« Paul et Virginie », Préambule   

Préambule

Voici l’édition in-4° de Paul et Virginie que j’ai proposée par souscription. Elle a été imprimée chez P. Didot l’aîné, sur papier vélin d’Essonnes. Je l’ai enrichie de six planches dessinées et gravées par les plus grands maîtres, et j’y ai mis en tête mon portrait, que mes amis me demandaient depuis longtemps.

Il y a au moins deux ans que j’ai annoncé cette souscription. Si plusieurs raisons m’avaient décidé à l’entreprendre, un plus grand nombre m’aurait obligé à y renoncer. Mais j’ai regardé comme le premier de mes devoirs de remplir mes engagements avec mes souscripteurs. Sous ce rapport, l’histoire de mon édition ne pourrait intéresser qu’un petit nombre de personnes : cependant, comme elle me donnera lieu de faire quelques réflexions utiles aux gens de lettres sans expérience, en les éclairant de celle que j’ai acquise, sur les contrefaçons, les souscriptions, les journaux, et les artistes, j’ai lieu de croire qu’elle ne sera indifférente à aucun lecteur. On verra au moins comme, avec l’aide de la Providence, je suis venu à bout de tirer cette rose d’un buisson d’épines.

Le premier motif qui m’engagea à faire une édition recherchée de Paul et Virginie, fut le grand succès de ce petit ouvrage. Il n’est au fond qu’un délassement de mes Etudes de la Nature, et l’application que j’ai faite de ses lois au bonheur de deux familles malheureuses. Il ne fut publié que deux ans après les premières, c’est-à-dire en 1786 : mais l’accueil qu’il reçut à sa naissance surpassa mon attente. On en fit des romances, des idylles, et plusieurs pièces de théâtre. On en imprima les divers sujets sur des ceintures, des bracelets, et d’autres ajustements de femme. Un grand nombre de pères et surtout de mères firent porter à leurs enfants venant au monde les surnoms de Paul et de Virginie. La réputation de cette pastorale s’étendit dans toute l’Europe. J’en ai deux traductions anglaises, une italienne, une allemande, une hollandaise, et une polonaise ; on m’a promis de m’en envoyer une russe et une espagnole. Elle est devenue classique en Angleterre. Sans doute j’ai obligation de ce succès, unanime chez des nations d’opinions si différentes, aux femmes, qui, par tout pays, ramènent de tous leurs moyens les hommes aux lois de la nature. Elles m’en ont donné une preuve évidente en ce que la plupart de ces traductions ont été faites par des dames ou des demoiselles. J’ai été enchanté, je l’avoue, de voir mes enfants adoptifs revêtus de costumes étrangers par leurs mains maternelles ou virginales. Je me suis donc cru obligé à mon tour de les orner de tous les charmes de la typographie et de la gravure françaises, afin de les rendre plus dignes du sexe sensible qui les avait si bien accueillis.

Sans doute ils lui sont redevables d’une réputation qui s’étend, dès à présent, vers la postérité. Déjà les Muses décorent de fables leur berceau et leur tombeau, comme si c’étaient des monuments antiques. Non seulement plusieurs familles considérables se font honneur d’être leurs alliées, mais un bon créole de l’île de Bourbon m’a assuré qu’il était parent du S. Géran. Un jeune homme nouvellement arrivé des Indes orientales m’a fait voir depuis peu une relation manuscrite de son voyage. Il y raconte qu’il s’est reposé sur la vieille racine du cocotier planté à la naissance de Paul ; qu’il s’est promené dans l’Embrasure où l’ami de Virginie aimait tant à grimper, et qu’enfin il a vu le noir Domingue âgé de plus de cent vingt ans, et pleurant sans cesse la mort de ces deux aimables jeunes gens ; il ajouta que, quoiqu’il eût vérifié les principaux événements de leur histoire, il avait pris la liberté de s’écarter de mes récits dans quelques circonstances légères, persuadé que je voudrais bien lui permettre de les publier avec leurs variantes. J’y consentis, en lui faisant observer que, de mon temps, cette ouverture du sommet de la montagne qu’on appelle l’Embrasure, m’avait paru à plus de cent pieds de hauteur perpendiculaire. Au reste, je lui recommandai fort d’être toujours exact à dire la vérité, et d’imiter dans ses récits ce héros protégé de Minerve, qui avait beaucoup moins voyagé que lui, mais qui avait vu des choses bien plus extraordinaires.

En vérité, s’il m’est permis de le dire, je crois que mon humble pastorale pourrait fort bien m’acquérir un jour autant de célébrité que les poèmes sublimes de l’Iliade et de l’Odyssée en ont valu à Homère. L’éloignement des lieux comme celui des temps en met les personnages à la même distance, et les couvre du même respect. J’ai déjà un Nestor dans le vieux Domingue, et un Ulysse dans mon jeune voyageur. Les commentaires commencent à naître ; il est possible qu’à la faveur de mes amis, et surtout de mes ennemis, qui se piquent d’une grande sensibilité à mon égard, elle me prépare autant d’éloges après ma mort que mes autres écrits, où je n’ai cherché que la vérité, m’ont attiré de persécutions pendant ma vie.

Cependant, je l’avoue, un autre motif plus touchant que celui de la gloire m’a engagé à faire une belle édition de Paul et Virginie : c’est le désir paternel de laisser à mes enfants, qui portent les mêmes noms, une édition exécutée par les plus habiles artistes en tout genre, afin qu’elle ne pût être imitée par les contrefacteurs. Ce sont eux qui ont dépouillé mes enfants de la meilleure partie du patrimoine qui était en ma disposition. Les gens de lettres se sont assez plaints de leurs brigandages ; mais ils ne savent pas que ceux qui se présentent aujourd’hui pour s’y opposer sont souvent plus dangereux que les contrefacteurs eux-mêmes. Ils en jugeront par deux traits encore tout récents à ma mémoire.

Il y a environ deux ans et demi qu’un homme, moitié libraire, moitié homme de loi, vint m’offrir ses services pour Lyon. Il allait, me dit-il, dans cette ville qui remplit de ses contrefaçons les départements du midi, et même la capitale. Il était revêtu des pouvoirs de plusieurs imprimeurs et libraires pour saisir les contrefaçons de leurs ouvrages, et s’était obligé de faire tous les frais de voyage et de saisie, à la charge de leur tenir compte du tiers des amendes et des confiscations. Il m’offrit de se charger de mes intérêts aux mêmes conditions. Nous en signâmes l’acte mutuellement. Il partit. À peine était-il arrivé à Lyon que je reçus de cette ville quantité de réclamations des libraires qui se plaignaient de ses procédures, attestaient leur innocence, leur qualité de père de famille, etc. De son côté mon fondé de procuration me mandait qu’il faisait de fort bonnes affaires ; qu’il me suppliait de ne m’en point mêler, et de le laisser le maître de disposer de tout, suivant nos conventions. Je me gardai donc bien de l’arrêter dans sa marche, et je me félicitai de recevoir incessamment de lui des fonds considérables, que je devais verser dans l’édition que je me proposais de faire. Mais deux ans et demi se sont écoulés sans que j’aie entendu parler de lui, quelques recherches que j’en aie faites.

Il y a environ dix-huit mois qu’un imprimeur-libraire me fit la même proposition pour Bruxelles : j’y consentis. Il traita de fripon et de vagabond celui que j’avais chargé à Lyon de mes intérêts. À peine arrivé à Bruxelles, il me manda qu’il avait saisi plusieurs de mes ouvrages contrefaits ; et après m’avoir engagé à employer mon crédit pour lui faire obtenir des jugements de condamnation, je n’en ai pas plus entendu parler que de l’autre.

J’avais sans doute compté sur des fonds moins casuels pour entreprendre une édition de Paul et Virginie. Engagé depuis huit ans dans des procès à l’occasion de la succession du père de ma première femme ; et voyant que les créanciers de cette succession, non contents de la dévorer en frais, quoique déclarée par la justice plus que suffisante pour en acquitter les dettes, avaient jeté leurs hypothèques sur mes biens propres, quelque peu considérables qu’ils fussent, j’avais craint que l’incendie ne se portât vers l’avenir, et ne consumât jusqu’aux espérances patrimoniales de mes enfants. J’avais donc rassemblé tout ce que j’avais d’argent comptant, et je l’avais placé dans la caisse d’escompte du commerce, pour leur servir après moi de dernière ressource, ainsi qu’à ma seconde femme, qui leur tenait lieu de mère. C’était là que je portais toutes mes économies ; c’était sur ce capital que je fondais l’espoir de mon édition. La somme était déjà si considérable que je l’aurais employée à acheter une bonne métairie, si je n’avais craint de livrer à des créanciers inconnus le berceau de mes enfants et l’asile de ma vieillesse, en l’exposant au soleil.

Mais une révolution de finance, à laquelle je ne m’attendais pas, renversa à la fois mes projets de fortune passés, présents et futurs. La caisse d’escompte fut supprimée. Je n’imaginai rien de mieux que de transporter mes fonds dans celle d’un de ses actionnaires, ami de mes amis, et jouissant d’une si bonne réputation, que ses commettants venaient de le nommer un de leurs derniers administrateurs. Je lui confiai mon argent à un très modique intérêt, et le priai, sous le secret, d’en disposer après moi en faveur de mes deux enfants en bas âge, et de ma femme, par portions égales. Il me le jura, et trois mois et demi après il me fit banqueroute.

J’avais éprouvé de grandes pertes dans la Révolution pour un homme né avec bien peu de fortune. On m’avait ôté la place d’intendant du jardin des plantes : mais je ne l’avais pas demandée. Louis XVI m’y avait nommé de son propre mouvement. J’avais perdu deux pensions, mais je ne les avais pas sollicitées. Les contrefaçons m’avaient fait un tort considérable ; mais c’était plutôt un manque de bénéfice qu’une perte réelle. Ici c’était les fruits de mes longs travaux qui s’évanouissaient dans ma vieillesse, emportant avec eux l’espoir de ma famille. Cependant Dieu me donna plus de force pour en supporter la perte que je ne l’avais espéré. Ce qui m’en sembla de plus rude, ce fut de l’annoncer à ma femme. Je ne pouvais cacher cet énorme déficit à ma compagne et à la tutrice de mes enfants. Je le lui annonçai donc avec beaucoup de ménagement. Quelle fut ma surprise, lorsqu’elle me dit d’un grand sang-froid : "Nous nous sommes bien passés de cet argent jusqu’à présent, nous nous en passerons bien encore. Je me sens assez de courage pour supporter avec toi la mauvaise fortune comme la bonne. Mais, crois-moi, Dieu ne nous abandonnera pas."

Je rendis grâces au ciel de mon malheur. En perdant à peu près tout ce que j’avais, je découvrais un trésor plus précieux que tous ceux que la fortune peut donner. Quelle dot, quelles dignités, quels honneurs, peuvent égaler pour un père de famille les vertus d’une épouse?

Environ dans le même temps, on diminua d’un cinquième un bienfait annuel que je recevais du gouvernement. J’y fus d’autant plus sensible que j’en attribuai alors la cause à une dispute dans laquelle je m’étais engagé au sujet de ma nouvelle théorie des courants et des marées de l’océan.

Cependant, malgré ces contretemps réunis, je ne perdis point courage. Je levai les yeux au ciel. Je me dis : "Puisque je suis né dans un monde où on repousse la vérité et où on accueille les fictions, tirons partie de celle de mes enfants adoptifs, en faveur de mes propres enfants. Les fonds me manquent pour mon édition de Paul et Virginie, mais je peux la proposer par souscriptions. Il y a quantité de gens riches qui se feront un plaisir de les remplir. Plusieurs m’y invitent depuis longtemps."

Je m’arrêtai donc à ce projet, et je me hâtai d’en imprimer les prospectus. Je crus en augmenter l’intérêt en y parlant d’une partie de mes pertes. Enfin j’étais si persuadé qu’elles produiraient un grand effet, que je traitai sur-le-champ avec des artistes pour commencer les dessins qui m’étaient nécessaires. Je fixai même à un terme assez prochain la clôture des souscriptions, pour n’en être pas accablé. En effet, pour en avoir tout de suite un bon nombre, je les avais mises à un tiers au-dessous de la vente de l’ouvrage et je n’en demandais d’avance que la moitié. Une foule de gens officieux se chargea de répandre ces prospectus dans la capitale, les départements, et même dans toute l’Europe. Au bout de quelque temps, quelques-uns d’entre eux m’apportèrent des listes assez nombreuses de personnages riches, grands amateurs des arts, et surtout fort sensibles, qui me priaient d’inscrire leurs noms, mais ils ne m’envoyaient point d’argent.

Je leur fis dire que je regardais une souscription comme un traité de commerce entre un entrepreneur sans argent et des amateurs qui en ont de superflu, par lequel il leur demandait des avances pour l’exécution d’un ouvrage qu’il s’engageait à leur livrer à une époque fixe, en diminuant pour eux seuls une partie du prix de la vente ; que ces avances m’étaient nécessaires pour en faire moi-même à des artistes ; ce qui m’était impossible si je n’en recevais de mes souscripteurs ; et qu’enfin je ne pouvais regarder comme tels que ceux qui concouraient aux frais de mon édition.

