« Borgia ! », Chapitre 1 - Primevère   

Chapitre 1 - Primevère

Rome ! L’antique capitale du monde civilisé dormait, appesantie en une morne tristesse.

Une sorte de terreur mystérieuse et profonde glaçait la superbe cité jusque dans ses moelles. Rome se taisait, Rome priait, Rome étouffait.

Là où la voix puissante de Cicéron avait fait retentir la tribune d’un Forum tumultueux, psalmodiaient des voix sinistres. Là où les Gracchus avaient combattu pour la liberté, pesait de tout son poids le sombre et farouche despotisme de Rodrigue Borgia.

Et Rodrigue Borgia n’était qu’une personne dans la trinité menaçante qui régnait sur la Ville des Villes. Rodrigue avait un fils qui, plus que lui, représentait la Violence, et une fille qui, mieux que lui, symbolisait la Ruse !

Le fils s’appelait César. La fille s’appelait Lucrèce…

 

Nous sommes au mois de mai de l’an 1501, à l’aube du seizième siècle. Ce jour-là, le soleil s’est levé dans un ciel rutilant. La matinée est radieuse. Une joie immense est dans les airs.

Mais Rome demeure glacée, glaciale, car les prêtres règnent sur terre. Pourtant, devant la grande porte du château Saint-Ange, la forteresse qui, près du Vatican, hérisse ses odieuses tourelles, des hommes du peuple sont rassemblés par la curiosité.

Pieds nus, en haillons, la tête couverte de crasseux bonnets phrygiens, ils contemplent, avec une admiration pleine de respect, un groupe de jeunes seigneurs qui, réunis sur la place, paradent, causent bruyamment, rient aux éclats et dédaignent de laisser tomber un regard sur la tourbe qui, de loin, les envie.

Ces cavaliers, couverts de velours et de soie, par-dessus les fines cuirasses, parfois entrevues dans un mouvement des manteaux chatoyants, brodés d’or, montés sur de beaux chevaux, sont groupés près de la porte du château… Soudain, cette porte s’ouvre toute grande.

Le silence se fait. Les têtes se découvrent. Un homme à figure basanée, vêtu de velours noir, paraît sur un magnifique étalon noir et s’avance vers les jeunes seigneurs qui, sur une seule ligne, se rangent pour le saluer.

Il laisse errer ses yeux sur la ville qui, à son aspect, semble plus silencieuse encore, comme prise d’une angoisse.

Puis, sa tête tombe sur sa poitrine. Et il murmure quelques paroles que nul n’entend :

– Cet amour me brûle… Primevère !… Primevère !… Pourquoi t’ai-je rencontrée ?…

Alors, il fait de la main un signe aux cavaliers et la petite troupe, riant et caracolant, se met en marche vers l’une des portes de Rome tandis que, parmi les gens du peuple courbés, passe comme un frisson ce mot sourdement répété par des bouches haineuses et craintives :

– Le fils du Pape !… Monseigneur César Borgia !…

 

En cette même matinée de mai, à sept lieues de Rome environ, sur la route de Florence, cheminait, solitaire, au pas de son rouan, un jeune cavalier, qui, sans hâte, insoucieusement, se dirigeait vers la Ville des Villes. Il paraissait vingt-quatre ans.

Son costume était fatigué, délabré. Il y avait plus d’une reprise à son pourpoint, et ses bottes en peau de daim étaient rapiécées par endroits.

Mais vraiment, il avait fière mine sous ses longs cheveux qui retombaient sur les épaules en boucles naturelles, avec sa fine moustache retroussée en crocs, sa taille svelte, hardiment découplée, ses yeux vifs et perçants, et surtout cet air d’ingénue gaîté qui rayonnait sur son visage.

Bien que le jeune homme n’eût ni l’allure, ni la physionomie d’un contemplatif, il semblait s’abandonner à une sorte de rêverie et son regard parcourait avec indolence la campagne romaine brûlée par le soleil, vaste plaine déserte et nue.

– Parbleu ! s’écria-t-il, voilà qui ne ressemble guère aux tant joyeux environs de mon cher Paris, avec ses bois ombreux, ses bouchons et ses guinguettes où l’on boit de si joli vin, et ses filles accortes… Allons, Capitan, un temps de trot, mon ami… et voyons si nous ne pourrons rencontrer quelque honnête hôtellerie où deux bons chrétiens comme toi et moi puissent s’abreuver…

Capitan, c’était le nom du cheval. Celui-ci dressa les oreilles et prit un trot relevé.

Dix minutes ne s’étaient pas écoulées lorsque le cavalier, se dressant sur ses étriers, aperçut au loin un petit nuage de poussière blanche qui, rapidement, s’avançait au-devant de lui. Quelques instants plus tard, il distingua deux chevaux lancés au galop.

Sur l’un d’eux flottait une robe noire : un prêtre ! Sur l’autre, une robe blanche : une femme !

