, et elle avait campé simplement, sans monter un spectacle, car il y avait si peu d'habitants à Abbas Parva qu'elle n'aurait pas couvert les frais d'une représentation.

» Parmi les bêtes, il y avait un très beau lion d'Afrique du Nord, Sahara King. Ronder et sa femme avaient l'habitude de s'exhiber dans sa cage. Voici une photographie prise au cours d'une représentation. Vous observerez que Ronder était un colosse très porcin, tandis que sa femme était remarquablement belle. L'enquête établit que Sahara King avait manifesté certaines velléités inquiétantes ; mais, selon la coutume, la familiarité avec les fauves entraîna une confiance excessive, et ils ne tinrent pas compte de ces symptômes.

» Chaque nuit, Ronder ou sa femme allait nourrir le lion. Parfois l'un des deux y allait seul ; parfois ils se dérangeaient tous les deux ; mais jamais ils ne permirent à quelqu'un de les remplacer ; ils croyaient en effet que tant qu’ils seraient ses nourriciers, le lion les considérerait comme des bienfaiteurs et ne les molesterait jamais. Ce soir-là, il y a sept ans, ils se rendirent tous deux dans la cage ; un accident épouvantable se produisit ; ses détails n'ont jamais été tout à fait éclaircis.

» Il semble que toute la caravane ait été réveillée vers minuit par les rugissements du fauve et les hurlements de la dompteuse. Les divers valets et employés se précipitèrent hors de leurs tentes avec des lanternes ; un spectacle affreux les attendait. Ronder gisait, le crâne fracassé avec de profondes traces de griffes en travers de son cuir chevelu, à quelque dix mètres de la cage, qui était ouverte. Près de la porte, Mme Ronder était allongée sur le dos : le fauve était accroupi et grondait au-dessus d'elle. Il lui avait déchiré le visage avec une telle cruauté qu'il paraissait impossible qu'elle pût survivre à ses blessures. Plusieurs artistes du cirque, conduits par Leonardo l'hercule et Griggs le clown, écartèrent le lion avec des bâtons, le repoussèrent dans sa cage et l'y renfermèrent. On supposa que les Ronder avaient voulu pénétrer dans la cage, mais que lorsque la porte avait été ouverte le fauve avait bondi sur eux. L'enquête ne révéla rien d'autre, sinon que la dompteuse ne cessait de hurler dans son délire : « Lâche ! Le lâche ! » tandis qu'on la transportait à sa roulotte. Six mois s'écoulèrent avant qu'elle fût en état de témoigner, mais l'enquête avait déjà été close sur un verdict de mort par accident.

– Quelle autre hypothèse pouvait être retenue ? m'exclamai-je.

– Certes ! Et pourtant quelques petits détails troublèrent le jeune Edmunds, de la police du Berkshire. Un garçon bien, celui-là ! Depuis il a été envoyé à Allahabad. Voilà comment je m'intéressai à l'affaire : il passa par ici et nous fumâmes quelques pipes au-dessus du dossier.

– Un maigre avec des cheveux jaunes ?

– Oui. J'étais sûr que vous vous remettriez sur la piste.

– Mais par quoi était-il troublé ?

– Hé bien ! tous les deux nous avons été troublés. C'était diablement difficile de reconstituer l'affaire. Placez-vous au point de vue du lion. Il est libéré. Que fait-il ? Il s'élance ; une demi-douzaine de bonds en avant l'amènent sur Ronder. Ronder fait demi-tour pour s'enfuir (les traces des griffes sont situées sur le derrière de la tête), mais le lion le fait rouler sur le sol. Et voilà qu'au lieu de continuer à foncer et à s'évader, il revient sur la dompteuse qui était restée près de la cage, il la renverse et la défigure… puis encore, il y a les hurlements de Mme Ronder, qui semblent reprocher à son mari une certaine défaillance. Mais qu'aurait pu tenter le pauvre diable pour la secourir ? Vous voyez la difficulté ?

– Très bien.

– Il y a aussi un autre détail qui me revient à l'esprit pendant que je revis toute cette histoire. On a plus ou moins la preuve qu'au moment où le lion rugissait et la femme hurlait, un homme a poussé des cris de terreur.

– Ronder, sans doute ?

– Ma foi, avec le crâne fracassé, il y avait peu de chances pour qu'on entendît sa voix ! Deux témoins au moins ont certifié que des cris d'homme se mêlaient aux cris de la dompteuse.

– Je suppose que tout le camp devait crier et hurler… Quant au reste, j'ai peut-être une explication à vous offrir.

– Je serais ravi de l'entendre.