Des raisons si justes et si simples ne firent aucune impression sur eux. Je ne pus même les faire goûter à un ministre d’une cour étrangère, chargé spécialement par sa souveraine de me remettre une lettre où elle me témoignait le plus grand désir d’être sur la liste de mes souscripteurs. Il avait accompagné cette lettre d’un billet plein de compliments. Il me rencontra deux ou trois fois dans le monde, où il me dit, après bien des révérences, qu’il se faisait un véritable reproche d’avoir différé si longtemps de remplir les désirs de sa souveraine ; qu’il se ferait honneur de m’apporter lui-même l’argent de sa souscription. En vain je passai chez lui pour lui en épargner la peine, il ne s’y trouva point. Comme ces scènes eurent lieu plusieurs fois, je cessai de m’y prêter. Je ne connais point de primatum et d’ultimatum dans les affaires. Ma première parole est aussi ma dernière. La liste de mes souscripteurs n’a donc point été honorée du nom de cette souveraine, parce que son ministre n’a pas jugé à propos de remplir ses intentions. Mais si jamais j’en trouve une occasion sûre, je prendrai la liberté de lui en faire parvenir un des exemplaires, comme un hommage que j’aime à rendre à ses désirs, à son rang, et à ses vertus.

Au reste je ne fus pas surpris qu’un ministre livré à la politique fît peu de cas de la souscription d’une pastorale ; mais je le fus beaucoup, je l’avoue, de n’en recevoir aucune de l’Angleterre. Quoique je n’aie jamais été dans cette île, j’ai lieu de croire que mes ouvrages m’y ont fait beaucoup d’amis. Ma Théorie des mers y a un grand nombre de partisans. Des familles des plus illustres m’y ont offert un asile avant cette guerre, et plusieurs Anglais de toutes conditions me sont venus voir alors à Paris. Des savants célèbres y ont traduit mes Etudes de la Nature ; mais on y a fait surtout un si grand nombre de traductions de Paul et Virginie, que l’original français y est devenu un livre classique. C’est ce que m’apprit il y a environ trois ans un de nos émigrés ci-devant fort riche. Il s’était réfugié à Londres, où il ne trouva d’autre ressource que de se faire libraire. À son retour en France, il vint me remercier d’avoir vécu fort à son aise de la seule vente de Paul et Virginie. Je fus sensiblement touché du bonheur que j’avais eu de lui être utile par mon ouvrage, et surtout du témoignage de sa reconnaissance. Je me rappelai, si on peut comparer les petites choses aux grandes, que les Athéniens, prisonniers de guerre et errants en Sicile, ne subsistèrent qu’en récitant des vers des tragédies d’Euripide, et qu’à leur retour à Athènes ils vinrent en foule remercier ce grand poète d’avoir été si bien accueillis à la faveur de ses ouvrages.

Encore une fois, je ne veux établir ici aucun objet de comparaison entre Euripide et moi ; mais je cite ce trait à l’honneur immortel des muses françaises, qui, comme celles d’Athènes, peuvent apporter par tout pays des consolations aux victimes de la guerre et de la politique. Comment se faisait-il donc que les Anglais vissent avec tant d’indifférence le prospectus de la magnifique édition d’une pastorale si fort de leur goût, et dans des circonstances semblables à celles où se trouvait le père de famille qui en était l’auteur ? est-ce l’amour de la patrie, qui, leur faisant regarder l’argent comme le nerf des intérêts publics, ne leur permet pas d’en laisser passer la plus petite partie de chez eux chez les nations avec lesquelles ils sont en guerre ? préfèrent-ils l’intérêt de leur commerce à celui de l’humanité ? Mais je leur offrais un monument des arts commerçable et d’un plus grand prix que les avances que j’en attendais. Se méfient-ils des souscriptions françaises ? Quoi qu’il en soit, il ne m’en est venu qu’une seule de ce riche pays, où se rend, dit-on, tout l’or de l’Europe, et où tant d’offres généreuses m’avaient été faites ; encore m’a-t-elle été envoyée par le fils d’une dame anglaise de mes amies domiciliée depuis longtemps en France. Quelle est donc la cause de cette indifférence ? Je l’ignore ; mais elle a été presque générale dans le reste de l’Europe, malgré le grand nombre de prospectus que j’y ai répandus.

À la vérité, je m’étais fait une loi, surtout dans ma patrie, de ne faire aucune démarche directe ou indirecte pour solliciter des souscriptions, de quelque homme que ce pût être. C’était, comme je l’ai dit, un monument de littérature, illustré par le concours de nos plus célèbres artistes, dont je proposais l’exécution aux riches amateurs. À la vérité j’y avais parlé de l’intérêt de mes enfants ruinés. Il est possible qu’en exprimant ce sentiment il me soit échappé quelques expressions paternelles trop tendres, qui sont bien goûtées par les gens du monde sur nos théâtres et dans nos romans, mais qui sont rejetées par eux dans l’usage ordinaire de la vie à cause de leur sensibilité extrême. Ils voient avec intérêt un infortuné sur la scène, mais ils en détournent la vue dans la société. Je pense donc avoir éprouvé, sans m’en douter, la vérité de cet adage confirmé par les imprudents qui s’adressent confidentiellement à eux dans leurs peines : "Plus on se découvre, plus on a froid."

Cependant les trompettes et les cloches de notre renommée n’avaient pas encore sonné ; mon prospectus n’avait point encore été annoncé par les journalistes : ils attendaient, suivant leur usage, le jugement que le monde en porterait pour y confirmer leurs opinions ; mais voyant que sur ce point comme sur bien d’autres il n’en avait aucune, ils se décidèrent à lui en donner.

Le premier qui emboucha sa trompette en ma faveur fut le Journal de Paris. Son rédacteur me trouva d’abord fort à plaindre d’en être réduit à parler si souvent au public de mes affaires particulières. Il remarqua qu’il était fort au-dessous de ma grande réputation d’écrivain d’être obligé de recourir aux souscriptions. Je crois même qu’il me renouvela à ce sujet le conseil d’ami qu’il m’avait plusieurs fois donné dans son journal, de ne me plus mêler d’écrire sur les marées, où je n’entendais rien, et d’en laisser le soin à nos astronomes. Je crus d’abord que c’était une pierre qui me tombait de la lune ; mais ce n’était pas lui qui me la jetait : au contraire il se pénétra si bien de mes malheurs et de leurs causes, qu’il oublia de parler des beautés de mon édition future. Qui n’aurait pas connu sa franchise aurait cru entendre le maître d’école qui tance l’enfant tombé dans la Seine en jouant imprudemment sur ses bords. Il me regardait sans doute comme tombé dans la mer en me jouant avec mon système des marées.

Si, en effet, je ne m’étais pas senti couler à fond, j’aurais pu lui dire que, m’étant occupé toute ma vie des intérêts du public, j’avais cru qu’il m’était permis de l’intéresser quelquefois aux miens, sans prétendre devenir chef de parti ; qu’il ne dédaignait pas lui-même de captiver sa bienveillance en lui annonçant chaque jour les événements heureux et malheureux, et jusqu’à la vente des plus petits meubles de la capitale ; que la banqueroute presque totale que j’avais éprouvée était un événement public, et que j’étais aussi fondé à m’en plaindre que lui des différents cabinets de l’Europe, dont il révélait avec tant de sagacité les projets de malveillance. J’aurais pu lui rappeler que le revenu de son journal n’était fondé que sur des souscriptions ; que Voltaire s’était honoré d’une semblable ressource en faisant imprimer les œuvres de Pierre Corneille au profit de la petite-nièce de ce grand poète ; qu’en ma qualité de père de famille, j’avais pu faire imprimer une pastorale au profit de mes enfants ruinés, avec d’autant plus de raison que par des lois modernes, qui ne lui étaient pas inconnues, sur les propriétés littéraires des gens de lettres, mes enfants devaient être privés des miennes dix ans après ma mort.

J’aurais pu lui alléguer d’autres raisons pour justifier mon droit naturel et acquis de raisonner sur la cause des marées ; mais un homme submergé ne peut plus parler. Je me noyais en effet ; les souscriptions me venaient de loin à loin et en très petit nombre. Des artistes, qu’il fallait payer comptant, travaillaient avec activité : j’allais manquer de fonds et engager mes dernières ressources, lorsque après Dieu une branche me sauva du naufrage. Un libraire, homme de bien, M. Déterville, vint me demander la permission d’imprimer une édition in-8° de mes Etudes de la Nature, sous mon nom, et semblable à mon édition originale in-12, à quelques transpositions près, avec le privilège de la vendre à son profit pendant cinq ans, moyennant six mille six cents livres, dont il me paierait le tiers d’avance, et les deux autres tiers dans le cours de l’année. Je remerciai la Providence, qui m’envoyait a point nommé une partie des fonds qui m’étaient nécessaires. Nous signâmes mutuellement, le libraire et moi, l’acte de nos conventions, qui toutes ont été remplies jusqu’à présent. Cette édition a paru en l’an XII (1804). Il y avait environ trois mois qu’elle était en vente quand un jeune homme de mes amis, qui se destine aux lettres, entra chez moi tenant à sa main un journal. Quoique naturellement gai, il avait l’air sombre.

Moi. — Que m’apportez-vous là, lui dis-je ?

Mon ami. — Une nouvelle méchanceté du Journal des Débats : vous en êtes l’objet.

Moi. — Vous me surprenez. J’ai toujours cru son rédacteur bien disposé pour mes ouvrages.

Mon ami. — Avez-vous été le voir à l’occasion de votre nouvelle édition?

Moi. — Non, je ne l’ai même jamais vu. Il est journaliste ; et j’ai pour maxime que quand on donne à un particulier le pouvoir de nous honorer, on lui donne en même temps celui de nous déshonorer.

Mon ami. — Lisez, lisez ; vous verrez comme il parle de vous. Il dit que vous n’êtes propre qu’à faire des romans ; que votre Théorie des marées n’est qu’un roman ; que vous avez la manie d’en parler sans cesse ; que vos principes de morale sont exagérés ; que vous n’avez aucune connaissance en politique. Pardonnez-moi si je répète ses injures, mais j’en suis indigné. Ce sont des personnalités dont vous devez vous faire justice.

Moi. — Je lis rarement ce journal, parce que je trouve sa critique amère et souvent injuste. Son rédacteur est d’ailleurs un homme d’esprit ; mais ses satires répugnent à mes principes de morale ; voilà peut-être pourquoi il les trouve exagérés. Quant à mon ignorance en politique, il n’est guère question de cette science moderne dans mes Etudes de la Nature. Mais pourquoi en a-t-il parlé?

Mon ami. — C’est peut-être que vos ennemis lui auront dit que vous ambitionniez quelque place.

Moi. — Voyons donc ce redoutable feuilleton. Et après l’avoir lu tout entier:

Je ne trouve point, lui dis-je, que j’aie tant à m’en plaindre. D’abord il commence par me blâmer, et finit par me louer. Celui qui veut nuire fait précisément le contraire : il loue au commencement, et blâme à la fin. Le premier parait un ennemi impartial qui est forcé enfin de reconnaître vos bonnes qualités ; le second semble être un ami équitable qui ne demande qu’à vous louer, mais qui est contraint ensuite d’avouer vos défauts, par le sentiment de la justice. L’un et l’autre savent bien que la dernière impression est la seule qui reste dans la tête du lecteur. C’est le dernier coup de la cloche qui la fait longtemps vibrer.

Mon ami. — Permettez-moi de vous dire que tout journaliste qui condamne une opinion ou même qui la loue est tenu de motiver sa critique ou son éloge. Bayle est là-dessus un vrai modèle. Lorsqu’il réfute une erreur, il y supplée la vérité. Tout critique qui se conduit autrement est ou ignorant ou de mauvaise foi. Le vôtre est à la fois l’un et l’autre.

Moi. — Oh ! cela est trop fort : il ne me blâme que sur le fond des choses qu’il n’entend pas, et peut-être qu’on le charge de blâmer ; mais il me loue de bonne foi sur le style. Il dit positivement que je suis un des plus grands écrivains du siècle.

Mon ami. — Voilà un bel éloge !

Moi. — Sans doute, et l’un des plus beaux qu’on puisse donner aujourd’hui. Quel est l’homme de loi, par exemple, qui ne serait plus flatté de passer dans les affaires pour un fameux orateur que pour un bon juge ? La forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n’intéresse que les particuliers mis en cause ; celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m’a donné la plus grande des louanges, et qu’il la préférerait pour lui-même à toutes celles dont on voudrait l’honorer, comme d’être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensaient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le principal mérite de Cicéron. J’ai ouï dire que ce père de l’éloquence latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens oisifs qui s’y promenaient l’entourèrent et le prièrent de monter à la tribune. "Que voulez-vous que j’y fasse ? leur dit-il, je n’ai rien à vous dire." "N’importe, s’écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous ayons le plaisir d’entendre vos périodes, si belles, si harmonieuses, qui flattent si délicieusement les oreilles." Je crois que M de La Harpe nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française. Il le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand goût que les Romains avaient pour l’éloquence.

Mon ami - C’est nous les représenter comme des imbéciles. Quel goût pouvaient-ils trouver à entendre parler à vide ? Je sais qu’il est commun à beaucoup de nos lecteurs de journaux, mais le journaliste des Débats, qui ne sait point faire de belles périodes, remplit tant qu’il peut son feuilleton de malignité : voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des méchants est encore plus grand que celui des imbéciles.

Moi. — Ne comptez-vous pour rien l’éloge si pur que le critique a fait de Paul et Virginie?

Mon ami - Quoi ! ne voyez-vous pas que c’est pour se donner à lui-même un air de sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs qui se plaignent sans cesse d’en avoir trop, tandis qu’ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes ? Vos ennemis louent la moindre partie de vos travaux, pour se donner le droit, comme vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infestent toute la littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n’en veulent qu’à l’argent ; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique sous divers pavillons ; ils font la guerre aux morts et aux vivants. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des Muses, se dirigent vers la fortune et la gloire ? À peine un jeune homme riche de ses seules études s’embarque sur la mer des opinions humaines, qu’il est coulé à fond en sortant du port : il ne lui reste d’autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C’est alors que, presque sans peine et sans travail, il sera payé, redouté, honoré, et pourra parvenir à tout.