Presque aussitôt, ils furent sur lui.

Le jeune Français s’apprêtait à saluer la dame blanche avec toute la grâce que la nature lui avait départie, lorsque à sa grande stupéfaction, elle arrêta net sa monture lancée à fond de train et vint se ranger près de lui.

– Monsieur, s’écria-t-elle d’une voix tremblante, qui que vous soyez, secourez-moi !…

– Madame, répondit-il avec chaleur, je suis tout à vous, et si vous voulez me faire l’honneur de me dire en quoi je puis vous servir…

– Délivrez-moi de cet homme !…

Du doigt, elle désignait le moine qui s’était arrêté et qui haussait dédaigneusement les épaules.

– Un homme d’église ! s’exclama le Français.

– Un démon… Je vous en supplie, faites que je puisse continuer seule mon chemin…

– Holà, sire moine, vous avez entendu ?…

L’homme noir ne jeta même pas un coup d’œil sur celui qui lui parlait ainsi et, s’adressant à la jeune femme :

– Vous vous repentirez amèrement… mais il sera trop tard.

– Silence, moine ! éclata le jeune cavalier. Silence ou, par le ciel, tu vas faire connaissance avec cette épée !

– Vous osez menacer un prêtre ? fit le moine d’une voix fielleuse.

– Vous osez bien, vous, menacer une femme ! Arrière ! Tournez bride à l’instant, ou vous n’aurez plus jamais occasion de menacer qui que ce soit.

En même temps, le Français tirait son épée et marchait sur le moine. Celui-ci lança au jeune homme un regard de rage affreuse, puis, tournant bride, il s’enfuit au galop dans la direction de Rome. Une minute on put voir son manteau noir qui voltigeait au vent comme les ailes d’un oiseau de malheur. Puis il disparut.

Le jeune cavalier se retourna alors vers la dame blanche. Il demeura saisi d’admiration.

C’était une jeune fille d’environ dix-huit ans, d’une merveilleuse beauté. D’admirables cheveux d’un blond cendré encadraient harmonieusement un visage qu’éclairaient deux grands yeux noirs. Une sorte de grâce hautaine se dégageait de toute sa personne.

À ce moment, la rougeur de l’indignation empourprait son visage et la rendait mille fois plus belle encore. Elle aussi avait suivi des yeux l’affreux moine qui s’envolait comme un hibou.

– Je vous dois, dit-elle d’une voix pure et chantante, je vous dois toute ma reconnaissance, monsieur… ?

– Le chevalier de Ragastens, répondit le cavalier en s’inclinant profondément.

– Un Français !

– Parisien, madame…

– Eh bien… monsieur le chevalier de Ragastens, soyez mille fois remercié pour l’immense service…

– Bien faible service, madame, et j’eusse été heureux de tirer l’épée contre un ennemi sérieux, en l’honneur d’une dame aussi accomplie… Mais pourrais-je savoir pourquoi ce moine…

– Oh ! c’est bien simple, monsieur, fit la jeune fille qui ne put s’empêcher de frissonner. J’ai commis l’imprudence de m’écarter seule, plus que je ne devais… Cet homme s’est tout à coup approché de moi… Il m’a outragée par ses paroles… j’ai voulu fuir… il m’a poursuivie…

Il était visible qu’elle ne disait pas toute la vérité.

– Et vous ne le connaissez pas ? reprit le jeune homme. Elle hésita un instant. Puis, se décidant :

– Je le connais… pour mon malheur !… C’est le vil instrument d’un homme néfaste et puissant… Oh ! monsieur, vous disiez que c’est là un ennemi peu sérieux… Ce moine est au contraire, pour vous, et dès ce moment, un redoutable ennemi… Si vous le rencontrez, fuyez-le… Si votre destinée est de vous trouver avec lui, n’acceptez rien de lui… Redoutez le verre d’eau qu’il vous offrira, le fruit dont il mangera une moitié devant vous, l’arme qu’il vous priera d’accepter… Redoutez surtout qu’il ne vous fasse saisir et jeter dans quelque oubliette du château Saint-Ange… Le moine que vous venez de voir s’appelle dom Garconio…

– Madame, reprit le chevalier de Ragastens, je vous rends grâce pour les inquiétudes que vous voulez concevoir à mon sujet… Mais je ne crains rien, ajouta-t-il en se redressant…

– Il faut que je vous demande un autre service…

– Parlez, madame !

– C’est de ne pas chercher à voir de quel côté je me dirige… de ne pas chercher à savoir qui je suis…

– Quoi ! madame !… Je n’aurai donc aucun souvenir de cette rencontre que je bénis… Je ne saurais même pas quel nom je dois mettre sur ce visage charmant qui va, dès cette heure, hanter mes rêves ?…

Le chevalier parlait d’une voix émue et tendre. Elle le regarda avec un intérêt non dissimulé. Un sourire vint se jouer sur ses lèvres.