– Les deux dompteurs étaient ensemble, à dix mètres de la cage, quand le lion est sorti. L'homme a voulu s'enfuir et a été abattu. La femme a conçu l'idée qu'elle pourrait rentrer dans la cage et s'y enfermer : c'était son unique refuge. Elle a essayé ; au moment où elle arrivait à la porte, le fauve a bondi sur elle et l'a jetée par terre. Elle en voulait à son mari parce qu'il avait encouragé la fureur du fauve en tentant de fuir. S'ils lui avaient fait face, peut-être l'auraient-ils impressionné. D'où ces cris de « Lâche ! »

– Très brillant, Watson ! Une seule paille dans votre cristal

– Laquelle ?

– S'ils se trouvaient tous deux à dix mètres de la cage, comment le lion serait-il sorti ?

– Ils avaient peut-être un ennemi qui aurait entrouvert la Porte.

– Et pourquoi le fauve les aurait-il attaqués sauvagement alors qu'il les connaissait bien, qu'il jouait avec eux dans sa cage ?

– Le même ennemi l'avait peut-être rendu préalablement furieux ? Holmes demeura pensif pendant quelques instants.

– Ma foi, Watson, votre thèse peut s'étayer sur certains faits. Ronder avait beaucoup d'ennemis. Edmunds m'a dit que, lorsqu'il avait bu, il était terrible. Ce colosse chassait à coups de fouet tous ceux qui osaient lui résister. Je suppose que les cris que nous a rapportés Mme Merrilow, ces cris de « Monstre ! » étaient des réminiscences nocturnes concernant son cher défunt. Toutefois sont futiles, puisque nous ne connaissons pas les faits. Sur le buffet, Watson, il y a une perdrix en gelée et une bouteille de Montrachet. Restaurons nos énergies avant de faire appel à elles !

Quand notre fiacre nous déposa devant la maison de Mme Merrilow, la logeuse vint bloquer de sa silhouette majestueuse la porte de sa modeste demeure. Il était évident qu'elle craignait beaucoup de perdre une pensionnaire intéressante ; aussi nous supplia-t-elle, avant de nous laisser monter, de ne rien dire ni faire qui put aboutir à un résultat aussi affligeant. L'ayant rassurée, nous la suivîmes dans l'escalier recouvert d'un méchant tapis, et elle nous introduisit chez sa locataire mystérieuse.

La pièce sentait le moisi et le renfermé ; elle était mal aérée. Après avoir gardé des fauves en cage, la pensionnaire semblait, par l'effet d'une quelconque revanche du destin, être devenue à son tour une bête en cage. Elle s'assit sur un fauteuil branlant dans le coin le plus sombre. De longues années d'inaction avaient engraissé sa silhouette mais elle avait dû être fort belle car son corps était encore plein et voluptueux. Un voile noir très épais recouvrait son visage ; fendu à la hauteur de la lèvre supérieure, il nous permit néanmoins de voir une bouche parfaite et un menton à l'ovale délicat. Certainement elle avait été une femme remarquable. Sa voix bien modulée ne manquait pas d'agrément.

– Mon nom ne vous est pas inconnu, monsieur Holmes ! dit-elle. Je pensais que vous viendriez.

– C'est exact, madame, mais je ne sais pas comment vous pouvez vous douter que je me suis intéressé à votre affaire.

– Je l'ai appris quand j'ai été rétablie et quand j'ai été interrogée par M. Edmunds, le policier du comté. Je crains de lui avoir menti. Peut-être aurais-je mieux fait de lui dire la vérité.

– Il vaut toujours mieux dire la vérité. Mais pourquoi lui avez-vous menti ?

– Parce que le destin de quelqu'un dépendait de ma déposition. Certes ce quelqu'un est un être indigne, mais je ne voulais pas avoir son anéantissement sur la conscience. Nous avions été si proches… si proches !

– Mais ce scrupule est levé à présent ?

– Oui, monsieur. L'être auquel j'ai fait allusion est mort.

– Alors pourquoi ne pas aller dire maintenant à la police tout ce que vous savez ?

– Parce qu'il y a une autre personne en cause. Cette autre personne est moi-même. Je ne pourrais pas supporter le scandale et la publicité consécutive à une enquête de police. Je n’ai plus longtemps à vivre, mais je veux mourir tranquille. Et pourtant je voulais trouver un homme de bon jugement à qui conter ma terrible histoire, afin que lorsque je partirai tout soit su, et compris.

– Vous me complimentez, madame. Mais je suis une personne responsable. Il se peut que, après vous avoir entendue, je juge de mon devoir d'aller en référer à la police.

