« Les archives de sherlock holmes », Chapitre 4 - Le vampire du Sussex   

Chapitre 4 - Le vampire du Sussex

Holmes avait attentivement lu une lettre que lui avait apportée le dernier courrier. Puis, avec le petit rire sec qui chez lui pouvait passer pour un véritable éclat de rire, il me la tendit.

– En fait de mélange de moderne et de médiéval, de pratique et de sauvagement fantaisiste, je crois que ceci est un comble ! me dit-il. Qu'en pensez-vous, Watson ?

Je lus ce qui suit :

« 46, Old Jewry, 19 novembre.

« Affaire Vampire.

« Monsieur,

« Notre client M. Robert Ferguson, de Ferguson & Muirhead, courtiers en thé de Mincing Lane, nous a posé quelques questions par lettre à propos des vampires. Comme notre société est spécialisée exclusivement dans l'expertise des thés, l'affaire semble échapper à notre compétence ; aussi avons-nous recommandé à M. Ferguson, par ce même courrier, d'entrer en rapport avec vous et de vous soumettre son dossier. Nous n'avons pas oublié votre réussite dans l'affaire de Matilda-Briggs.

« Nous sommes, Monsieur, fidèlement vôtres,

« Morrison, Morrison & Dodd. »

– Matilda-Briggs n'est pas le nom d'une jolie femme, Watson. C'était un navire qui fut mêlé à l'affaire du rat géant de Sumatra (histoire à laquelle le monde n'est pas encore préparé). Mais que savons-nous des vampires ? Les vampires sont-ils aussi de notre compétence ? Tout vaut mieux que l'inaction, mais en vérité je crois qu'on nous a branchés sur un conte de Grimm. Allongez le bras, Watson, et voyons un peu ce que nous indiquera la lettre V.

Je me penchai en arrière pour m'emparer du gros volume de références auquel il avait fait allusion. Holmes le posa en équilibre sur ses genoux, et ses yeux parcoururent lentement, et avec amour, la liste de vieilles affaires mélangées avec des renseignements accumulés depuis plusieurs lustres.

– Voyage du Gloria-Scott, lut-il tout haut. Vilaine affaire ! J'ai vaguement le souvenir que vous avez raconté l'histoire, Watson, et que je me suis trouvé dans l'incapacité de vous féliciter de votre version des faits. Victor Lynch, le faussaire. Venimeux lézards : le gila, un cas sortant tout à fait de l'ordinaire, celui-là ! Vittoria, la belle du cirque. Vanderbilt et le Yeggman. Vipères. Vigor, la merveille de Hammersmith. Brave vieil index ! Imbattable ! Écoutez bien, Watson ! Vampirisme en Hongrie. Et vampires en Transylvanie…

Il tourna rapidement les pages, se pencha avec avidité sur sa découverte, mais il rejeta bientôt le gros livre en poussant une exclamation de déception.

– … Ça ne vaut rien, Watson ! Rien du tout. Qu'avons-nous à voir dans des histoires de cadavres qui se promènent s'ils ne sont pas cloués dans leurs tombeaux par des pieux fichés en plein cœur ? Nous sommes en pleine folie !

– Mais le vampire, objectai-je, n'est pas forcément un mort ! Un être vivant pourrait être un vampire. J'ai lu, par exemple, quelque chose sur des monstres qui suçaient le sang des enfants pour conserver leur jeunesse.

– Vous avez raison, Watson. Cette légende est mentionnée dans mon index. Mais prendrons-nous au sérieux de telles fariboles ? Notre agence a les pieds sur la terre, et j'entends qu'elle les y maintienne. Le monde est assez vaste pour notre activité : nous n'avons pas besoin de fantômes. Je crains que nous ne puissions nous occuper de ce M. Ferguson. Après tout, cette autre lettre émane peut-être de lui, et contient-elle des renseignements plus précis sur ce qui le tracasse.

Il prit une deuxième lettre que je n'avais pas remarquée sur la table, tant il avait été absorbé par la première. Il commença à la lire avec un sourire amusé qui progressivement disparut pour faire place à une expression d'intérêt et de concentration mentale intense. Quand il eut fini, il demeura quelques instants silencieux. La lettre dansait entre ses doigts. Finalement, d'un mouvement brusque, il émergea de sa rêverie.

– Cheeseman's, Lamberley. Où se trouve Lamberley, Watson ?

– Dans le Sussex, au sud de Horsham.

– Pas très loin, hé ? Et Cheeseman's ?

– Je connais cette région, Holmes. Elle est pleine de vieilles maisons qui ont été baptisées du nom des hommes qui les ont construites il y a plusieurs siècles. Par exemple Odley's, ou Harvey's, ou Carriton's. Les gens ont sombré dans l'oubli, mais leurs noms vivent encore dans leurs maisons.

– En effet, dit Holmes non sans froideur.