Moi. — Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates : ce sont, pour l’ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l’oubli, qu’ils appellent fleuve de mémoire, nos fugitives réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférents. Ils n’ont d’autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie.

Ce n’est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste à vide serait capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J’en ai eu un jour une preuve assez singulière. Un d’entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui le protégeait, s’avisa d’attaquer ma Théorie du mouvement des mers. Comme il n’entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal, et j’insérai dans ma réponse quelques légères épigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu’il en serait piqué. Point du tout. Il m’écrivit tendrement pour se plaindre de ce que je n’avais pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m’assurant que, quoiqu’il y fût maltraité, il l’aurait imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu’elle aurait fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il est clair qu’il n’avait eu, en me provoquant, d’autre but que l’innocent désir de gagner de l’argent en remplissant son journal. Peu de temps après, il fut obligé d’y renoncer. Cependant les mathématiciens qui l’avaient armé d’arguments contre moi et poussé en avant comme leur champion vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que, s’il eût imprimé ma réponse, il serait resté journaliste. Mais comme les objections qu’il m’avait faites paraissaient toutes seules sur son champ de bataille, elles avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se féliciter comme d’un triomphe.

Mon ami. — Celui dont vous vous moquez était un de ces oiseaux innocents qui voltigent autour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le Journal des Débats est un oiseau de proie : son plaisir est de s’acharner aux réputations d’écrivains célèbres, surtout après leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques ! A-t-il besoin de quelque philosophe d’une grande autorité en morale ? c’est Jean-Jacques qu’il loue. Ses lecteurs accoutumés à se repaître de sa malignité viennent-ils à s’ennuyer de ses éloges ? c’est Jean-Jacques qu’il déchire ; il le dénonce comme la source de toute corruption.

Moi. — Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec S. Antoine de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur grand mât. Dans le beau temps ils lui allument des cierges ; dans le mauvais ils l’invoquent ; mais dans le calme ils lui disent des injures et le jettent à la mer au bout d’une corde, jusqu’à ce que le bon vent revienne.

Mon ami. — Vous en riez ; mais cela n’est pas plaisant pour la réputation des gens de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa vie. Ils l’ont fait passer pour un fripon qui vendait ses manuscrits à plusieurs libraires à la fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse effrayé de la crainte de la mort. Enfin sa correspondance secrète et intime pendant trente ans a été publiée ; elle a prouvé qu’il était l’homme de lettres le plus généreux ; qu’il donnait le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des acteurs, et à des gens de lettres malheureux ; que, presque toujours malade, il s’était si bien familiarisé avec l’idée de la mort, qu’il se jouait perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des tombeaux, pour gouverner les âmes faibles pendant leur vie. Aujourd’hui le Journal des Débats poursuit sa mémoire, et, ce qui est le comble de l’absurdité, il veut faire passer pour un imbécile l’écrivain de son siècle qui avait le plus d’esprit. Oui, quand je vois dans un feuilleton un grand homme, utile au genre humain par ses talents et ses travaux, mis en pièces par des gens de lettres éclairés de ses lumières, qui n’ont imité de lui que les arts faciles et germains de médire et de flatter ; et quand je lis ensuite à la fin de ce même feuilleton l’éloge d’un misérable charlatan, je crois voir un taureau déchiré dans une arène par une meute de chiens qu’il a nourris des fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d’un âne, terminent cette scène féroce par une course ridicule.

Moi. — Le calomniateur est un serpent qui se cache à l’ombre des lauriers pour piquer ceux qui s’y reposent. Homère a eu son Zoïle ; Virgile, Bavius et Maevius ; Corneille, un abbé d’Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur.

Mon ami. — J’en conviens ; mais il n’y a jamais eu chez les anciens d’établissements littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s’en augmente sans cesse. Il y a déjà plus de journalistes que d’auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner, à tort et à travers, sur ceux d’autrui.

Moi. — Vous avez raison. Mais ce genre de littérature a aussi son utilité. Combien de citoyens occupés de leurs affaires ne sont pas à portée de savoir ce qui se passe en politique, dans les lettres, et dans les arts ? Ils trouvent dans les journaux des connaissances tout acquises, qui n’exigent de leur part aucune réflexion. L’âme a besoin de nourriture comme le corps ; et il est remarquable que le nombre des journaux s’est accru chez nous, à mesure que celui des sermons y a diminué.

Mon ami. — Et c’est par cela même que je les trouve dangereux. En donnant des raisonnements tout faits, ils ôtent la faculté de raisonner et celle d’être juste, par des jugements dictés souvent par l’esprit de parti. Ils paralysent à la fois les esprits et les consciences. Ceux qui les lisent habituellement s’accoutument à les regarder comme des oracles. Entrez dans nos cafés, et voyez la quantité de gens qui oublient leurs amis, leur commerce, et leur famille, pour se livrer à cette oisive occupation. Qu’en rapportent-ils chez eux ? quelque maxime de morale ? quelque principe de conduite ? non, mais un sarcasme bien mordant, ou une calomnie impudente contre des gens de lettres estimables.

Moi. — Au moins, vous en excepterez quelques journalistes sensés, tels que le Moniteur, le Publiciste, etc. ; quant aux autres, je n’ai point trop à m’en plaindre.

Mon ami. — Comment ! pas même de ceux qui traitent de romans vos Etudes, où vous avez employé trente ans d’observations?

Moi. — Plût à Dieu qu’ils fussent persuadés que mes Etudes sont des romans comme Paul et Virginie ! Les romans sont les livres les plus agréables, les plus universellement lus, et les plus utiles. Ils gouvernent le monde. Voyez l’Iliade et l’Odyssée, dont les héros, les dieux, et les événements sont presque tous de l’invention d’Homère ; voyez combien de souverains, de peuples, de religions, en ont tiré leur origine, leurs lois, et leur culte. De nos jours même, quel empire ce poète exerce encore sur nos académies, nos arts libéraux, nos théâtres ! C’est le dieu de la littérature de l’Europe.

Mon ami. — je vous avoue que je suis fort dégoûté de la nôtre. Je ne veux plus courir dans une carrière où des études pénibles vous attendent à l’entrée, l’envie et la calomnie au milieu, des persécutions et l’infortune à la fin.

Moi. — Quoi ! n’auriez-vous cultivé les lettres que dans la vaine espérance d’être honoré des hommes pendant votre vie ? Rappelez-vous Homère.

Mon ami. — Qui voudrait cultiver les Muses sans cette perspective de gloire qu’elles prolongent au loin sur notre horizon ? Elle consola sans doute Homère pendant sa vie. Voyez comme elle s’est étendue après sa mort.

Moi. — Sans doute la gloire acquise par les lettres est la plus durable. Ce n’est même qu’à sa faveur que les autres genres de gloire parviennent à la postérité. Mais les monuments qui l’y transmettent n’ont pas l’esprit de vie comme ceux de la nature. Ils sont de l’invention des hommes, et par conséquent caducs et misérables comme eux. Qu’est-ce qu’un livre, après tout ? il est pour l’ordinaire conçu par la vanité ; ensuite il est écrit avec une plume d’oie, au moyen d’une liqueur noire extraite de la galle d’un insecte, sur du papier de chiffon ramassé au coin des rues. On l’imprime ensuite avec du noir de fumée. Voilà les matériaux dont l’homme, parvenu à la civilisation, fabrique ses titres à l’immortalité. Il en compose ses archives, il y renferme l’histoire des nations, leurs traités, leurs lois, et tout ce qu’il conçoit de plus sacré et de plus digne de foi. Mais qu’arrive-t-il ? À peine l’ouvrage parait au jour que des journalistes se hâtent d’en rendre compte. S’ils en disent du mal, le public le tourne en ridicule ; s’ils le louent, des contrefacteurs s’en emparent. Il ne reste bientôt à l’auteur que le droit frivole de propriété, que les lois ne lui peuvent assurer pendant sa vie, et dont elles dépouillent ses enfants peu d’années après sa mort. Que se proposait-il donc dans sa pénible carrière ? de plaire aux hommes, à des êtres qui, comme le dit Marc-Aurèle, se déplaisent à eux-mêmes dix fois le jour. Oh ! mon ami, un homme de lettres doit se proposer un but plus sublime dans le cours de sa vie. C’est d’y chercher la vérité. Comme la lumière est la vie des corps, dont elle développe avec le temps toutes les facultés, la vérité est la vie de l’âme, qui lui doit pareillement les siennes. Quel plus noble emploi que de la répandre dans un monde encore plus rempli d’erreurs et de préjugés que la terre n’est couverte au nord de sombres forêts?

Le philosophe doit extirper les erreurs du sein des esprits, pour y faire germer la vérité, comme un laboureur extirpe les ronces de la terre pour y planter des chênes. Si de noires épines en ont épuisé tous les sucs, si le sol en est plein de roches, son rude travail n’est pas perdu : ses nerfs en acquièrent de nouvelles forces.

Mon ami. — Je travaillerai aussi pour la vérité sans tant de fatigues. Je me ferai journaliste. Je m’assoirai au rang de mes juges.

Moi. — Pourriez-vous vous abaisser à servir les haines d’autrui ? N’en doutez pas, il y a des hommes qui n’aspirent qu’au retour de la barbarie. Ils se réjouissent de voir les gens de lettres en guerre. Ils excitent entre eux des querelles pour les livrer au mépris public. S’ils le pouvaient, ils crèveraient les yeux au genre humain : ils le priveraient de la lumière comme de la vérité, pour le mieux asservir.

Mon ami. — Dieu me préserve d’être jamais de leur nombre ! Je ferai le journal des journaux. Les auteurs fournissent aux journalistes la plupart des idées et des tirades dont ils remplissent leurs feuilles ; les journalistes me fourniront à leur tour la malignité dont j’aurai besoin. Je tournerai contre eux leurs propres flèches, et je m’attirerai bientôt tous leurs lecteurs.

Moi. — Si jamais vous entreprenez des feuilles périodiques, faites-les dignes d’une âme généreuse et des hautes destinées où s’élève la France. Encouragez, à leur naissance, les talents timides, en vous rappelant les faibles débuts de Corneille, de Racine, et de Fontenelle. Préparez au siècle nouveau des artistes, des poètes, des historiens. Ce n’est point de héros dont il manque, c’est d’écrivains capables de les célébrer. N’insérez dans vos feuilles que ce qui méritera les souvenirs de la postérité. Mettez-y les découvertes du génie et les actes de vertu en tout genre. Ne craignez pas que vos jeunes talents fléchissent sous de si nobles fardeaux ; ils n’en prendront qu’un vol plus assuré ; et la reconnaissance des races futures suffira pour les rendre illustres. Vos feuilles deviendront pour la France ce que sont depuis tant de siècles pour la Chine les annales de son empire.

En parcourant cette carrière, que vous indique l’amour de la patrie, étendez de temps en temps vos regards sur les autres parties du monde ; votre journal renfermera un jour les archives du genre humain.

Mon jeune ami se leva, me serra la main, et se retira plein d’émotion.

Pour moi je redoublai de zèle pour mon édition de Paul et Virginie. Les plus célèbres artistes s’en occupaient. J’éprouvai d’abord plusieurs mois de retard à l’occasion de quelques-uns d’entre eux appelés à composer et à dessiner les magnifiques costumes du couronnement de l’empereur. Mais je fus bien plus retardé par les graveurs. Je suis fâché de le dire, quoique nous eussions signé mutuellement les époques auxquelles ils m’en devaient livrer les planches, aucun d’eux n’a rempli ses engagements. Ils m’ont donné pour excuse que la beauté des dessins les avait menés bien plus loin qu’ils ne croyaient ; qu’ils étaient jaloux de rendre leur burin rival du crayon et du pinceau des grands maîtres. Cependant ils devaient considérer, avant tout, qu’ils étaient artistes, c’est-à-dire des professeurs de morale chargés, ainsi que les gens de lettres, de transmettre à la postérité des traits de vertu, et par conséquent d’en donner eux-mêmes l’exemple ; que la première base de la vertu est la probité, et celle de la probité de tenir scrupuleusement ses engagements ; qu’enfin en manquant de parole à ceux qui ont traité avec eux, ils les obligent à leur tour d’en manquer à d’autres, et les exposent de plus à des pertes considérables.

D’un autre côté, comme ces longs retardements ont contribué en effet à la perfection de mon ouvrage, je me sens obligé d’en témoigner ma reconnaissance. Je ne me tiens pas quitte envers eux du seul emploi de leur temps et de leurs talents, quand je les ai payés. Je me sens encore plus redevable au zèle qu’ils y ont mis dans l’espèce de concours où ils ont employé à l’envi leurs crayons et leur burin, autant par affection pour ma pastorale que, j’ose dire, pour son auteur. Plusieurs même de ceux qui m’ont fourni des dessins ont voulu que je les tinsse de leur seule amitié. Je les nommerai donc tour à tour dans l’explication que je vais donner des figures. Je tâcherai de les faire connaître, quoique la plupart n’aient pas besoin de mes annonces pour être avantageusement connus du public.

Les figures de cette édition sont au nombre de sept. J’en ai donné les programmes. La première, qui est au frontispice, est mon portrait. Les six autres sont tirées de Paul et Virginie, et représentent les principales époques de leur vie, depuis leur naissance jusqu’à leur mort.