– Je ne pense pas, monsieur Holmes. Je connais très bien votre caractère et vos méthodes car je suis votre travail depuis quelques années. Lire est le seul plaisir qui me soit laissé ; je suis donc au courant de tout ce qui se passe dans le monde. Quoiqu’il advienne, je cours le risque. Après vous avoir parlé, j'aurai l'esprit en repos.

– Mon ami et moi serons heureux de vous entendre.

Elle se leva et prit dans un tiroir la photographie d'un homme. C'était un acrobate, un athlète magnifique. La photographie le représentait les bras croisés sur un torse vigoureux ; un sourire se dessinait sous une lourde moustache : le sourire satisfait de don Juan.

– C'est Leonardo, dit-elle.

– Leonardo l'Hercule, qui témoigna ?

– Oui. Et celui-ci, c'est mon mari.

Le visage était abominable : un porc humain, ou plutôt un ours sauvage fait homme, car il était formidable dans sa bestialité. On imaginait aisément la bouche vile mâchonnante et écumante de rage. Quant aux petits yeux vicieux, ils ne pouvaient que projeter de la méchanceté sur le monde. Une brute, un bravache, une bête : voilà l'impression que faisait cette tête aux lourdes bajoues.

– Ces deux photographies vous aideront à comprendre, messieurs, mon histoire. J'étais une pauvre écuyère de cirque élevée sur la piste ; je sautais dans des cerceaux quand je n'avais pas encore dix ans. Lorsque je devins femme, cet homme m'aima, en admettant que je puisse baptiser d'amour son désir. Un jour de malheur, je l'épousai. À dater de ce jour, j'eus une vie d'enfer ; il était le diable qui me torturait. Tout le monde au cirque était au courant. Il me délaissait pour d'autres femmes. Lorsque je me plaignis, il me ligota et me battit à coups de cravache Tous avaient pitié de moi et le maudissaient, mais que pouvaient-ils faire ? Ils le redoutaient, ils avaient peur de lui. Car de tout temps il s'était montré terrible, et quand il avait bu il aurait tué. Plusieurs fois il eut des ennuis avec la justice, parce qu'il attaquait des hommes, ou parce qu'il maltraitait des animaux. Mais il gagnait beaucoup d'argent, et il se moquait des amendes. Ses meilleurs collaborateurs le quittèrent ; le cirque commença à décliner. Il n'y avait plus que Leonardo et moi pour le maintenir, ainsi que le petit Griggs le clown. Pauvre diable ! Il n'avait pas beaucoup de raisons d'être drôle, mais il faisait l'impossible pour tenir son rôle.

» Leonardo entra de plus en plus dans ma vie. Vous voyez comme il était bel homme. Je sais maintenant quelle âme habitait ce corps ! Comparé à mon mari, il ressemblait à l'ange Gabriel. Il me prit en pitié, il m'aida. Finalement notre intimité se transforma en amour : un amour profond, profond ! Passionné. L'amour auquel j'avais toujours rêvé mais que je n'avais jamais espéré ressentir. Mon mari le soupçonna, mais il était aussi lâche que brutal, et Leonardo était le seul homme qu'il redoutait. Il se vengea à sa manière en me torturant plus que jamais. Un soir, mes cris attirèrent Leonardo à la porte de notre roulotte. Nous frôlâmes la tragédie cette nuit-là, et bientôt mon amant et moi nous comprîmes que nous ne pourrions l'éviter. Mon mari n'étant pas digne de vivre, nous décidâmes qu'il devait mourir.

» Leonardo était intelligent, il avait un esprit organisateur. C'est lui qui conçut notre plan. Je ne le dis pas pour lui en faire grief, car j'étais résolue à tout pour faire ma vie avec lui. Mais je n'aurais jamais eu son idée. Nous fabriquâmes une massue (Leonardo la fabriqua) et dans l’extrémité plombée il ficha cinq longs clous en fer, pointes dehors, exactement comme une patte de lion. Cela afin d'assener à mon mari un coup mortel tout en laissant supposer que ce serait le lion (préalablement détaché par nous) qui l'aurait tué.

» II faisait nuit noire quand mon mari et moi nous sortîmes, comme d'habitude, pour donner à manger au fauve. Nous avions emporté la viande crue dans un seau en zinc Leonardo s'était embusqué au coin de la roulotte devant laquelle nous devions passer avant d'arriver à la cage. Il fut trop lent. Nous arrivâmes avant qu'il fût en mesure de frapper, mais il nous suivit sur la pointe des pieds, et j'entendis le bruit mat du gourdin qui fracassa le crâne de mon mari. Mon cœur bondit de joie. Je partis en courant et je défis le cadenas qui fermait la porte de la cage.