L'une des caractéristiques de sa nature fière et indépendante était que, tout en enregistrant dans sa cervelle très rapidement et avec précision une information nouvelle, il témoignait rarement de la gratitude à celui qui la lui communiquait. Il reprit un peu plus tard :

– J'ai l'impression que nous allons mieux connaître Cheeseman's, Lamberley, dans les heures qui viennent. Comme je l'avais espéré, cette lettre est de Robert Ferguson. D'ailleurs il vous connaît.

– Il me connaît ?

– Lisez plutôt.

Il me fit passer la lettre. Elle portait en en-tête l'adresse mentionnée plus haut.

« Cher Monsieur Holmes,

« Mes hommes de loi m'ont conseillé de m'adresser à vous, mais il s'agit d'une affaire si extraordinairement délicate qu'elle est très difficile à exposer. Elle concerne l'un de mes amis au nom duquel j'agis. Ce gentleman, il y a cinq ans, a épousé une Péruvienne, fille d'un négociant péruvien dont il avait fait la connaissance au cours d'un voyage d'importation de nitrates. La jeune fille était d'une grande beauté, mais sa qualité d'étrangère et sa religion éloignée de la nôtre entraînèrent bientôt des divergences sentimentales entre le mari et la femme : l'amour du mari s'attiédit, et il ne tarda pas à se demander si leur union n'avait pas été une erreur. Il sentait qu'il ne pourrait jamais explorer et comprendre certains aspects de son caractère. Le plus pénible était qu'elle l'adorait, et que selon toutes apparences elle lui était très attachée.

« Venons-en maintenant au sujet sur lequel je m'expliquerai mieux quand nous nous rencontrerons. Cette lettre n'a pour but que de vous fournir une idée générale de la situation et de vous demander si vous consentiriez à vous y intéresser. La femme de mon ami commença à manifester quelques traits curieux, très éloignés de sa douceur extraordinaire et de sa gentillesse naturelle. Son mari avait eu, d'une première femme, un fils. Cet enfant, qui a aujourd'hui quinze ans, est charmant, affectueux, bien que malheureusement il ait été victime d'un accident dans sa jeunesse. A deux reprises la femme de mon ami fut surprise en train de battre ce pauvre garçon, qui ne l'avait nullement provoquée. Une fois, elle le frappa à coups de canne, avec une telle violence qu'il en garda une faiblesse au bras.

« C'était peu, néanmoins, à côté de son comportement envers son propre fils, qui n'a pas encore un an. Il y a un mois, la nurse avait laissé l'enfant seul pendant quelques minutes. Un cri du bébé, un vrai cri de douleur, fit accourir la nurse. Quand elle entra dans la chambre, elle vit sa maîtresse, la mère du bébé, penchée au-dessus de l'enfant à qui elle mordait le cou. Une petite blessure était visible sur le cou, et le sang s'en échappait. Horrifiée, la nurse voulut prévenir le père, mais la mère la supplia de n'en rien faire et lui fit cadeau de cinq livres pour qu'elle se tût. Elle ne fournit de son acte aucune explication, et l'affaire fut passée sous silence.

« Elle n'en laissa pas moins une terrible impression sur l'esprit de la nurse. Depuis, elle se mit à surveiller de près sa maîtresse et à monter la garde auprès du bébé qu'elle aimait tendrement. Il lui semblait que, tandis qu'elle surveillait la mère, celle-ci la surveillait également, et que, chaque fois qu'elle devait quitter l'enfant, la mère n'attendait que ce prétexte pour s'en approcher. Jour et nuit la nurse veillait sur le bébé ; jour et nuit la mère paraissait aux aguets comme le loup guette l'agneau. Cela doit vous sembler incroyable ; pourtant je vous demande de prendre ce récit au sérieux, car la vie d'un enfant et l'équilibre d'un homme sont en cause.

« Enfin le jour terrible arriva où les faits ne purent plus être dissimulés. Les nerfs de la nurse cédèrent ; incapable de supporter cette tension, elle libéra sa conscience devant le père. Réagissant comme vous peut-être aujourd'hui, il écouta la nurse comme il aurait écouté une histoire de sauvages. Il savait que sa femme l'aimait et qu'elle était, exception faite des mauvais traitements qu'elle avait infligés à son beau-fils, une mère tendre. Pourquoi, dès lors, aurait-elle blessé leur cher petit bébé ? Il répondit à la nurse qu'elle rêvait, que ses soupçons étaient dignes d'une hystérique, et qu'il ne tolérerait plus de tels racontars sur sa maîtresse. Pendant qu'ils discutaient, ils entendirent un cri de souffrance. La nurse et son maître se précipitèrent dans la nursery. Imaginez les sentiments de mon ami, Monsieur Holmes, quand il vit sa femme se redresser (elle était agenouillée à côté du berceau) et le sang couler sur le cou découvert de l'enfant et sur le drap. Il poussa une exclamation d'horreur, attira le visage de sa femme à la lumière : elle avait du sang autour des lèvres. C'était elle, elle sans le moindre doute, qui avait bu le sang du pauvre petit.