Mon portrait est tiré d’après moi, à mon âge actuel de soixante-sept ans. Je l’ai fait dessiner et graver sur les demandes réitérées de mes amis. On y lit mon nom au bas en caractères romains, avec les simples initiales de mes deux premiers prénoms : Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre. J’observerai que dans l’ordre naturel de mes prénoms, Bernardin était le second, et Henri le troisième. Mais cet ordre ayant été changé, par hasard, au titre de la première édition de mes Etudes, Henri s’y est trouvé le second, et Bernardin le troisième. J’ai eu beau réclamer leur ancien ordre, le public n’a plus voulu s’y conformer. Il en est résulté que beaucoup de personnes croient que Bernardin de Saint-Pierre est mon nom propre. J’ai cru devoir moi-même obéir à la volonté générale, en les signant quelquefois tous deux ensemble. Cette observation peut paraître frivole ; mais j’y attache de l’importance, parce qu’il me semble que le public, en ajoutant un nouveau nom à mon nom de famille, m’a en quelque sorte adopté.

Au-dessous du portrait on voit dans des nuages le globe de la terre en équilibre sur ses pôles couverts de deux océans rayonnants de glaces. Il a le soleil à son équateur ; et en lui présentant tour à tour les sommets glacés de ses deux hémisphères, il en varie deux fois par an les pondérations, les courants, et les saisons. Cette devise, que j’ai fait graver sur mon cachet, a une légende qui peut aussi bien s’appliquer aux lois morales de la nature qu’à ses lois physiques : Stat in medio virtus, librata contrariis. "La vertu est stable au milieu, balancée par les contraires." Ce portrait, avec ses accessoires, a été dessiné au crayon noir par M. Lafitte, qui a remporté à l’Académie de peinture de Paris le grand prix de Rome, au commencement de notre révolution. On a de lui plusieurs ouvrages très estimés, entre autres un gladiateur expirant. Personne ne dessine avec plus de promptitude et d’exactitude. M. Ribault, élève de M. Ingouf, a gravé ce dessin, tout au burin, avec une fidélité qui rivalise celle (sic) du crayon de l’original. Il ne manque à ce jeune homme qu’une célébrité dont ses talents me paraissent bien dignes.

Le premier sujet de la pastorale a pour titre, Enfance de Paul et Virginie. On lit au-dessous ces paroles du texte, Déjà leurs mères parlaient de leur mariage sur leurs berceaux.

Madame de la Tour et Marguerite les tiennent sur leurs genoux, où ils se caressent mutuellement. Fidèle, leur chien, est endormi sous leur berceau. Près de lui est une poule entourée de ses poussins. La négresse Marie est en avant, sur un côté de la scène, occupée à tisser des paniers. On voit au loin Domingue, qui ensemence un champ ; et plus loin l’Habitant, leur voisin, qui arrive à la barrière. À droite et à gauche de ce tableau plein de vie sont les deux cases des deux amies. Près de l’une est un bananier, la plante du tabac, un cocotier qui sort de terre près d’une flaque d’eau, et d’autres accessoires rendus avec beaucoup de vérité. Au loin on découvre les montagnes pyramidales de l’Ile de France, des Palmiers, et la mer.

Ce paysage, ainsi que ses personnages remplis de suavité, est de M. Lafitte, qui a dessiné mon portrait. Il a été d’abord gravé à l’eau-forte par M. Dussault, qui excelle en ce genre de préparation, et gravé ensuite au burin relevé de pointillé par M. Bourgeois de la Richardière, jeune artiste qui, après avoir quitté ses premières études pour obéir à la voix de la patrie qui l’appelait aux armées, les a reprises avec une nouvelle vigueur. Il a gravé un grand portrait de l’empereur Napoléon Bonaparte, et plusieurs autres ouvrages goûtés du public. J’ai dit que trois artistes, en comptant le dessinateur, avaient concouru à exécuter le sujet de cette première planche ; il y en a dans la suite où quatre et même plus ont mis la main. C’est un usage assez généralement adopté aujourd’hui par les graveurs les plus distingués. Ils prétendent qu’un sujet en est mieux traité lorsque ses diverses parties sont exécutées par divers artistes dont chacun excelle dans son genre. Ainsi l’entrepreneur en donne d’abord le sujet, et en fait faire le dessin ; il le livre ensuite à un graveur, qui en fait exécuter tour à tour l’eau-forte, le paysage, les figures, et met le tout en harmonie. Après quoi un graveur en lettres y met l’inscription. C’est aux connaisseurs à juger si ces procédés, de mains différentes, perfectionnent l’art. Ils ont été employés souvent par les grands maîtres en peinture, qui, à la vérité, entreprenaient d’immenses travaux, comme des galeries et des plafonds. Les graveurs disent, de leur côté, que les longs travaux du burin, dans un petit espace, ne demandent pas moins de temps que ceux du pinceau sur de larges voûtes et de vastes pans de mur. Les amateurs semblent de leur avis, car plusieurs recherchent les simples eaux-fortes, et les préfèrent quelquefois aux estampes finies. C’est par cette raison que j’en ai fait tirer un certain nombre d’exemplaires, comme je l’ai dit dans la feuille d’avertissement insérée dans cette édition. J’y ai même parlé de quatre autres sujets in-8° de Paul et Virginie, tirés sur in-4°, dessinés et gravés par M. Moreau le jeune, qu’on peut réunir dans le même exemplaire, attendu qu’ils représentent des événements différents.

La seconde planche a pour sujet Paul traversant un torrent, en portant Virginie sur ses épaules. Il a pour titre, Passage du torrent, et pour inscription ces paroles du texte, N’aie pas peur, je me sens bien fort avec toi.

Le fond représente les sites bouleversés des montagnes de l’Ile de France où les rivières qui descendent de leurs sommets se précipitent en cascades. Ce fond âpre, rude et rocailleux, relève l’élégance, la grâce et la beauté des deux jeunes personnages qui sont sur le devant, dans la fleur d’une vigoureuse adolescence. Paul, au milieu des roches glissantes et des eaux tumultueuses, porte sur son dos Virginie tremblante. Il semble devenu plus léger de sa belle charge, et plus fort du danger qu’elle court. Il la rassure d’un sourire, contre la peur si bien exprimée dans l’attitude craintive de son amie, et dans ses yeux orbiculaires. La confiance de son amante, qui le presse de ses bras, semble naître ici, pour la première fois, du courage de l’amant ; et l’amour de l’amant, si bien rendu par ses tendres regards et son sourire, semble naître à son tour de la confiance de son amante.

On trouvera peut-être que ces deux charmantes figures sont un peu fortes, comparées avec quelques-unes de celles qui les suivent ; mais on doit considérer qu’elles sont plus rapprochées de l’œil du spectateur. Qui ne voudrait voir la beauté de leurs proportions encore plus développées ? Aussi l’auteur se propose-t-il d’en faire un tableau grand comme nature. Ce sujet l’emportera, à mon avis, sur celui de l’amoureux Centaure, qui porte sur sa croupe, à travers un fleuve, la tremblante Déjanire. Comment le Guide a-t-il pu choisir pour sujet de son charmant pinceau un monstre composé de deux natures incompatibles ? Comment une bouche humaine pourrait-elle alimenter à la fois l’estomac d’un homme et celui d’un cheval ? Cependant on en supporte la vue sans peine, et même avec plaisir : tant l’autorité d’un grand nom et celle de l’habitude ont de pouvoir ! Elles nous font adopter, dès l’enfance, les plus étranges absurdités au physique et au moral, sans que nous soyons même tentés, dans le cours de la vie, d’y opposer notre raison.

Je dois le beau dessin de M. Girodet à son amitié. Il m’en a fait présent. Il serait seul capable de lui faire une grande réputation, si elle n’était déjà florissante par le charme et la variété de ses conceptions. Il y réunit toujours les grâces naïves de la nature à l’étude sévère de l’antique. On reconnaît ici l’auteur des tableaux du bel Endymion endormi dans une forêt, éclairé de la lumière amoureuse de la déesse des nuits ; d’Hippocrate, refusant l’or et la pourpre du roi de Perse, qui voulait l’attirer à son service ; et de l’Apothéose de nos guerriers dans le palais d’Ossian. Je pense que le premier eût fait à Athènes le plus bel ornement du salon d’Aspasie ; que le second eût été placé sous le péristyle de quelque temple pour y servir à jamais d’exemple de patriotisme ; et qu’enfin le troisième eût été peint sur la voûte du Panthéon ; mais il occupe, chez nous, une place plus honorable dans le palais de l’empereur, l’illustre chef de nos héros.

Le paysage de mon dessin a été gravé à l’eau-forte par M. Dussault, dont j’ai déjà parlé ; et le groupe des deux figures l’a été au pointillé et au burin par M. Roger, qui excelle dans ce genre. Il a bien voulu suspendre ses nombreux travaux pour s’occuper de celui-ci, si digne du burin d’un grand maître.

La troisième planche représente l’arrivée de M. de la Bourdonnais. Elle porte au titre, Arrivée de M. de la Bourdonnais ; et pour inscription, Voilà ce qui est destiné aux préparatifs du voyage de mademoiselle votre fille, de la part de sa tante. Cet illustre fondateur de la colonie française de l’Ile de France arrive dans la cabane de madame de la Tour, où les deux familles sont rassemblées à l’heure du déjeuner. Il fait poser sur la table, par un de ses noirs, un gros sac de piastres. À la vue du gouverneur, tous les personnages se lèvent, et toutes les physionomies changent. Il annonce à madame de la Tour que cet argent est destiné au départ prochain de sa fille. Madame de la Tour, tournée vers elle, lui propose d’en délibérer. Virginie et son ami Paul sont dans l’accablement ; Domingue, qui n’a jamais vu tant d’argent à la fois, en est dans l’admiration ; enfin jusqu’au chien Fidèle a son expression. Il flaire le gouverneur, qu’il n’a jamais vu, et témoigne par son attitude que cet étranger lui est suspect. J’observerai ici que la figure de M. de la Bourdonnais a le mérite particulier d’être ressemblante. Elle a été dessinée et retouchée d’après la gravure qui est à la tête des Mémoires de sa vie. On me saura gré sans doute de donner ici une notice du physique et du moral de ce grand homme. J’en suis redevable à sa propre fille, Madame Mahé de la Bourdonnais, aujourd’hui veuve de Monlezun Pardiac, qui a honoré cette édition de sa souscription. Dans une de ses lettres, où elle se félicite de concourir à un monument qui intéresse la gloire de son père, voici le portrait qu’elle me fait de sa personne.

"Mon père avait de beaux veux noirs, ainsi que les sourcils ; son nez était long et sa bouche un peu grande… Il avait peu d’embonpoint. Il était de taille médiocre, n’ayant que cinq pieds et quelques lignes de hauteur, d’ailleurs se tenant très bien. Il portait une perruque à la cavalière qui imitait les cheveux… Son air était vif, spirituel et très gai…

"Sa principale vertu était l’humanité. Les monuments qu’il a établis à l’Ile de France sont garants de cette vérité…"

En effet j’ai vu dans cette île, où j’ai servi comme ingénieur du roi, non seulement des batteries et des redoutes qu’il avait placées aux lieux les plus convenables, mais des magasins et des hôpitaux très bien distribués. On lui doit surtout un aqueduc, de plus de trois quarts de lieue, par lequel il a amené les eaux de la petite rivière jusqu’au Port-Louis, où, avant lui, il n’y en avait pas de potable. Tout ce que j’ai vu dans cette île de plus utile et de mieux exécuté était son ouvrage.

Ses talents militaires n’étaient pas moindres que ses vertus et ses talents d’administrateur. Nommé gouverneur des îles de France et de Bourbon, il battit avec neuf vaisseaux l’escadre de l’amiral Peyton qui croisait sur la côte de Coromandel avec des forces très supérieures. Après cette victoire, il fut assiéger aussitôt Madras, n’ayant pour toute armée de débarquement que dix-huit cents hommes, tant blancs que noirs. Après avoir pris cette métropole du commerce des Anglais dans l’Inde, il retourna en France. Des divisions s’étaient élevées entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry. Aussitôt après son arrivée dans sa patrie, il fut accusé d’avoir tourné à son profit les richesses de sa conquête, et en conséquence, il fut mis à la Bastille sans autre examen. On lui opposait, comme principal témoin de ce délit, un simple soldat. Cet homme assurait, sur la foi du serment, qu’après la prise de Madras, étant en faction sur un des bastions de cette place, il avait vu, la nuit, des chaloupes embarquer quantité de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de la Bourdonnais. Cette calomnie était appuyée à Paris du crédit d’une foule d’hommes jaloux qui n’avaient jamais été aux Indes, mais, par tout pays, sont toujours prêts à détruire la gloire d’autrui. Le vainqueur infortuné de Madras assurait qu’il était impossible qu’on eût pu voir du bastion indiqué par le soldat cette embarcation, quand même elle aurait eu lieu. Mais il fallait le prouver ; et suivant la tyrannie exercée alors envers les prisonniers d’Etat, on lui avait ôté tous moyens de défense. Il s’en procura de toute espèce par des procédés fort simples, qui donneront une idée des ressources de son génie. Il fit d’abord une lame de canif avec un sou-marqué, aiguisé sur le pavé, et en tailla des rameaux de buis, sans doute distribués aux prisonniers, aux fêtes de Pâques. Il en fit un compas et une plume. Il suppléa au papier par des mouchoirs blancs, enduits de riz bouilli, puis séchés au soleil. Il fabriqua de l’encre avec de l’eau et de la paille brûlée. Il lui fallait surtout des couleurs pour tracer le plan et la carte des environs de Madras : il composa du jaune avec du café, et du vert avec des liards chargés de vert-de-gris et bouillis. Je tiens tous ces détails de sa tendre fille, qui conserve encore avec respect ces monuments du génie qui rendit la liberté à son père. Ainsi, muni de canif, de compas, de règle, de plume, de papier, d’encre et de couleurs de son invention, il traça, de ressouvenir, le plan de sa conquête, écrivit son mémoire justificatif, et y démontra évidemment que l’accusateur qu’on lui opposait était un faux témoin, qui n’avait pu voir du bastion où il avait été posté, ni le vaisseau commandant, ni même l’escadre. Il remit secrètement ces moyens de défense à l’homme de loi qui lui servait de conseil. Celui-ci les porta à ses juges. Ce fut un coup de lumière pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille, après trois ans de prison. Il languit encore trois ans après sa sortie, accablé de chagrin de voir toute sa fortune dissipée, et de n’avoir recueilli de tant de services importants que des calomnies et des persécutions. Il fut sans doute plus touché de l’ingratitude du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis. Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, même dans sa prison. Parmi le grand nombre d’accusateurs qui y vinrent déposer contre lui, un directeur de la Compagnie des Indes crut lui faire une objection sans réponse en lui demandant comment il avait si bien fait ses affaires, et si mal celles de la Compagnie. "C’est, lui répondit la Bourdonnais, que j’ai toujours fait mes affaires, d’après mes lumières, et celles de la Compagnie d’après ses instructions."