» Alors survint l'atroce. Vous savez peut-être que les fauves sont prompts à sentir le sang humain et que cette odeur les excite. Un instinct avait immédiatement averti cette bête qu'un être humain avait été blessé. Au moment où je retirai les barres, le lion s'élança et me sauta dessus. Leonardo aurait pu me sauver. S'il avait foncé et frappé le fauve avec le gourdin, il l'aurait repoussé. Mais il perdit la tête. Je l'entendis crier. Puis je le vis faire demi-tour et fuir… Juste à l'instant où les crocs du lion s'enfonçaient dans ma figure ! Le souffle chaud et nauséabond du fauve m'avait déjà à demi asphyxiée et je ne ressentis qu'une faible douleur. Avec les paumes de ma main, j'essayai de repousser ses grandes mâchoires fumantes, tachées de sang, et je hurlai au secours. J'eus conscience que la caravane s'agitait, et puis je me souviens d'un groupe d'hommes, Leonardo, Griggs et d'autres, qui me tiraient des griffes du fauve. Ce fut mon dernier souvenir, monsieur Holmes, pendant des mois abominables. Quand je fus rétablie, je me regardai dans une glace, et alors je maudis ce lion… Oh ! comme je le maudis !… Non pas parce qu’il avait détruit ma beauté, mais parce qu'il ne m'avait pas détruite, moi ! Je n'eus plus qu'un désir, monsieur Holmes, et j'avais assez d'argent pour le satisfaire : couvrir ce pauvre visage afin qu'il ne fût vu de personne, et habiter en un lieu où aucun de ceux que j'avais connus ne me découvrirait. Il ne me restait plus autre chose à faire. Je l'ai fait. Une misérable bête blessée qui a rampé jusqu'à son trou pour mourir : voilà la fin d'Eugenia Ronder.

Nous demeurâmes quelque temps silencieux. Puis Holmes allongea son grand bras et lui caressa la main avec une force de sympathie qui me surprit.

– Pauvre femme ! dit-il. Les voies du destin sont vraiment impénétrables ! S'il n'existe pas de compensation dans l'au-delà, alors le monde n'est qu'un jeu cruel. Mais qu'est devenu ce Leonardo ?

– Jamais plus je ne l'ai vu. Jamais plus je n'en ai entendu parler. Peut-être ai-je eu tort d'éprouver une telle rancœur contre lui. Mais l'amour d'une femme ne se brise pas facilement. Il m'avait abandonnée sous les griffes du lion ; il avait fui alors que je criais au secours… Pourtant je n'ai pas été capable de l'envoyer à l'échafaud. Pour moi, je ne me souciais pas de ce qui pouvait m'arriver. Quoi de plus terrible que ma vie actuelle ? Je me suis quand même interposée entre Leonardo et son destin.

– Et il est mort ?

– Il s'est noyé le mois dernier en se baignant près de Margate. Je l'ai appris par le journal.

– Et que fit-il de son gourdin à cinq clous, qui est bien le détail le plus bizarre de tout votre récit ?

– Je n'en sais rien, monsieur Holmes. Il y avait une carrière de craie à côté du campement, avec une grande mare en bas. Peut-être au plus profond de cette eau…

– Oh ! c'est sans importance maintenant ! L'affaire est close.

– Oui, répéta la femme, l'affaire est close.

Nous nous étions levés pour partir, mais il y avait eu dans la voix de l'ex-dompteuse un accent qui retint l'attention de Holmes. Il se tourna vers elle.

– Votre vie ne vous appartient pas, lui dit-il. N'y attentez pas.

– À qui peut-elle être utile ?

– Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? L'exemple du malade qui souffre est la plus précieuse de toutes les leçons qui puisse être donnée à un monde impatient.

La réponse de Mme Ronder fut terrible. Elle leva son voile et s'avança vers la lumière du jour.

– Je me demande si vous le supporteriez ! dit-elle.

C'était horrible ! Il n'y a pas de mots pour dépeindre le cadre d'un visage quand le visage n'est plus. Deux très beaux yeux noirs vivants émergeaient tristement d'une ruine effroyable et ajoutaient à l'horreur de cette vision. Holmes leva les mains dans un geste de pitié et de protestation. Ensemble nous quittâmes la pièce.

Deux jours plus tard, quand je me rendis chez mon ami, il me désigna avec une certaine fierté une petite fiole bleue sur sa cheminée. Je la pris et l'examinai. Elle portait une étiquette « Poison ». Une agréable odeur d'amandes me flatta les narines quand je la débouchai.

– Acide prussique ?

– Exactement, me répondit Holmes. Elle m'est arrivée par la poste. « Je vous envoie ma tentation. Je suivrai votre conseil. » Voilà quel message l'accompagnait. Je crois, Watson, que nous pouvons deviner le nom de la femme courageuse qui a fait le paquet.