« L'affaire en est là. La mère est maintenant recluse dans sa chambre. Il n'y a eu aucune explication. Mon ami est à moitié fou. Il ne connaît, et moi non plus, pas grand-chose sur le vampirisme en dehors du nom. Nous avions cru que c'étaient des histoires de sauvages dans des pays lointains. Et cependant ici, au cœur du Sussex anglais, il existe… Nous pourrons en discuter ensemble demain matin. Me recevrez-vous ? Emploierez-vous vos grandes facultés pour secourir un homme aux abois ? Si vous acceptez, ayez l’obligeance de télégraphier à Ferguson, Cheeseman's, Lamberley, et je serai chez vous demain à dix heures.

« Votre dévoué

« Robert Fergusson

« P.S. – Je crois que votre ami Watson a joué au rugby dans l'équipe de Blackheath, pendant que j'étais trois-quarts dans l'équipe de Richmond. C'est la seule introduction personnelle dont je puisse faire état. »

– Bien sûr, je me souviens de lui ! dis-je en reposant la lettre. Big Bob Ferguson, le meilleur trois-quarts qu'ait jamais possédé Richmond ! Il était enjoué, toujours de bonne humeur. Je le vois tout à fait se penchant avec sollicitude sur le cas d'un ami.

Holmes me regarda du coin de l'œil et hocha la tête.

– Je ne connaîtrai jamais vos limites, Watson ! fit-il. Vous êtes plein de possibilités inexplorées. Tenez, faites porter cette dépêche, comme le brave type que vous êtes : « Examinerons votre cas avec plaisir. »

– Votre cas ?

– Nous n'allons pas le laisser sur l'impression que cette agence est dirigée par des faibles d'esprit. Voyons, c'est son propre cas, à lui ! Envoyez-lui ce télégramme et laissons l'affaire en repos jusqu'à demain matin.

Ferguson se fit annoncer à dix heures précises. J'avais gardé de lui le souvenir d'un athlète long et mince à muscles souples, doué d'une jolie pointe de vitesse qui lui permettait de crocheter facilement l'arrière d'en face. Hélas ! rien dans la vie n'est plus pénible que de revoir l'épave d'un grand sportif qu'on a connu au summum de sa condition ! Sa haute charpente s'était voûtée, ses cheveux blonds avaient presque totalement disparu, ses épaules étaient arrondies. Je crains d'avoir suscité chez lui une émotion correspondante.

– Hello ! Watson ! me dit-il d'une voix encore profonde et chaleureuse. Vous ne ressemblez plus tout à fait à l'homme que vous étiez quand je vous ai balancé par-dessus les cordes dans la foule à Old Deer Park. J'ai dû changer un peu moi aussi. Mais ce sont ces derniers jours qui m'ont fait vieillir. Votre télégramme, monsieur Holmes, m'a appris qu'il serait inutile que je me fasse passer pour le représentant de quelqu'un.

– Il est plus simple d'être direct, répondit Holmes.

– Certes ! Mais vous pouvez imaginer comme il est malaisé de s'exprimer à l'égard de la femme à qui l'on doit aide et assistance. Que puis-je faire ? Comment me rendre à la police avec une telle histoire ? Et pourtant mes gosses ont le droit d'être protégés ! Est-ce de la folie, monsieur Holmes ? Est-ce un vice dans le sang ? Avez-vous déjà rencontré un cas analogue ? Pour l'amour de Dieu, conseillez-moi, car je suis au bout de mon rouleau !

– C'est bien naturel, monsieur Ferguson ! Maintenant asseyez-vous et reprenez votre sang-froid, car j'ai besoin de réponses précises et nettes. Je vous assure que moi, je ne suis pas du tout au bout de mon rouleau et que je crois fermement que nous trouverons une solution. D'abord, dites-moi quelles sont les décisions que vous avez prises. Votre femme se trouve-t-elle encore auprès des enfants ?

– Nous avons eu une scène terrible. C'est une femme très amoureuse, monsieur Holmes. Si jamais une femme a aimé avec tout son cœur et toute son âme, c'est elle. Elle m'aime passionnément. Elle a été déchirée parce que j'avais découvert son secret horrible, incroyable. Elle ne voulait même pas parler. Elle n'a pas répondu à mes reproches ; elle s'est contentée de me regarder avec dans les yeux une sorte de regard sauvage, désespéré. Puis elle s'est précipitée dans sa chambre, où elle s'est enfermée. Depuis elle a refusé de me voir. Elle a une femme de chambre qui la servait déjà avant notre mariage et qui s'appelle Dolores : une amie plutôt qu'une domestique. C'est elle qui lui apporte ses aliments.

– L'enfant n'est donc pas en danger immédiat ?

– La nurse, Mme Mason, m'a juré qu'elle ne le quitterait ni le jour ni la nuit. Je peux lui faire absolument confiance. Je suis moins tranquille pour le pauvre jack qui, comme je vous l'ai dit dans ma lettre, a été maltraité deux fois par ma femme.