Bernard-François Mahé de la Bourdonnais naquit à Saint-Malo en 1699, et est mort en 1754, âgé d’environ cinquante-cinq ans. Ô vous qui vous occupez du bonheur des hommes, n’en attendez point de récompense pendant votre vie ! La postérité seule peut vous rendre justice. C’est ce qui est enfin arrivé au vainqueur de Madras et au fondateur de la colonie de l’Ile de France. Joseph Dupleix, son rival de gloire et de fortune dans l’Inde, et le plus cruel de ses persécuteurs, mourut peu de temps après lui, ayant éprouvé une destinée semblable, les dernières années de sa vie, par une juste réaction de la Providence. Le gouvernement donna à la veuve de M. de la Bourdonnais une pension de 2.400 livres, par un brevet qui honore de ses regrets la mémoire de son époux ; enfin sa respectable fille me mande aujourd’hui que les habitants de l’Ile de France viennent, de leur propre mouvement, de lui faire à elle-même une pension en mémoire des services qu’ils ont reçus de son père.

Je crois qu’aucun de mes lecteurs ne trouvera mauvais que je me sois un peu écarté de mon sujet, pour rendre moi-même quelques hommages aux vertus d’un grand homme malheureux, à celles de sa digne fille et d’une colonie reconnaissante. Le dessin original de cette gravure a été fait par M. Gérard : on reconnaît dans cette composition la touche et le caractère de l’école de Rome où il est né. Mais ce qui m’intéresse encore davantage, je la dois à son amitié, ainsi que je dois la précédente à celle de son ami M. Girodet ; il a désiré concourir avec lui en talents et en témoignages de son estime à la beauté de mon édition.

Ce dessin a été gravé à l’eau-forte, au burin, et au pointillé par M. Mécou, élève et ami de M. Roger, qui, n’ayant pu s’en charger lui-même, à cause de deux autres dessins qu’il gravait pour moi, n’a trouvé personne plus digne de sa confiance et de la mienne que M. Mécou, dont les talents sont déjà célèbres par plusieurs charmants sujets du Musée Impérial, très connus du public, entre autres par la jeune femme qui pare sa négresse.

La quatrième planche représente la séparation de Paul et de Virginie ; on y lit pour titre, Adieux de Paul et de Virginie ; et pour épigraphe, ces paroles du texte, je pars avec elle, rien ne pourra m’en détacher. La scène se passe au milieu d’une nuit éclairée de la pleine lune ; il y a une harmonie touchante de lumières et d’ombres qui se fait sentir jusqu’à l’entrée du port. Madame de la Tour se jette aux pieds de Paul au désespoir, qui saisit dans ses bras Virginie défaillante à la vue du vaisseau où elle doit s’embarquer pour l’Europe, et qu’elle aperçoit au loin dans le port, prêt à faire voile. Marguerite, mère de Paul, l’habitant et Marie, accourent hors d’eux-mêmes autour de ce groupe infortuné.

Cette scène déchirante a été dessinée par M. Moreau le Jeune, si connu par ses belles et nombreuses compositions qui enrichissent la gravure depuis longtemps : il composa en 1788 les quatre sujets de ma petite édition in-18. On peut voir en leur comparant celui-ci que l’âge joint à un travail assidu perfectionne le goût des artistes. Celui que M. Moreau m’a fourni est d’une chaleur et d’une harmonie qui surpassent peut-être tout ce qu’il a fait de plus beau dans ce genre. Mais l’estime que je porte à ses talents m’engage à le prévenir que l’usage qu’il fait de la sépia dans ses dessins est peu favorable à leur durée : on sait que la sépia est une encre naturelle qui sert au poisson qui en porte le nom à échapper à ses ennemis. Il est mou et sans défense, mais au moindre danger il lance sept ou huit jets de sa liqueur ténébreuse, dont il s’environne comme d’un nuage, et qui le fait disparaître à la vue. Les artistes ont trouvé le moyen d’en faire usage dans les lavis ; ils en tirent des tons plus chauds et plus vaporeux que ceux de l’encre de la Chine. Mais soit qu’en Italie, d’où on nous l’apporte tout préparé, on y mêle quelque autre couleur pour le rendre plus roux ; soit qu’il soit naturellement fugace, il est certain que ces belles nuances ne sont pas de durée. J’en ai fait l’expérience dans les quatre dessins originaux de ma petite édition faite il y a dix-sept ans, dont il ne reste presque plus que le trait. Cette fugacité a été encore plus sensible dans mon dernier dessin. Cette nuit, où il n’y avait de blanc que le disque de la lune, est devenue, en moins d’un an, un pâle crépuscule : peut-être cet affaiblissement général de teintes a-t-il été produit par la négligence du graveur, qui a exposé ce dessin au soleil. Au reste, comme les couleurs à l’huile qu’emploie la peinture sont sujettes aux mêmes inconvénients, il faut plutôt en accuser l’art, qui ne peut atteindre aux procédés de la nature. Le noir du bois d’ébène dure des siècles exposé à l’air ; il en est de même des couleurs des plumes et des poils des animaux. Je me suis permis ici ces légères observations pour l’utilité générale des artistes et la gloire particulière de M. Moreau le jeune, dont les dessins sont dignes de passer à la postérité, ainsi que sa réputation. La gravure ne m’a pas donné moins d’embarras que le dessin original ; l’artiste qui avait entrepris de le graver a employé un procédé nouveau qui ne lui a pas réussi ; il m’a rendu, au bout d’un an, ma planche à peine commencée au tiers ; j’en ai été pour mes avances ; il a fallu chercher un autre artiste pour l’achever ; mais nul n’a voulu la continuer. Heureusement M. Roger m’a découvert un jeune graveur, M. Prot, plein de zèle et de talent, qui l’a recommencée, et l’a mise seul à l’eau-forte, au burin et au pointillé en six mois, dans l’état où on la voit aujourd’hui.

La cinquième planche représente le naufrage de Virginie ; le titre en est au bas avec ces paroles du texte, Elle parut un ange qui prend son vol vers les cieux. On ne voit qu’une petite partie de la poupe et de la galerie du vaisseau le S. Géran ; mais il est aisé de voir à la solidité de ses membres et à la richesse de son architecture que c’est un gros vaisseau de la Compagnie française des Indes. Une lame monstrueuse, telle que sont celles des ouragans des grandes mers, s’engouffre dans le canal où il est mouillé, engloutit son avant, l’incline à bâbord, couvre tout son pont, et s’élevant par-dessus le couronnement de sa poupe, retombe dans la galerie dont elle emporte une partie de la balustrade. Les feux semblent animer ses eaux écumantes, et vous diriez que tout le vaisseau est dévoré par un incendie. Virginie en est environnée ; elle détourne les yeux de sa terre natale, dont les habitants lui témoignent d’impuissants regrets, et du malheureux Paul, qui nage en vain à son secours, prêt à succomber lui-même à l’excès de son désespoir, autant qu’à celui de la tempête. Elle porte une main pudique sur ses vêtements tourbillonnés par les vents en furie ; de l’autre, elle tient sur son cœur le portrait de son amant qu’elle ne doit plus revoir, et jette ses derniers regards vers le ciel, sa dernière espérance. Sa pudeur, son amour, son courage, sa figure céleste, font de ce magnifique dessin un chef-d’œuvre achevé.

Comment M. Prud’hon a-t-il pu renfermer de si grands objets dans un si petit espace ? où a-t-il trouvé les modèles de ces mobiles et fugitifs effets que l’art ne peut poser, et dont la nature seule ne nous présente que de rapides images ; une vague en furie dans un ouragan, et une âme angélique dans une scène de désespoir ? Cette conception a trouvé ses expressions dans l’âme sensible, les ressouvenirs, et les talents supérieurs d’un artiste déjà très connu des gens de goût. À la fois dessinateur, graveur et peintre, on lui doit des enfants et des femmes remarquables par leur naïveté et leur grâce. Il exposa il y a quelques années au salon un grand tableau de la Vérité qui descend du ciel sur la terre ; mais, il faut l’avouer, sa figure quoique céleste n’y fut guère mieux accueillie du public que si elle y fût descendue en personne. Elle ne dut même, peut-être, qu’à l’indifférence des spectateurs de n’y être pas critiquée et persécutée. Cependant elle était toute nue, et aussi belle qu’une Vénus ; mais comme elle portait le nom de la Vérité, peu de gens s’en occupèrent. Si M. Prud’hon réussit par la pureté de ses crayons et l’élégance de ses formes à rendre des divinités, il intéresse encore davantage, selon moi, en représentant des mortelles. Ses femmes ont dans leurs proportions, leurs attitudes, et leurs physionomies riantes, un laisser-aller, un abandon, des grâces, un caractère de sexe inimitables : ses enfants potelés, naïfs, gais, sont dignes de leurs mères. Il est selon moi le La Fontaine des dessinateurs, et il a avec ce premier de nos poètes encore plus d’une ressemblance par sa modestie, sa fortune, et sa destinée. Puisse ce peu de lignes concourir à étendre sa réputation jusque dans les pays étrangers ! Son beau dessin y justifiera suffisamment mes éloges.

M. Roger, son élève et son ami, qui en a senti tout le mérite, a désiré le graver en entier ; il a voulu accroître sa réputation du dessin d’un maître qui l’avait si heureusement commencée, et lui rendre ainsi ce qu’il en avait reçu. Il a donc retardé de nouveau le cours de ses travaux ordinaires pour s’occuper entièrement du naufrage de Virginie. Sa planche a rendu toutes les beautés de l’original, autant qu’il est possible au burin de rendre toutes les nuances du pinceau. Je me trouve heureux d’avoir fait concourir à la célébrité de mon édition deux amis également modestes et également habiles dans leur genre ; mais il me semble que je suis plus redevable à M. Prud’hon, quoique je n’aie eu de lui qu’un seul dessin, parce que je lui dois d’avoir eu une seconde gravure de M. Roger.

La sixième et dernière planche a pour titre, Les Tombeaux, et pour inscription, On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. Elle représente une allée de bambous qui conduit vers la mer ; elle est éclairée par les derniers rayons du soleil couchant : on aperçoit, entre quatre gerbes de ces bambous, trois tombes rustiques sur lesquelles sont écrits, deux à deux, les noms de la Tour et de Marguerite, de Virginie et de Paul, de Marie et de Domingue. On voit, un peu en avant de celle du milieu, le squelette d’un chien : c’est celui de Fidèle, qui est venu mourir de douleur, près de la tombe de Paul et de Virginie.

On n’aperçoit dans cette solitude aucun être vivant ; ici reposent à jamais, sous l’herbe, tous les personnages de cette histoire : les premiers jeux de l’heureuse enfance de Paul et de Virginie sur des genoux maternels les amours innocents de leur adolescence, les dons funestes de la fortune, leur cruelle séparation, leur réunion encore plus douloureuse, n’ont laissé près de leurs humbles tertres aucun monument de leur vie. On n’y voit ni inscriptions, ni bas-reliefs. L’art n’y a gravé que leurs simples noms, mais la nature y a placé, pour tous les hommes, de plus durables et de plus éloquents ressouvenirs. Ces roseaux gigantesques qui murmurent toujours, agités par les moindres vents, comme les faibles et orgueilleux mortels ; ces flots lointains qui viennent, l’un après l’autre, expirer sur le rivage, comme nos jours fugitifs sur celui de la vie ; ce vaste océan d’où ils sortent et retournent sans cesse, image de l’éternité, nous disent que le temps nous entraîne aussi vers elle.

Je dois le dessin de cette composition mélancolique et touchante à M. Isabey. Son amitié a voulu m’en faire un présent dont je m’honore. Je m’étais adressé à lui pour exécuter ce sujet, où il ne devait y avoir aucun personnage vivant ; et j’étais sûr d’avance qu’il réussirait par l’art particulier que je lui connais d’harmonier la lumière et les ombres, et d’en tirer des effets magiques. il a réussi au-delà de mes espérances. Il a rendu les bambous avec la plus exacte vérité. Leur perspective fait illusion. Il est si connu et si estimé par ses portraits d’une ressemblance frappante, par ses grandes compositions, telles que Bonaparte passant ses gardes en revue, que ses ouvrages n’ont pas besoin de mes éloges. Celui-ci suffirait pour rendre mon édition célèbre.

L’eau-forte en a été faite par M. Pillement le jeune qui excelle, au jugement de tous les graveurs, à faire celle des paysages. Elle a été terminée au burin par M. Beauvinet, dont j’ai déjà parlé avec éloge. Il suffit de dire que l’auteur du dessin a été très satisfait de l’exécution de ces deux artistes.