– Je ne puis vous dire mon nom, dit-elle. De trop graves intérêts m’obligent à le tenir caché… Mais je puis vous dire le surnom que m’ont donné ceux qui me connaissent.

– Et quel est ce surnom ? demanda le Français.

– Quelquefois… on m’appelle… Primevère !…

Et, faisant un signe d’adieu, la dame blanche prit le galop et s’enfonça dans la direction de Florence…

Le chevalier était demeuré sur place, tout étourdi, ébloui par cette éclatante et fugitive apparition. Son regard demeurait invinciblement attaché sur la robe blanche qui flottait dans un nuage de poussière.

Il la vit tourner brusquement à droite et se jeter en pleine campagne. Puis elle disparut.

Longtemps, il demeura au même endroit… Enfin, il poussa un soupir.

– Primevère ! fit-il. Le joli nom ! Primevère… primavera… printemps ! Elle est belle, en effet, belle comme le printemps en fleur… Mais à quoi bon songer à cela ! Sans doute elle m’aura oublié dans une heure… Et quand même, que pourrais-je espérer, pauvre aventurier ?

Sur cette mélancolique réflexion, le chevalier de Ragastens poursuivit vers Rome son voyage interrompu.

 

Table of contents

Titre

Chapitre 1 - Primevère

Chapitre 2 - Ragastens

Chapitre 3 - Le Palais-Riant

Chapitre 4 - Les nuits de rome

Chapitre 5 - Les caprices de Lucrèce

Chapitre 6 - L'idylle après l'orgie

Chapitre 7 - Alexandre Borgia

Chapitre 8 - Le moine à l'œuvre

Chapitre 9 - La Maga

Chapitre 10 - La vierge à la chaise

Chapitre 11 - Le crucifix du Pape

Chapitre 12 - Raphaël Sanzio

Chapitre 13 - La voie appienne

Chapitre 14 - Âme en peine

Chapitre 15 - Conjonction

Chapitre 16 - La Papesse

Chapitre 17 - Une bonne idée de Pape

Chapitre 18 - Le cinquième cercle

Chapitre 19 - Rosa

Chapitre 20 - Fantôme d'hystérie

Chapitre 21 - César Borgia

Chapitre 22 - La nuit du condamné

Chapitre 23 - La tigresse amoureuse

Chapitre 24 - La vente du Capitan

Chapitre 25 - Le Tocsin

Chapitre 26 - Spadacappa

Chapitre 27 - L'auberge de la fourche

Chapitre 28 - Une litière passa

Chapitre 29 - La vieillesse de Borgia

Chapitre 30 - Perplexité d'un jardinier

Chapitre 31 - Le gouffre de l'Anio

Chapitre 32 - Un glas dans la nuit

Chapitre 33 - Le philtre d'amour

Chapitre 34 - Le père

Chapitre 35 - La morte

Chapitre 36 - Des honneurs funèbres

Chapitre 37 - Solitude de Ragastens

Chapitre 38 - Une tonnelle près d'une fenêtre

Chapitre 39 - Mariage de Primevère

Chapitre 40 - La rencontre

Chapitre 41 - La princesse Manfredi

Chapitre 42 - La duchesse de Bisaglia

Chapitre 43 - La gloire des Borgia

Chapitre 44 - Nuit de noces

Chapitre 45 - La légende du défilé et du rocher de la tête

Chapitre 46 - Le camp de César

Chapitre 47 - Le duel

Chapitre 48 - Le saule pleureur

Chapitre 49 - Après la bataille

Chapitre 50 - La vengeance de Lucrèce

Chapitre 51 - Sois brave, fidèle et pur

Chapitre 52 - Caprera

Chapitre 53 - La chute de la maison Alma

Chapitre 54 - Le fils du Pape

Chapitre 55 - L'abbé Angelo

Chapitre 56 - Rencontre dans la nuit

Chapitre 57 - Le père et la fille

Chapitre 58 - À l'aventure

Chapitre 59 - Giacomo

Chapitre 60 - Le port d'Ostie

Chapitre 61 - La tartane « La Stella »

Chapitre 62 - L'aile de la mort

Chapitre 63 - Un bon lecteur

Chapitre 64 - La liseuse de pensées

Chapitre 65 - Borgia rassuré

Chapitre 66 - Vie pour vie !

Chapitre 67 - Désespoir

Chapitre 68 - Discussion de famille

Chapitre 69 - Suprêmes résolutions

Chapitre 70 - Navire en vue

Chapitre 71 - La coupe d'or et la coupe d'argent

Chapitre 72 - Le bon génie d'Alexandre VI

Chapitre 73 - Statue vivante sur statue de bronze

Chapitre 74 - Speranza !

Chapitre 75 - Les dernières paroles de Rosa Vanozzo

Épilogue: Les jardins de Monteforte