– Mais elle ne l'a jamais mordu ?

– Non, elle l'a frappé brutalement. C'est d'autant plus terrible qu'il s'agit d'un infirme inoffensif…

La physionomie farouche de Ferguson s'adoucit.

– … On croirait pourtant que la triste condition de mon cher enfant devrait attendrir n'importe quel cœur : une chute, et la colonne vertébrale déviée, monsieur Holmes ! Mais il possède le cœur le plus affectueux, le meilleur qui soit.

Holmes avait repris la lettre de la veille et la relisait.

– Qui habite votre maison, monsieur Ferguson ?

– Deux domestiques qui ne sont pas chez nous depuis longtemps. Un garçon d'écurie, Michael, qui couche dans la maison. Ma femme, moi-même, mon fils Jack, le bébé, Dolores et Mme Mason. C'est tout.

– Je suppose qu'à l'époque de votre mariage vous ne connaissiez pas très bien votre femme ?

– Je ne la connaissais que depuis quelques semaines.

– Depuis combien de temps cette Dolores est-elle à son service ?

– Quelques années.

– Dolores connaît donc mieux que vous le caractère de votre femme ?

– Oui, vous avez raison.

Holmes écrivit quelques mots.

– Je pense, dit-il, que je serai plus utile à Lamberley qu'ici. C'est par excellence un cas pour investigations personnelles. Si votre femme demeure dans sa chambre, notre présence ne peut ni l'ennuyer ni la gêner. Bien entendu, nous descendrions à l'auberge.

Ferguson parut soulagé.

– C'est tout ce que j'espérais, monsieur Holmes. Il y a à deux heures un excellent train à Victoria, si vous pouviez le prendre.

– Nous le prendrons ! Le calme règne à Londres ; je peux donc vous consacrer toute mon énergie. Watson, naturellement, m'accompagnera. Mais avant de partir, je voudrais obtenir quelques petites précisions de détail. Cette malheureuse femme, si j'ai bien compris, a été prise en flagrant délit contre les deux enfants, son bébé et votre propre fils ?

– Oui.

– Mais ces mauvais traitements n'ont pas été les mêmes, n'est-ce pas ? Elle a battu votre fils.

– Une fois avec une canne, et une autre fois très brutalement avec ses mains.

– A-t-elle expliqué pourquoi elle le frappait ?

– Elle a simplement dit qu'elle le détestait. Elle l'a répété à plusieurs reprises.

– Cela n'est pas nouveau chez les belles-mères. Nous dirons : une jalousie posthume. Votre femme est-elle d'un tempérament jaloux ?

– Oui. Elle est très jalouse. Jalouse avec toute la violence d'un amour tropical fanatique.

– Mais ce garçon… Il a quinze ans, et il a sans doute l’esprit très développé puisque son corps a des capacités limitées. Ne vous a-t-il pas donné une explication de ces attaques ?

– Non. Il m'a déclaré qu'il n'avait rien fait pour les mériter.

– En d'autres circonstances, étaient-ils bons amis ?

– Non. Jamais il n'y a eu de tendresse entre eux.

– Pourtant vous m'avez dit qu'il était affectueux ?

– Sur cette terre, je ne connais pas de fils plus attaché. Ma vie est toute sa vie. Il s'absorbe dans ce que je dis ou fais.

A nouveau Holmes écrivit quelques mots. Pendant un moment il réfléchit.

– Vous et votre fils étiez sans doute de bons camarades avant votre deuxième mariage. Le deuil vous avait rapprochés, n'est-ce pas ?

– En effet.

– Et l'enfant, de par sa nature très affectueuse, était fidèle, probablement, au souvenir de sa mère ?

– Très fidèle.

– C'est certainement un garçon fort intéressant. Un autre détail au sujet de ces attaques, de ces agressions… Se sont-elles produites sur votre fils et sur le bébé à la même époque ?

– La première fois, oui. Ç'a été comme si une sorte de frénésie s'était emparée d'elle, et qu'elle assouvissait sa fureur sur les deux. La deuxième fois, c'est Jack seul qui en a pâti. Mme Mason n'a rien remarqué sur le bébé.

– Voilà qui complique les choses, évidemment !

– Je ne vous suis pas très bien, monsieur Holmes.

Peut-être. On élabore des théories provisoires et on attend que le temps ou des éléments nouveaux en démontrent la fausseté. Mauvaise habitude, monsieur Ferguson ! Mais la nature humaine est faible. Je crains que votre ami Watson n'ait vanté à l'excès mes méthodes scientifiques. Tout ce que je peux vous dire actuellement est que votre problème ne m'apparaît pas insoluble et que vous pouvez compter sur nous pour le train de deux heures à Victoria.