M. Dien, imprimeur en taille-douce, qui m’a été indiqué par M. Roger, comme très recommandable par sa probité et son talent, a tiré toutes les feuilles de mes sept planches, en y comprenant le portrait. M. Dien, son frère, en a gravé la lettre.

Comme plusieurs de mes souscripteurs ont souscrit pour des exemplaires coloriés, les auteurs des dessins ont eu la complaisance de colorier chacun une épreuve de la gravure qui en était résultée pour servir de modèle. D’après eux M. Langlois, imprimeur dans ce genre, et si avantageusement connu par ses belles fleurs, en a mis les planches en couleur, et les a retouchées au pinceau.

M. Didot l’aîné, si célèbre par la beauté de ses éditions, en a imprimé le texte ; il en a revu les épreuves avec moi, et m’a aidé plus d’une fois de ses utiles observations.

Enfin M. Bradel en a cartonné et étiqueté les exemplaires.

On voit que je n’ai rien négligé pour enrichir et perfectionner cette édition. J’ai eu le bonheur d’y faire concourir une partie des plus fameux artistes de mon temps. Quoique la plupart aient diminué, par affection pour l’ouvrage et pour l’auteur, le prix ordinaire de leurs travaux, et que quelques-uns même m’aient fait présent de leurs dessins, je puis assurer que les seuls frais de dessins et de gravures me reviennent à plus de 11 000 livres. Chaque dessin m’en coûte 300 ; chaque planche gravée de Paul et Virginie 1 000 ; celle du portrait 2 400, sans les exemplaires à fournir. Si on y ajoute les frais de papier vélin, d’impression en taille-douce, de celle du texte, de celle des exemplaires coloriés, leur retouche au pinceau, la gravure en lettres, le cartonnage, etc., elle me coûte au moins 20 000 francs, sans les frais de vente. Je ne parle pas du temps, des courses, et des inquiétudes que m’ont coûtés à moi-même ces différents travaux, ainsi que des frais d’impression de ce préambule que je n’avais pas promis à mes souscripteurs : j’espère les avoir dédommagés, autant qu’il était en moi, de leur longue attente.

Je leur ai de mon côté beaucoup d’obligations ; ils sont venus d’eux-mêmes à mon secours, sans que j’en aie fait solliciter aucun. Comme souscripteurs ils sont en petit nombre, mais comme amis ils sont beaucoup. C’est avec leurs avances que j’ai commencé mon entreprise ; sans elles je ne l’eusse jamais osé. Ainsi je puis dire que c’est à elles que le public doit cette édition ; elles ne se montaient qu’à 4 500 livres, moitié du prix total des souscriptions que j’ai reçues ; elles m’ont porté bonheur. Quand elles ont cessé, j’ai pu y joindre, bientôt après, les 6 600 livres qui m’ont été offertes par un libraire. Ce qu’il y a de très remarquable, c’est que ces deux sommes réunies, qui font environ 11 000 livres, sont précisément ce que je devais payer pour frais de dessins, et de gravures.

Je suis entré dans ces détails pour remercier mes souscripteurs, leur donner quelque idée du prix des travaux des artistes, de l’embarras de mon entreprise ; et leur montrer qu’il y a une Providence qui se manifeste aussi bien au milieu du désordre de nos sociétés que dans l’ordre de la nature.

Je venais de traverser des temps de révolution, de guerre, de procès, de banqueroute, de calomnies audacieuses, de persécutions sourdes, et d’anarchie en tout genre, lorsque Bonaparte prit en main le gouvernail de l’empire. Son premier soin fut de conjurer les vents ; il renferma ceux de l’opinion dans des outres, et les força de souffler dans ses voiles.

… regemque dedit qui foedere certo

Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.

"Il leur donna un roi qui, d’après des ordres supérieurs et des moyens infaillibles, pût leur lâcher ou leur retenir les rênes."

Le Journal de Paris est rentré dans sa sphère, celui des Débats est devenu journal impérial, et sans doute se rendra digne de ce titre auguste ; les nuages de mon horizon se sont élevés, et j’ai fait voile enfin vers le port.

Les fonds de mon édition tiraient à leur fin, et j’avais besoin encore d’environ 9 000 livres pour en solder tous les comptes. Le banquier dont j’avais éprouvé la faillite, voyant que je ne voulais pas accepter les vingt-cinq pour cent qu’il m’avait offerts, et que j’étais décidé à réclamer le bien de mes enfants devant les tribunaux, me proposa de joindre à son offre pour 9 000 francs de billets sur une maison solvable, payables d’années en années. Enfin, sa vertueuse sœur venant à son secours me pria d’accepter, pour les 12 000 livres restant de ma créance sur son frère, une maison de campagne qui avait coûté au moins cette somme à bâtir. Bien des gens ne s’en seraient pas souciés, surtout à cause de son éloignement ; c’était un bien national à sept lieues et demie de Paris. Cependant, le désir de voir cette affaire terminée, et l’exemple de la sœur me rendirent facile envers le frère. Je terminai avec lui, et je recueillis ainsi les débris de mon naufrage. Toutefois quand j’eus examiné à loisir ma nouvelle acquisition, je trouvai qu’elle avait avec mon bonheur plus de convenance que je ne l’avais d’abord imaginé. Elle est à mi-côte, en bon air ; la vue, quoiqu’un peu sauvage, en est riante ; ce sont des coteaux nus et escarpés, mais bordés à leur base d’une belle lisière de prairies qu’arrose l’Oise et qui, en se perdant en portions de cercle à l’horizon, forment au loin, avec d’autres coteaux, de charmants amphithéâtres. En face, de l’autre côté de l’Oise, sont de vastes plaines bien cultivées. Le jardin, qui n’est que de cinq quarts d’arpent, a été planté avec goût : ce sont des espaliers couronnés de cordons de vignes, des arbres fruitiers à mi-côte au milieu des gazons, des carrés de légumes entourés de bordures de fleurs, des bosquets où quelques arbres étrangers se mêlent avec ceux du pays, de petits chemins bordés de fraisiers, qui circulent et aboutissent partout à de nouveaux points de vue. Enfin, il y a un peu de tout ce qui peut servir aux besoins et aux plaisirs d’une famille ; la mienne en fut enchantée : il semblait que la maison eût été distribuée pour elle, tant elle est commode et solide. Des caves et des puits creusés dans le roc, deux basses-cours entourées de granges, d’écuries, de remises, et ombragées de beaux noyers ; c’était un asile tout à fait convenable à un père de famille, et à un homme de lettres, tel que je le désirais depuis longtemps. C’est, comme je l’ai dit, un bien national ; c’était un presbytère dont le curé a péri sur l’échafaud dans la révolution : mais c’était pour moi deux nouveaux motifs d’intérêt. Tant de particuliers m’avaient enlevé mon bien que je ne m’y fiais plus. Je pensais au contraire que si la nation me reprenait jamais celui-ci, elle aurait honte d’achever de dépouiller mes enfants, et qu’elle les dédommagerait d’une manière ou d’une autre. Quant à ce que cette maison avait été l’habitation d’un malheureux pasteur, elle ne faisait qu’accroître l’intérêt que je prenais pour elle. Les lieux les plus intéressants pour moi sont ceux qui ont été habités par des infortunés qu’on peut supposer avoir été victimes de leur vertu, ou de leur innocence : il me semble que leur ombre me protège. Comme je n’ai jamais connu mon devancier, cette supposition m’est aussi aisée à faire en sa faveur qu’en celle des anciens habitants de la Grèce et de Rome, dont les ruines ne m’inspirent aujourd’hui de l’intérêt que par l’idée que je me forme de leurs vertus, et de leurs malheurs. C’est toujours à un sentiment moral de vertu, de gloire, de splendeur, enfin à quelque chose de céleste, que se rapporte le respect des noms et des lieux ; j’étends le mien jusqu’au nom de ce village qui s’appelle Aeragni : j’imagine qu’il vient d’Araignis, autel de feu. Je me fonde sur ce qu’il y en a, aux environs, un du même nom ; et d’autres qui s’appellent Mont-igni, mont de feu.

Tant de convenances physiques et morales me plaisaient beaucoup ; mais il se rencontrait un grand obstacle à leur jouissance, je n’avais pas les moyens d’occuper cette agréable solitude. Sa distance de Paris, qui était pour moi un mérite de plus, me devenait très coûteuse, par les frais d’allées et de venues, seul ou en famille, à Paris, où j’avais des devoirs à remplir toutes les semaines. Il fallait de plus fournir aux frais d’un nouvel ameublement, et terminer ceux de mon édition. Toutes ces dépenses ne pouvaient s’accorder avec mon revenu. Je me résolus donc de la louer si j’en trouvais l’occasion. Homère dit que Jupiter a deux tonneaux au pied de son trône, l’un plein de biens, l’autre de maux, dont il nous envoie alternativement une des deux mesures. Mais il a oublié de nous dire que chacune de ces mesures est double. Le bonheur ainsi que le malheur ne vient guère seul.

Je me trouvai bientôt en état d’arranger et d’occuper ma maison des champs, au moment où je m’y attendais le moins.

Un de mes souscripteurs m’invita, il y a environ un an et demi, à le venir voir à sa campagne. C’est un jeune père de famille dont la physionomie annonce les qualités de l’âme. Il réunit en lui toutes celles qui distinguent le fils, le frère, l’époux, le père, et l’ami de l’humanité. Il me prit en particulier, et me dit "Il y a cinq ans que nous ne nous sommes vus. Je n’en ai pas moins conservé le désir de vous être utile. Ma fortune, que je dois à la nation, m’en donne aujourd’hui les moyens. Je n’en peux faire un meilleur usage qu’en vous en offrant une petite portion. Ajoutez à mon bonheur en me donnant les moyens de contribuer au vôtre : Je vous prie d’accepter deux mille écus de pension, avec un titre ou sans titre, comme vous le voudrez. Je ne veux pas gêner votre liberté, nécessaire à vos travaux ; je ne désire que vous la conserver." "Et moi, lui répondis-je, permettez que je ne vous sois attaché que par les liens de la reconnaissance." Ce philosophe, si digne d’un trône, si quelque trône était digne de lui, est le prince joseph Bonaparte.

Ô mon généreux bienfaiteur, aimable protecteur des lettres, puisse cette édition, entreprise en faveur de mes enfants, être un monument de la reconnaissance de leur père envers toi ! puissé-je moi-même la reproduire par de nouveaux sujets plus dignes de ton âme philanthrope ! Je suis vieux. Ma navigation est déjà avancée. Mais si la Providence, qui a dirigé ma faible nacelle au milieu de tant d’orages, retarde encore de quelques années mon arrivée au port, je les emploierai à rassembler d’autres études. Les fleurs tardives de mon printemps promettent encore quelques fruits pour mon automne. Si les rayons d’une aurore orageuse ont fait éclore les premiers, les feux d’un paisible couchant mûriront les derniers. J’ai décrit le bonheur passager de deux enfants élevés au sein de la nature par des mères infortunées ; j’essaierai de peindre le bonheur durable d’un peuple ramené à ses lois éternelles par des révolutions.

Espérons de nos malheurs passés notre félicité à venir. Ce n’est que par des révolutions que l’intelligence divine elle-même développe ses ouvrages et les conduit de perfections en perfections.

Elle n’a point renfermé dans un petit gland le chêne robuste couvert de son vaste feuillage. Elle n’y a déposé que le germe fragile de ses premiers éléments. Mais elle ordonne aux eaux du ciel et de la terre de le nourrir, aux rochers de recevoir dans leurs flancs ses racines profondes, aux tempêtes de les raffermir par leurs secousses, au soleil de les féconder, aux saisons de couvrir tour à tour ses bras noueux de verdure, de fleurs et de fruits, aux années de corroborer son tronc par de nouveaux cylindres, de l’élever au-dessus des forêts, et d’en faire un monument durable pour les animaux et pour les hommes.

Il en est de même de notre globe ; il n’est pas sorti de ses mains tel que nous le voyons aujourd’hui. Elle a chargé les siècles de le rouler dans les cieux, et de le développer dans des périodes qui nous sont inconnus. Elle le créa d’abord dans la région des ténèbres et des hivers, enseveli sous un vaste océan de glaces, comme un enfant dans l’amnios au sein maternel. Bientôt son centre et ses pôles furent aimantés de diverses attractions par le soleil qui parut à son orient. Ses eaux échauffées dans cette partie de son équateur se levèrent en brumes épaisses dans l’atmosphère, dilatées par la chaleur ; les vents les voiturèrent dans les airs, les pôles encore gelés les attirèrent, et les fixèrent en nouveaux océans de glaces aux extrémités de son axe, qu’ils tinrent en équilibres (sic) par leurs mobiles contrepoids. Devenu plus léger à son orient, il éleva son occident, encore immobile de froid et plus pesant, vers le soleil qui l’attirait. Alors il circula sur lui-même, en balançant ses pôles dans le cercle de l’année, autour de l’astre qui lui donnait le mouvement et la vie. Bientôt à la surface de ses mers fluides, demi-épuisées par les mers aériennes et glaciales, qui en étaient sorties, apparurent les sommets graniteux de ses continents et de ses îles, comme les premiers ossements de son squelette.

Peu à peu ses eaux marines saturées de lumière et de sels, étendirent autour d’eux leurs alluvions, et les transformèrent en vastes couches de roches calcaires, comme les eaux aériennes se changent en bois dans les végétaux, et la sève des végétaux en sang, en chair dans les animaux. Ainsi se formèrent dans la région des tempêtes, les rochers et les durs minéraux, ces ossements et ces nerfs de la terre, où devaient s’attacher comme des muscles les vastes croupes des montagnes, et qui devaient supporter le poids des continents. Leurs fondements caverneux, et encore mal assis, en paraissant à la lumière, se raffermirent par des tremblements ; et de leurs affreuses collisions, des tourbillons de fumée s’élevèrent à la surface des mers, qui annoncèrent les premiers volcans dont les feux devaient les épurer.