C'est au soir d'une maussade journée brumeuse de novembre que, après avoir laissé nos bagages aux « Chequers » de Lamberley, nous nous fîmes voiturer à travers l'argile du Sussex, le long d'un interminable chemin en zigzag, pour atteindre finalement l'ancienne ferme isolée où habitait Ferguson. C'était un grand bâtiment, très ancien au centre, très neuf aux ailes, avec des cheminées Tudor et un toit moussu à forte inclinaison. Les marches du perron étaient usées ; sur les vieilles pierres qui s'alignaient au-dessus du porche était gravé le rébus d'un fromage et d'un homme, d'après le nom du premier bâtisseur. A l'intérieur, les plafonds étaient chevronnés de lourdes poutres de chêne, et les planchers inégaux fléchissaient pour dessiner des courbures accentuées. Partout on respirait une odeur de vieux et de délabrement.

Ferguson nous conduisit dans une très grande pièce centrale où, dans une immense cheminée à l'ancienne mode pourvue d'une plaque en fer datée de 1670, brûlait allégrement un magnifique feu de bûches.

Je regardai la pièce, singulier mélange disparate d'époques et de continents. Les murs à demi recouverts de boiseries devaient dater du petit propriétaire du XVIIe siècle. Ils étaient cependant ornés dans la moitié inférieure d'une rangée de peintures à l'eau modernes et de bon goût. Au-dessus, là où le plâtre jaune succédait au chêne, était accrochée toute une belle collection d'instruments et d’armes de l'Amérique du Sud, qu'avait apportée sans doute la Péruvienne d'en haut. Holmes se leva, avec cette curiosité alerte qui lui était particulière, et l'examina attentivement. Il se retourna. Ses yeux étaient pensifs.

– Oh ! oh ! s'écria-t-il. Oh !

Un épagneul était sorti d'un panier dans l'angle. Il avançait lentement vers son maître ; il marchait avec difficulté. Ses pattes de derrière fonctionnaient irrégulièrement, et sa queue traînait par terre. Il alla lécher la main de Ferguson.

– Qu'y a-t-il, monsieur Holmes ?

– Le chien. Qu'a le chien ?

– Le vétérinaire est bien intrigué ! Une sorte de paralysie. Une myéloméningite, m'a-t-il dit. Mais elle est en voie de disparition. Il sera bientôt rétabli, n'est-ce pas, Carlo ?

Un frémissement approbatif courut le long de la queue pendante. Les yeux tristes du chien nous interrogèrent. Il savait que nous discutions de son cas.

– Cela lui est-il arrivé tout à coup ?

– En une seule nuit.

– Il y a longtemps ?

– Quatre mois environ.

– Très intéressant. Très instructif.

– Qu'y voyez-vous, monsieur Holmes ?

– Une confirmation de mon pronostic.

– Au nom du Ciel, quel est votre pronostic, monsieur Holmes ? Il s'agit peut-être pour vous d'un simple puzzle intellectuel ; mais pour moi c'est la vie et la mort ! Ma femme une soi-disant meurtrière, mon enfant constamment en danger ! Ne jouez pas avec moi, monsieur Holmes ! C'est trop terriblement grave !

Le gros trois-quarts de rugby tremblait de tous ses membres. Holmes posa doucement une main sur son bras.

– Je redoute que vous n'ayez à souffrir, monsieur Ferguson, quelle que soit la solution ! dit-il. Je vous épargnerai au maximum. Pour le moment, je ne veux pas en dire davantage, mais avant d'avoir quitté cette maison j'espère pouvoir être plus précis.

– Que Dieu vous entende ! Si vous voulez bien m'excuser, messieurs, je vais monter dans la chambre de ma femme et voir s'il n'y a rien de nouveau.

Il s'absenta quelques minutes, que Holmes occupa à examiner à nouveau les curiosités suspendues au mur. Quand notre hôte revint, son visage défait nous apprit qu'il n'avait accompli aucun progrès. Il ramenait avec lui une grande fille mince au visage basané.

– Le thé est prêt, Dolores ! dit Ferguson. Veillez à ce que votre maîtresse ait tout ce qu'elle désire.

– Elle est très malade ! cria la fille en regardant son maître avec indignation. Elle ne veut pas manger. Elle est très malade ! Elle a besoin d'un médecin. J'ai peur de rester seule avec elle sans médecin.

Ferguson me regarda. Dans ses yeux, je lus une question.

– Je serais très heureux de pouvoir être utile.

– Votre maîtresse voudra-t-elle voir le docteur Watson ?

– Je le fais monter. Pas besoin de sa permission. Il faut un médecin.

– Je vous accompagne tout de suite.

Dolores tremblait d'une forte émotion ; je la suivis dans l'escalier et le long d'un vieux couloir qui aboutissait à une porte massive cloutée de fer, et je me dis que si Ferguson voulait parvenir de force jusqu'à sa femme, il aurait du mal. La femme de chambre tira une clé de sa poche, et les vieux ais de chêne craquèrent sur leurs gonds antiques. J'entrai ; elle colla à mes talons ; elle referma la porte derrière nous.