D’autres bouleversements préparèrent d’autres organisations ; le globe, surchargé sur ses pôles de deux océans de glace de poids inégaux et versatiles, les présenta tour à tour au soleil ; et tour à tour de vastes courants en sortirent qui labourèrent, chacun pendant six mois, ses deux hémisphères. Celui du nord creusa d’abord les contours de cet immense canal où l’Atlantique, semblable à un fleuve, renferme aujourd’hui ses eaux et les verse deux fois par jour entre l’ancien et le nouveau monde. Celui du sud, au contraire, descendant d’un seul glacier, placé au sein du vaste océan de son hémisphère, et faisant équilibre avec la plus grande partie des continents opposés, versa une seule fois par jour sur leurs rivages ses flots divergents dans le même temps et du même côté que le soleil en embrasait le pôle de ses rayons. Les torrents demi-glacés qui s’en précipitèrent découpèrent alors les côtes de l’ancien monde en nombreux archipels, en vastes baies et en longs promontoires.

Le globe est un vaisseau céleste, sphérique, sans proue et sans poupe, propre à voguer, dans tous les sens, dans toute l’étendue des cieux. Le soleil en est l’aimant et le cœur ; l’océan est le sang dont la circulation le rend mobile. L’astre du jour en opère le systole et le diastole, le flux et le reflux, par sa présence et son absence, par le jour et la nuit, par l’été et l’hiver, par les mers fluides et glaciales. Les pôles du globe changent avec les siècles par les diverses pondérations de ses océans glacés. Il a été un temps où ceux qu’il a aujourd’hui dans notre méridien étaient dans notre équateur ; où nos zones torrides étaient projetées dans nos zones tempérées et glaciales, et celles-ci dans nos torrides ; où les hivers régnaient sur d’autres contrées, et où les mers glacées s’échappaient de leur empire par d’autres canaux. Il en est de même des autres planètes. Leurs sphères, diversement inclinées vers le soleil, sont dans les mains de la Providence comme ces cylindres de musique dont il suffit de relever ou d’abaisser les axes de quelques degrés pour en changer tous les concerts.

Ce ne fut sans doute que quand elle l’eut fait passer, si j’ose dire, par les périodes successifs de l’enfance, de l’adolescence, de la puberté, qu’elle créa tour à tour les végétaux, les animaux, et les hommes, comme elle fait produire successivement à un arbre, après certain période d’années, des feuilles, des fleurs, et des fruits. Mais ce fut dans les temps où le globe élevait à peine quelques portions de ses continents à la surface des mers, que les torrents de ses pôles couverts de glace, et ceux de ces montagnes les plus élevées, creusèrent, en se précipitant, les nombreux amphithéâtres que le soleil devait éclairer de divers aspects, sous les mêmes latitudes. Ils excavèrent ces vallées vastes et profondes où errent aujourd’hui d’innombrables troupeaux. Ils escarpèrent les cimes aériennes de ces rochers qui font le charme de nos perspectives. Les tempêtes de l’atmosphère ajoutèrent à leur beauté. Elles transportèrent dans les airs les premières semences des forêts qui croissent sur leurs inaccessibles plateaux.

Ce fut l’Océan qui, de siècles en siècles, épuisant ses eaux par d’innombrables productions, éleva en s’abaissant les sommets de ses îles primitives ; et en reculant ses bords, les plaça au sein des continents. Ce sont leurs antiques pyramides qui couronnent à diverses hauteurs les chaînes des montagnes. Les unes sont couvertes de verdure, d’autres sont toutes nues comme aux jours de leur naissance ; d’autres, toujours entourées de neiges et de glaces, semblent au niveau des pôles ; d’autres vomissent des tourbillons épais de flammes sulfureuses et bitumineuses, et paraissent avoir leur fondement au niveau des mers qui les alimentent. Les pics du Ténérif et de l’Etna réunissent ce double empire, et du sein des glaces et des feux versent au loin l’abondance et la fécondité : toutes ces pyramides aériennes, dont la plupart s’élèvent au-dessus de la moyenne région de l’air, ont pour bases les corps marins qui entourèrent leurs premiers berceaux. Toutes attirent, aujourd’hui, autour d’elles les vapeurs et les orages de l’atmosphère. Tantôt elles s’en couvrent comme d’un voile, et disparaissent à la vue ; tantôt elles découvrent la tête, ou les flancs de leurs longs obélisques. Si le soleil alors les frappe de ses rayons il les colore d’or et de pourpre, et répand sur leurs robes mobiles toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elles apparaissent, au sein des tonnerres, comme des divinités bienfaisantes ; les croupes qui les supportent deviennent autant de mamelles qui répandent de toutes parts des pluies fécondantes ; les cavernes profondes de leurs flancs sont des urnes d’où elles versent les fleuves qui fertilisent les campagnes jusqu’aux bords de l’Océan leur père, et invitent les navigateurs à aborder sur ces mêmes rivages dont elles étaient l’épouvante dans les temps de leur origine.

Chaque siècle diminue l’empire de l’Océan tempétueux, et accroît celui de la terre paisible : voyez seulement les collines qui bordent de part et d’autre nos vallées ; elles portent à leurs contours saillants les empreintes des dégradations des fleuves qui remplissaient jadis de leurs eaux tout l’intervalle qui les sépare. Le sol même des vallées et de leurs couches horizontales, ainsi que les coquillages fluviatiles disséminés dans toute sa largeur attestent qu’il a été formé sous les eaux. Mais jetez les yeux sur les terres les plus élevées de notre hémisphère ; l’antique Scandinavie, séparée autrefois de la Norvège et du continent par de bruyants détroits qui communiquaient de la mer Glaciale à la mer Baltique, a cessé d’être une île. J’ai marché moi-même dans le fond de leurs bassins de granit ; la mer Baltique, où j’ai navigué, baisse d’un pouce tous les quarante ans : on voit des diminutions semblables dans les mers de l’hémisphère austral. La nouvelle Hollande, dont les montagnes escarpées s’élèvent au-dessus des nuages, étend aujourd’hui ses flancs sablonneux au-dessus des flots ; elle montre déjà au sein de ses marais saumâtres des colonies florissantes d’Européens, jadis les fléaux de leur patrie : dans toutes les mers, des foules d’îles naissantes et de rochers à demi submergés soulèvent, à travers les vagues irritées, leurs têtes noires couronnées de fucus, de glaïeuls, et de varechs. À leurs couleurs brunes et empourprées, à leurs bruits confus et rauques, aux nappes d’écume qui bouillonnent autour d’eux, on dirait de vieux tritons qui se disputent avec fureur de jeunes néréides. Un jour, ces écueils si redoutables aux marins offriront des asiles aux bergères ; après de nombreuses tempêtes le détroit qui sépare l’Angleterre de la France se changera en guérets. Après d’interminables guerres, les Anglais et les Français verront leurs intérêts réunis comme leur territoire.

Il en sera de même du genre humain. Dieu l’a destiné à jouir de ses bienfaits par tout le globe. Il en a fait un petit monde où il a renfermé tous les désirs et les besoins des êtres sensibles. Il l’a formé comme un seul homme qu’il fait d’abord passer par l’enfance, entouré d’une nuit d’ignorance et de préjugés, mais dont il aimante la tête de la lumière de la raison, et le cœur de l’instinct de la vertu, afin qu’il puisse gouverner ses passions et se diriger vers ces facultés divines, comme le globe qu’il habite autour du soleil. Il voulut que ces dons célestes ne se développassent dans les nations, comme dans les individus, que par leur expérience et celle de leurs semblables. Il voulut même que les intérêts du genre humain ne se composassent un jour que des intérêts de chaque homme. Chaque peuple a eu donc une enfance imbécile, une adolescence crédule, et une jeunesse sans frein. Lisez seulement les histoires de notre Europe, vous la voyez tour à tour couverte de Gaulois, de Grecs, de Romains, de Cimbres, de Goths, de Visigoths, de Vandales, d’Alains, de Francs, de Normands, etc., qui s’exterminent les uns après les autres, et la ravagent comme les flots d’une mer débordée. L’histoire de chacun de ces peuples ne présente qu’une suite non interrompue de guerres, comme si l’homme ne venait au monde que pour détruire son semblable. Ces temps anciens, si vantés pour leur innocence et leurs vertus héroïques, ne sont que des temps de crimes et d’erreurs dont la plupart, pour notre bonheur, n’existent plus. L’absurde idolâtrie, la magie, les sorts, les oracles, le culte des démons, les sacrifices humains, l’anthropophagie, les guerres permanentes, les incendies, les famines, l’esclavage, la polygamie, l’inceste, la mutilation des hommes, les droits de naufrage, les droits d’aubaine, etc., désolaient alors nos malheureuses contrées, et sont relégués aujourd’hui sur les côtes de l’Afrique inhospitalière, ou dans les sombres forêts de l’Amérique. Il en est de même de plusieurs maladies du corps aussi communes que celles de l’âme, telles que les pestes innombrables, les lèpres, la ladrerie, les obsessions ou convulsions, etc. Que dire des mensonges religieux qui illustraient des forfaits et consacraient des origines absurdes et criminelles encore révérées de nos jours ? Que de héros, que nous font admirer nos écoles, qui n’étaient au fond que des scélérats ; le féroce Achille, Ulysse le perfide, Agamemnon le parricide, la famille entière d’Atrée, et tant d’autres aussi criminels qui se prétendaient descendus des dieux et des déesses, le plus souvent changés en bêtes ! Il semble que le monde moral ait roulé autrefois, comme le physique, sur d’autres pôles. Cependant des bienfaiteurs du genre humain s’élevèrent de siècles en siècles au-dessus de ses brigandages. Hercule, Esculape, Orphée, Linus, Confucius, Lockman, Lycurgue, Solon, Pythagore, Socrate, Platon, etc., civilisent peu à peu ces hordes de barbares. Ils déposent parmi eux les éléments de la concorde, des lois, de l’industrie, de religions plus humaines. Ils apparaissent dans les siècles passés au-dessus de leurs nations, comme des sources inépuisables de sagesse, de lumière, et de vertus, qui ont circulé jusqu’à nous de générations en générations, semblables à ces fleuves descendus des sommets aériens des montagnes lointaines, qui traversent depuis des siècles, des rochers, des marais, des sables, pour venir féconder nos plaines et nos vallons.

Déjà sur ces mêmes terres où les druides brûlaient des hommes, les philosophes les appellent pour les éclairer du flambeau de la raison. Les Muses du nord, de l’occident, et surtout les françaises, planent sur l’Europe, unissent leurs lyres, et, y joignant leurs voix mélodieuses, enchaînent par leurs concerts les cœurs de ses habitants. Ce sont elles qui ont brisé en Amérique les fers des noirs enfants de l’Afrique, et défriché ses forêts par des mains libres. Elles en ont exporté une foule de jouissances, et elles y ont transporté, de l’Europe et de l’Asie, des cultures et des troupeaux utiles, de nouveaux végétaux, des habitants plus humains, et des législations évangéliques. Ô vertueux Penn, divin Fénelon, éloquent Jean-Jacques, vos noms seront un jour plus révérés que ceux des Lycurgue et des Platon ! La superstition n’élève plus chez nous, comme autrefois, de temples à Dieu par la crainte des démons ; la philosophie les a dissipés à la lumière de l’astre du jour. Elle montre la terre couverte des bienfaits de la divinité, et les cieux remplis de ses soleils. Que de découvertes utiles ! que d’inventions hardies ! que d’établissements humains inconnus à l’antiquité ! Ce sont les vertus des grands hommes qui ont fait descendre du ciel sur la terre les flambeaux de la vérité ; hélas ! souvent, persécutées et fugitives, elles n’en éclairent le monde ténébreux qu’après de longues secousses et de nombreuses révolutions.

Mais les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer les nations. Elles ne pâlirent point les nuits à composer de longs traités de morale ; elles ne montèrent point dans des tribunes pour faire tonner les lois. Ce fut dans leurs bras qu’elles firent goûter aux hommes le bonheur d’être tour à tour, dans le cercle de la vie, enfants heureux, amants fidèles, époux constants, pères vertueux. Elles posèrent les premières bases des lois naturelles. La première fondatrice d’une société humaine fut une mère de famille. En vain un législateur, un livre à la main, déclara de la part du ciel que la nature était dénaturée, qu’elle était odieuse même à son auteur : elles se montrèrent avec leurs charmes, et le fanatique tomba à leurs pieds.

Ce fut autour d’elles que, dans l’origine, les hommes errants se rassemblèrent et se fixèrent. Les géographes et les historiens ne les ont point classées en castes et en tribus. Ils n’en ont point fait des portions de monarchies ou de républiques. Les hommes naissent asiatiques, européens, français, anglais ; ils sont cultivateurs, marchands, soldats ; mais par tout pays les femmes naissent, vivent, et meurent femmes. Elles ont d’autres devoirs, d’autres occupations, d’autres destinées que les hommes. Elles sont disséminées parmi eux pour leur rappeler surtout qu’ils sont hommes, et maintenir, malgré les lois politiques, les lois fondamentales de la nature. Semblables à ces vents harmoniés avec les rayons du soleil, ou avec leur absence, qui varient les températures des pays qu’ils fécondent en les réchauffant, ou les rafraîchissant de leurs haleines, on ne peut les circonscrire dans aucune carte, ni en faire hommage à aucun souverain. Ils n’appartiennent qu’à l’atmosphère. Ainsi les femmes n’appartiennent qu’au genre humain. Elles le rappellent sans cesse à l’humanité par leurs sentiments naturels et même par leurs passions.