Sur le lit était étendue une femme qui visiblement avait une forte fièvre. Elle n'était qu'à demi consciente ; quand j'entrai, je vis toutefois une paire d'yeux magnifiques mais épouvantés qui me regardèrent avec terreur. Voyant s'approcher un inconnu, elle sembla rassurée et retomba en soupirant sur les oreillers. Je prononçai quelques paroles destinées à la mettre en confiance, et elle ne bougea pas pendant que je prenais son pouls et sa température. L'un et l'autre étaient nettement supérieurs à la normale ; toutefois j'eus l'impression que son état était plutôt la conséquence d'une excitation mentale et nerveuse que d'une véritable maladie.

– Elle est comme ça depuis deux jours. J'ai peur qu'elle ne meure, dit Dolores.

Mme Ferguson tourna vers moi son visage enfiévré.

– Où est mon mari ?

– En bas. Il désirerait vous voir.

– Je ne veux pas le voir. Je ne le verrai pas !…

Puis elle me parut livrée au délire.

– … Un démon ! Un démon ! Oh ! que ferai-je avec ce diable ?

– Puis-je vous aider d'une façon ou d'une autre ?

– Non. Personne ne peut m'aider. C'est fini. Tout est détruit. Quoi que je fasse, tout est anéanti.

Elle semblait se faire étrangement illusion. Je ne pouvais pas me représenter l'honnête Ferguson sous la forme d'un diable ni d'un démon.

– Madame, lui dis-je, votre mari vous aime tendrement. Il souffre beaucoup de ce qui est arrivé.

A nouveau elle tourna vers moi ses yeux merveilleux.

– Il m'aime. Oui. Mais moi, est-ce que je ne l'aime pas ? Est-ce que je ne l'aime pas assez même pour me sacrifier plutôt que de briser son cher cœur ? Voilà comment je l'aime. Et pourtant il a pu penser de moi… Il a pu me parler ainsi !

– Il est plein de chagrin, et il ne peut pas comprendre.

– Non, il ne peut pas comprendre. Mais il devrait me faire confiance.

– Ne voulez-vous pas le voir ? suggérai-je.

– Non.- Je ne puis oublier ces mots terribles ni ce regard sur son visage. Je ne veux pas le voir. Partez maintenant. Vous ne pouvez rien pour moi. Dites-lui seulement ceci : je veux mon enfant. J'ai des droits sur mon enfant. Tel est le seul message que je peux lui adresser.

Je revins en bas. Ferguson et Holmes étaient assis près du feu. Ferguson écouta avec tristesse le récit de mon entretien.

– Comment puis-je lui envoyer l'enfant ? dit-il. Comment saurai-je à quelle impulsion elle obéira ? Comment oublierais-je que je l'ai vue se lever à côté du berceau avec du sang autour de ses lèvres ?…

Ce souvenir le fit frissonner.

– … L'enfant est en sécurité avec Mme Mason, reprit-il. Il restera là.

Une servante accorte avait apporté le thé. Pendant qu'elle emplissait les tasses, la porte s'ouvrit et un jeune garçon pénétra dans la pièce. C'était un enfant peu banal : pâle de visage, blond, avec des yeux bleu clair qui s'allumèrent d'une flamme d'émotion et de joie quand ils se posèrent sur son père. Il courut et passa ses bras autour de son cou avec l'abandon d'une amoureuse.

– Oh ! papa ! s'écria-t-il. Je ne savais pas que vous étiez déjà rentré. Autrement je serais venu à votre rencontre. Oh ! je suis si content de vous revoir !

Ferguson se dégagea doucement de cette étreinte, non sans embarras.

– Mon cher petit garçon ! dit-il en lui caressant la tête avec tendresse. Je suis revenu de bonne heure parce que mes amis, M. Holmes et le docteur Watson, ont accepté de descendre jusqu'ici et de passer une soirée avec nous.

– C'est M. Holmes, le détective ?

– Oui.

Le jeune garçon nous dévisagea d'un regard très pénétrant et aussi, me sembla-t-il, peu amical.

– Et votre autre enfant, monsieur Ferguson ? s'enquit Holmes. Pourrions-nous faire la connaissance du bébé ?

– Demandez à Mme Mason de nous descendre le bébé, dit Ferguson.

Le jeune garçon sortit. Sa démarche bizarre, traînante, m’informa qu'il souffrait d'une faiblesse de la colonne vertébrale. Il revint bientôt ; derrière lui apparut une grande femme maigre qui portait dans ses bras un très beau bébé aux yeux noirs, aux cheveux d'or. Ferguson lui était évidemment très attaché ; il le prit dans ses bras et le cajola avec une tendresse touchante.

– Je m'étonne bien que quelqu'un ait eu le courage de lui faire du mal ! murmura-t-il en regardant la petite cicatrice rouge sur la gorge du chérubin.