C’est par cette influence qu’elles conservent souvent un peuple depuis son origine jusqu’à ses derniers débris. Voyez ceux qui n’ont plus maintenant ni autels, ni trône, ni capitale, tels que les Guèbres, les Arméniens, les juifs, les Maures d’Afrique ; ils sont roulés par les siècles et les événements, de contrées en contrées ; mais leurs femmes en lient encore entre eux les individus par les aimants multipliés de filles, de sœurs, d’épouses, de mères. Elles les maintiennent par les mêmes lois qui les ont rassemblés. Leurs hordes errantes sont semblables aux antiques monuments de leurs empires, qui gisent renversés, malgré les ancres de fer qui en liaient les assises. En vain l’Océan en roule les granits dans ses flots, aucune pierre ne se délite : tant est fort le ciment naturel qui en congloméra les grains dans la carrière.

Non seulement les femmes réunissent les hommes entre eux par les liens de la nature, mais encore par ceux de la société. Remplies pour eux des affections les plus tendres, elles les unissent à celles de la divinité, qui en est la source. Elles sont les premiers et les derniers apôtres de tout culte religieux qu’elles leur inspirent, dès la plus tendre enfance. Elles embellissent tout le cours de leur vie. Ils leur sont redevables de l’invention des arts de première nécessité, et de tous ceux d’agrément. Elles inventèrent le pain, les boissons agréables, les tissus des vêtements, les filatures, les toiles, etc. Elles amenèrent les premières à leurs pieds les animaux utiles et timides qu’ils effrayaient par leurs armes, et qu’elles subjuguèrent par des bienfaits. Elles imaginèrent pour plaire aux hommes les chansons gaies, les danses innocentes, et inspirèrent à leur tour la poésie, la peinture, la sculpture, l’architecture, à ceux d’entre eux qui désirèrent conserver d’elles de précieux ressouvenirs. Ils sentirent alors se mêler à leurs passions ambitieuses l’héroïsme et la pitié. Ils n’avaient imaginé au milieu de leurs guerres cruelles et permanentes que des dieux redoutables, un Jupiter foudroyant, un noir Pluton, un Neptune toujours en courroux, un Mars sanglant, un Mercure voleur, un Bacchus toujours ivre ; mais à la vue de leurs femmes chastes, douces, aimantes, laborieuses, ils conçurent dans les cieux des divinités bienfaisantes. Remplis de reconnaissance pour les compagnes de leur vie, ils leur élevèrent des monuments plus nombreux et plus durables que des temples. Ils donnèrent d’abord, dans toutes les langues, des noms féminins à tout ce qu’ils trouvèrent de plus aimable et de plus doux sur la terre, à leurs diverses patries, à la plupart des rivières qui les arrosaient, aux fleurs les plus odorantes, aux fruits les plus savoureux, aux oiseaux qui avaient le plus de mélodie.

Mais tout ce qui leur sembla mériter dans la nature des hommages plus étendus par une beauté ou par une utilité supérieure reçut d’eux des noms de déesses, c’est-à-dire de femmes immortelles. Elles eurent leur séjour dans les cieux et leurs départements sur la terre. Ainsi ils féminisèrent et déifièrent la lumière, les étoiles, la nuit, l’aurore. Ils attribuèrent les fontaines aux naïades, les ondes azurées de la mer aux néréides, les prairies à Palès, les forêts aux dryades. Ils distribuèrent de plus grands départements à des déesses d’un plus haut rang, l’air avec ses nuages majestueux à Junon, la mer paisible à Téthys, la terre et ses riches minéraux à Cybèle, les bêtes fauves à Diane, et les moissons à Cérès. Ils caractérisèrent les puissances de l’âme, source de toutes leurs jouissances, comme celles de la nature. Ils firent des déesses des vertus qui les fortifiaient, des grâces qui les rendaient sensibles, des Muses qui les inspiraient, de Minerve, mère de toute industrie. Enfin ils donnèrent à la déesse qui réunissait tous les charmes de la femme le nom de Vénus, plus expressif sans doute que celui d’aucune divinité. Ils lui attribuèrent pour père Saturne ou le Temps, pour berceau l’Océan, pour compagnons de sa naissance les jeux, les ris, les grâces, pour époux le dieu du feu, pour enfant l’amour, et pour domaine toute la nature.

En effet tout objet aimable a sa vénusté, c’est-à-dire une portion de cette beauté ineffable qui engendre les amours. La plus touchante en est sans doute la sensibilité, cette âme de l’âme qui en anime toutes les facultés. Ce fut par elle que Vénus subjugua le dieu indomptable de la guerre.

Ce n’est pas que les femmes aient reçu du ciel plus de perfections que les hommes. Soumises par la nature même de leurs charmes aux influences de la déesse des grâces, dont l’astre des nuits était autrefois le symbole, et en porte encore le nom chez les peuples sauvages, par la variété de ses phases, elles brillent dans le cours des mois d’une lumière douce et paisible, mais inconstante et inégale. Cependant elles attirent à elles et dissipent les feux qui dévorent les cœurs ambitieux des hommes, semblables aux feux du soleil, qui embrasent l’horizon pendant le jour et ne s’éteignent que dans le sein des nuits. Ainsi les défauts d’un sexe et les excès de l’autre se compensent mutuellement ; et ces deux moitiés humaines en contraste composent sur la terre une harmonie parfaite, semblable à celle des deux astres de la lumière, conjugués dans les cieux.

Ô femmes, c’est par votre sensibilité que vous enchaînez les ambitions des hommes ! Partout où vous avez joui de vos droits naturels, vous avez aboli les éducations barbares, l’esclavage, les tortures, les mutilations, le pal, les croix, les roues, les bûchers, les lapidations, le hacher par morceaux, et tous les supplices cruels de l’antiquité, qui étaient bien moins des punitions d’une justice équitable que des vengeances d’une politique féroce. Partout vous avez été les premières à honorer de vos larmes les victimes innocentes de la tyrannie, et à faire connaître les remords aux tyrans. Votre pitié naturelle vous donne à la fois l’instinct de l’innocence et celui de la véritable grandeur. C’est vous qui conservez et embellissez de vos souvenirs les renommées des conquérants magnanimes, dont les vertus généreuses protégèrent les faibles, et surtout votre sexe. Tels ont été les Cyrus, les Alexandre, les Charlemagne ; sans vous ils ne nous seraient pas plus recommandables que les Tamerlan, les Bajazet, les Attila. Mais le sang des nations subjuguées élève en vain de sombres nuages autour de leurs grands colosses ; au souvenir de leurs bienfaits vous étendez sur eux des rayons de reconnaissance qui les font briller sur notre horizon de tout l’éclat de la vertu.

Vous êtes les fleurs de la vie. C’est dans votre sein que la nature verse les générations et les premières affections qui les font éclore. Vous civilisez le genre humain, et vous en rapprochez les peuples bien mieux par des mariages que la diplomatie par des traités. Vous êtes les âmes de leur industrie et de leur navigation. C’est pour vous procurer de nouvelles jouissances que les puissances maritimes vont chercher aux Indes les plus douces et les plus riches productions de la terre et du soleil. Pline dit que déjà de son temps ce commerce se faisait principalement pour vous. Vous formez entre vous par toute la terre un vaste réseau, dont les fils se correspondent dans le passé, le présent, et l’avenir ; se prêtent mutuellement des forces. Vous enchaînez de fleurs ce globe dont les passions cruelles des hommes se disputent l’empire.

Ô Françaises, c’est pour vous que l’Indienne donne aujourd’hui la transparence au coton et le plus vif éclat à la soie ! Ce fut pour vous que les filles d’Athènes imaginèrent ces robes commodes et charmantes, si favorables à la pudeur et à la beauté que le sage Fénelon lui-même les trouvait bien préférables à tous les costumes gênants et orgueilleux de notre ancien régime. La révolution vous en a revêtues, et elles ont ajouté à vos grâces naturelles. Mères et nourrices de notre enfance, quel pouvoir vos charmes n’ajoutent-ils pas à vos vertus ? Vous êtes les reines de nos opinions et de notre ordre moral. Vous avez perfectionné nos goûts, nos modes, nos usages, en les simplifiant. Vous êtes les juges nés de tout ce qui est décent, gracieux, bon, juste, héroïque. Vous répandez l’influence de vos jugements dans toute l’Europe, et vous en avez rendu Paris le foyer. C’est dans ses murs, à votre vue, ou par vos souvenirs, que nos soldats s’animent à la défense de la patrie : c’est dans ces mêmes murs que les guerriers étrangers, qui ont porté contre eux des armes malheureuses, viennent en foule, dans les trop courts intervalles de la paix, oublier à vos pieds tous leurs ressentiments.

Notre langue vous doit sa clarté, sa pureté, son élégance, sa douceur, tout ce qu’elle a d’aimable et de naïf. Vous avez inspiré et formé nos plus grands poètes et nos plus fameux orateurs. Vous protégez dans vos cercles l’écrivain solitaire qui a eu le bonheur de vous plaire et le malheur d’irriter des factions jalouses. À vos regards modestes, aux doux sons de votre voix, le sophiste audacieux se trouble, le fanatique sent qu’il est homme, et l’athée qu’il existe un Dieu. Vos larmes touchantes éteignent les torches de la superstition, et vos divins sourires dissipent les froids arguments du matérialisme.

Ainsi sur les rivages de l’Islande, après de longs hivers, la reine des mers boréales, la montagne de l’Hécla, couronnée de volcans, vomit des tourbillons de feux et de fumées à travers des pyramides de glace qui semblent menacer les cieux : mais lorsque le globe, au signe des Gémeaux, achève d’incliner le pôle nord vers le soleil, les vents du printemps qui naissent sous l’empire de l’astre du jour joignent leurs tièdes haleines à ses rayons ardents. Les flancs de la montagne alors se réchauffent : une chaleur souterraine s’étend sous la coupole de glace qui la surmonte et lui refuse bientôt tout appui. D’abord ses sommets orgueilleux se précipitent dans ses cratères brûlants, en éteignent les feux, pénètrent dans ses longs souterrains, et jaillissent autour de sa base en hautes gerbes d’eaux noires et bouillantes. Ses fondements caverneux s’affaissent sur leurs propres piles, glissent, et s’écroulent en énormes rochers dans le sein des mers qu’ils menaçaient d’envahir. Les bruits affreux de leurs chutes, les sombres murmures de leurs torrents, les rugissements des phoques et des ours marins qui les habitaient, sont répétés au loin par les échos d’Horrillax et du Vaigaths. Les peuples riverains de l’Atlantique voient avec effroi ces glaciers terreux voguer, renversés, le long de leurs rivages. Entraînés par leurs propres courants, sous les formes fantastiques de temples, de châteaux, ils vont rafraîchir les mers torridiennes, et fonder, dans leurs flots attiédis, des écueils que l’hiver suivant ne reverra plus.

Cependant la montagne dessolée apparaît, à travers les brumes de ses neiges fondues et les dernières fumées de ses volcans, nue, hideuse, ses collines dégradées et montrant à découvert ses antiques ossements. C’est alors que les zéphyrs, qui l’ont dépouillée du manteau des hivers, la revêtissent (sic) de la robe du printemps. Ils accourent en foule des zones tempérées, portant sur leurs ailes les semences volatiles des végétaux. Ils tapissent de mousses, de graminées, et de fleurs, ses flancs déchirés et ses plaies profondes. Les oiseaux de la terre et des eaux y déposent leurs nids. En peu d’années, de vastes bosquets de cèdres et de bouleaux sortent de ses cratères éteints. Une nouvelle adolescence la pénètre de toutes les influences du soleil pendant un jour de plusieurs mois.

Sa beauté même s’accroît de celle des longues nuits du pôle. Quand l’hiver, à la faveur de leurs ténèbres, relève son trône, étend sur lui son manteau d’hermine, et prépare à l’océan de nouvelles révolutions, la lune circule tout autour et lui renvoie une partie des rayons du soleil qui l’abandonne. L’aurore boréale le couronne de ses feux mobiles et agite autour de lui ses drapeaux lumineux. À ce signal céleste les rennes fuient vers de moins âpres contrées ; elles aperçoivent, à la lueur de ces clartés tremblantes, l’Hécla au milieu des mers hérissées de glaçons ; et elles viennent, en bramant, chercher dans ses vallées profondes de nouveaux pâturages. Des légions de cygnes tracent autour de sa cime de longues spirales, et, joyeux de descendre sur cette terre hospitalière, font entendre au haut des airs, des accents inconnus à nos climats. Les filles d’Ossian, attentives, suspendent leurs chasses nocturnes pour répéter sur leurs harpes ces concerts mélodieux ; et bientôt de nouveaux Pauls viennent chercher parmi elles de nouvelles Virginies.

Il en sera de même de notre dernière révolution. Déjà la France apparaît au-dessus des orages. Les feux gémeaux de Castor et de Pollux étincellent sur sa tête, dans un ciel d’azur. Ils annoncent la fin de nos affreuses tempêtes. Ô Napoléon, que ta puissante étoile repousse au loin ces ambitions effrénées qui rugissent encore autour de nos frontières ! Et toi, Joseph, seconde, de ta bienfaisante philanthropie, ton frère toujours victorieux ! Convertis les ambitions du dedans, taciturnes et sombres, en amour de la concorde et de la paix. Puissent vos noms fraternels, en harmonie comme vos talents et vos vertus, devenir pour la postérité l’époque d’un nouveau période de gloire et de bonheur ! puisse-t-elle vous confondre dans ses ressouvenirs et être un jour en doute qui de vous deux a le mieux mérité de sa reconnaissance!