A ce moment, par hasard, je regardai Holmes, et je vis sa physionomie se durcir. Son visage était aussi rigide que s'il avait été sculpté dans du vieil ivoire, et ses yeux, qui s'étaient portés sur le père et le bébé, fixaient à présent avec une curiosité passionnée un point situé de l'autre côté de la pièce. Suivant son regard, je compris qu'il observait à travers la fenêtre le jardin détrempé et mélancolique. Il est vrai qu'un volet était à demi clos derrière les vitres et obstruait la vue, mais néanmoins c'était certainement sur la fenêtre que Holmes concentrait toute son attention. Puis il sourit, et ses yeux se reportèrent sur le bébé. Sur son cou bien rose, il y avait cette petite marque rouge. Sans dire un mot, Holmes l'examina avec soin. Finalement il secoua l'un des poings à fossettes qui se tendaient vers lui.

– Bonsoir, petit homme. Vous avez fait un curieux départ dans la vie. Nurse, je souhaiterais vous dire un mot en particulier.

Il la prit à part et lui parla sérieusement pendant quelques minutes. Je n'entendis que la dernière phrase :

– Vos angoisses, je l'espère, touchent à leur terme.

La nurse, qui semblait être une sorte de personne revêche et taciturne, se retira avec le bébé.

– A quoi ressemble Mme Mason ? demanda Holmes.

– Elle n'est peut-être pas d'un physique très avenant, comme vous avez vu, mais elle a un cœur d'or et elle aime beaucoup l'enfant.

– Et vous, Jack, aimez-vous Mme Mason ?

Brusquement Holmes s'était tourné vers le jeune garçon, dont le visage mobile, expressif, s'assombrit. Jack secoua négativement la tête.

– Jacky est un passionné, capable de détester autant que d'aimer, commenta Ferguson en passant un bras autour de son fils. Par chance, je suis de ceux qu'il aime.

Le garçon se mit à roucouler et blottit sa tête contre l'épaule de son père. Celui-ci se dégagea.

– Allez-vous-en, petit Jacky ! commanda-t-il avec gentillesse.

D'un regard aimant il suivit son fils pendant qu'il sortait de la pièce. Puis il se retourna vers Holmes.

– Je crois, monsieur Holmes, que je vous ai entraîné dans une affaire stupide, car que pouvez-vous d'autre que me témoigner votre sympathie ? De votre point de vue, vous devez la trouver singulièrement délicate et complexe !

– Elle est sûrement délicate, répondit mon ami en souriant. Mais je ne la crois pas trop complexe. Elle a été à l'origine une affaire de déduction intellectuelle ; mais quand cette déduction intellectuelle originelle se trouve confirmée point par point par un certain nombre d'incidents fortuits, alors le subjectif devient l'objectif, et nous pouvons déclarer en confiance que le but est atteint. En fait, j'avais formé mes conclusions avant mon départ de Baker Street, et le reste n'a été qu'observations et confirmations.

Ferguson posa sa grosse main sur son front plissé.

– Au nom du Ciel, monsieur Holmes ! s'écria-t-il. Si vous connaissez la vérité, ne me tenez pas en suspens ! Que dois-je faire ? Peu m'importe la manière dont vous avez découvert les faits, du moment que vous les avez bel et bien découverts.

– Je vous dois une explication, et vous l'aurez. Mais me permettez-vous de régler l'affaire à ma façon ? Mme Ferguson est-elle capable de nous recevoir, Watson ?

– Elle est malade, mais elle est très raisonnable.

– Bien. C'est seulement en sa présence que nous pouvons tout éclaircir. Montons chez elle.

– Elle ne veut pas me voir ! cria Ferguson.

– Oh ! si, elle le voudra bien ! fit Holmes, qui écrivit quelques lignes sur une feuille de papier. Vous, Watson, vous avez vos entrées. Aurez-vous la bonté de remettre ce billet à Mme Ferguson ?

Je remontai l'escalier et tendis le billet à Dolores, qui avait entrouvert précautionneusement la porte. Une minute plus tard, j'entendis un cri à l'intérieur de la chambre : cri où la joie et la surprise me parurent mêlées. Dolores sortit.

– Elle veut bien les voir, dit-elle. Elle écoutera.

J'appelai Ferguson et Holmes. Quand nous entrâmes, Ferguson avança vers sa femme qui s'était redressée dans le lit mais qui le repoussa d'un geste de la main. Il s'effondra dans un fauteuil, tandis que Holmes, après s'être incliné devant Mme Ferguson, qui le contemplait avec une stupéfaction visible, prit place sur une chaise à côté de lui.

– Je pense que nous pouvons nous passer de Dolores, dit Holmes. Oh ! très bien, madame ! Si vous préférez qu'elle reste, je n'y vois aucune objection. Monsieur Ferguson, je suis un homme très occupé, très demandé : j'userai donc d'une méthode simple et directe. La chirurgie la plus rapide est la moins douloureuse. Je vous dirai d'abord ce qui vous apaisera : Mme Ferguson est une femme très bonne, très aimante, à l'égard de qui vous avez commis une grande injustice.

Ferguson sursauta en poussant une exclamation de joie.

– Prouvez-moi cela, monsieur Holmes, et je serai votre débiteur pour toujours !

– Je vais vous le prouver ; mais je vous préviens que cette démonstration vous fera cruellement souffrir par ailleurs.

– Je ne m'en soucie pas, du moment que vous lavez ma femme de tout soupçon. Rien sur la terre ne saurait se comparer à cela.

– Alors je vais vous dire le raisonnement qui s'est enchaîné dans ma tête à Baker Street. L'idée d'un vampire m'a tout de suite semblé absurde. En Angleterre, il ne se commet pas de tels crimes. Et cependant vous aviez fait une observation précise : vous aviez vu votre femme se relever du berceau de votre bébé avec du sang sur les lèvres.

– Oui.

– N'avez-vous jamais pensé qu'une blessure pouvait être sucée dans un autre but que pour en aspirer le sang ? Dans l'histoire de l'Angleterre, une reine n'a-t-elle pas sucé une blessure de ce genre pour en retirer le poison ?

– Du poison !

– Vous avez ici des souvenirs de l'Amérique du Sud. J'avais par instinct détecté la présence de ces armes sur le mur avant que mes yeux les eussent aperçues. Le poison aurait pu avoir une autre origine, mais j'avais pensé à ces armes. Quand j'ai vu le petit carquois vide à côté de l'arc pour oiseaux, c'était exactement ce que j'avais pressenti. Si le bébé était piqué par l'une de ces flèches trempée dans du curare ou une autre drogue diabolique, la mort serait survenue si le poison n'avait pas été immédiatement aspiré.

« Et le chien ! Si quelqu'un avait eu l'intention d'utiliser ce poison, ne l'aurait-il pas essayé d'abord pour être sûr qu'il n'avait rien perdu de sa force ? Je n'avais pas prévu le chien, mais quand je l'ai vu à moitié paralysé, j'ai compris aussitôt ; cette expérience cadrait tout à fait avec ma construction intellectuelle.

« Comprenez-vous à présent ? Votre femme redoutait ce genre d'attaques. Elle en a vu une et elle a sauvé la vie du bébé ; mais elle n'a pas voulu vous dire toute la vérité, car elle savait que vous aimiez votre fils, et elle craignait de briser votre cœur.

– Jacky !

– Je l'ai surveillé tandis que vous berciez le bébé il n'y a qu’un instant. Son visage était parfaitement réfléchi sur la vitre de la fenêtre, derrière laquelle le volet formait un fond noir. J'ai vu une jalousie, et une haine cruelle… Je ne me rappelle pas en avoir jamais vu autant sur une figure d'homme.

– Mon Jacky !

– Vous devez faire front, monsieur Ferguson. Cela vous sera d'autant plus pénible que c'est un amour déformé, une tendresse excessive à votre endroit et aussi sans doute à l'égard de sa mère défunte, qui ont inspiré ses actes. Son âme se consume dans la haine qu'il a vouée à ce bébé splendide, dont la beauté et la santé contrastent avec sa propre infirmité.

– Mon Dieu ! C'est incroyable !

– Ai-je dit la vérité, madame ?

Mme Ferguson sanglotait, le visage enfoui dans les oreillers. Elle se tourna vers son mari.

– Comment pouvais-je vous le dire, Bob ? Je me doutais de la gravité du coup qui vous accablerait. Il valait mieux que j'attende et que la vérité vous soit connue par d'autres lèvres que par les miennes. Quand ce gentleman, qui a un pouvoir magique, m'a écrit qu'il savait tout, j'ai été si heureuse !…

– Ma prescription pour maître Jacky serait une année en mer ! dit Holmes en se levant. Une seule chose n'est pas encore éclaircie, madame. Nous pouvons parfaitement comprendre que vous ayez battu Jacky : la patience d'une mère a ses limites. Mais comment avez-vous osé laisser l'enfant depuis deux jours ?

– J'avais mis Mme Mason au courant.

– Parfait. C'est bien ce que j'avais supposé.

Ferguson, bouleversé, se tenait à côté du lit ; il tendit à sa femme ses grosses mains tremblantes.

– C'est l'heure, Watson, où je suppose que nous devons nous esquiver, me chuchota Holmes. Si vous prenez un coude de la trop fidèle Dolores, je prendrai l'autre…

Quand il eut refermé la porte derrière lui, il ajouta :

– Je pense que nous pouvons les laisser conclure l'affaire entre eux.

Sur cette aventure, je n'ai retrouvé qu'une note postérieure. C'est la lettre qu'écrivit Holmes pour répondre à celle par laquelle le récit débuta. La voici :

« Baker Street, 21 novembre.

« Affaire Vampire

« Monsieur,

« En réponse à votre lettre du 19, je vous prie de noter que je me suis livré à l'enquête demandée par votre client, Monsieur Ferguson, de Ferguson & Muirhead, courtiers en thé, et qu'une conclusion satisfaisante a été donnée à l'affaire. Avec mes remerciements pour votre recommandation,

« Je suis, Monsieur, votre dévoué

« Sherlock Holmes »