« Borgia ! », Chapitre 40 - La rencontre   

Chapitre 40 - La rencontre

Jean Malatesta ne s’était pas trompé : les deux pèlerins qu’il avait surpris en conférence avec le comte Alma étaient bien les deux émissaires d’Alexandre VI : le baron Astorre et le moine dom Garconio.

Le comte Alma était, à cette époque, un homme d’une cinquantaine d’années, généralement taciturne, plutôt faible de santé, tourmenté par une longue maladie de langueur. C’était un caractère irrésolu, fuyant, ne se fiant à personne, toujours soupçonnant quelque attentat à sa vie, usant de ruse toutes les fois qu’il entreprenait une lutte. Il aimait passionnément le repos.

Lorsqu’il avait vu se développer en sa fille Béatrix les sentiments de hardiesse qui devaient la pousser aux plus audacieuses entreprises, il avait frémi.

Béatrix aimait la chasse et les exercices violents ; Béatrix pâlissait de colère toutes les fois que son père recevait avec honneur un envoyé du pape ; un jour, elle avait cravaché un seigneur romain qui avait dit devant elle :

– Monteforte sera un jour un beau fleuron de plus à la tiare pontificale.

César avait voulu s’emparer de la ville. Béatrix avait alors parcouru les campagnes, prêchant la guerre et, dans Monteforte même, avait suscité de tels enthousiasmes que le vainqueur des Romagnes avait dû reculer… Mais le comte Alma savait que, tôt ou tard, il faudrait succomber.

Lorsqu’il sut que Béatrix organisait une grande ligue de tous les seigneurs qu’avaient dépossédés les Borgia, il fut épouvanté. Il feignit d’accepter le commandement suprême de la lutte ; ou plutôt, Béatrix accepta ce commandement en son nom.

Mais, déjà sondé habilement par Alexandre VI, la résolution du comte fut prise dès ce moment… Lorsque le baron Astorre et dom Garconio, déguisés en pèlerins, lui apportèrent les propositions du pape, le comte Alma ne se défendit que pour la forme. Et la veille même du jour où devait avoir lieu dans le palais une assemblée générale de tous les chefs, il quitta secrètement sa demeure, sortit de la ville et alla rejoindre à quelque distance le baron et le moine qui l’attendaient. Pourtant, une honte le prit.

– Messieurs, dit-il, je vous accompagne à Rome, parce que je veux voir le Saint-Père… c’est uniquement pour essayer d’empêcher une nouvelle guerre… Hâtons-nous… car je désire être promptement de retour à Monteforte.

– Oh ! Vous n’avez même pas besoin d’aller jusqu’à Rome, fit Garconio avec son mince sourire. Sa Sainteté était sur le point de se rendre à Tivoli au moment où nous l’avons quittée, elle doit y être maintenant…

Les trois hommes se mirent à trotter, le comte entre Garconio et Astorre, comme s’il eût été prisonnier. De fait, il l’était : il se rendait avant la bataille.

– Quant aux propositions que vous m’avez faites, continua-t-il machinalement, et plutôt pour se donner une contenance, je ne veux même pas les discuter…

– Elles sont pourtant magnifiques, fit Astorre. Un palais et une rente annuelle de deux mille ducats d’or…

– La charge de grand gonfalonier, avec les superbes revenus qu’elle comporte, ajouta Garconio.

– Le droit d’entretenir une garde personnelle de vingt hommes d’armes…

– Le commandement des gardes nobles du pape…

– Le titre de gentilhomme consultant du conseil privé du Saint-Père…

– Enfin, conclut Garconio, la plus splendide situation de Rome… après Sa Sainteté et monseigneur César !

– N’en parlons plus ! fit le comte Alma qui, en lui-même avait soigneusement noté les différents avantages qu’Alexandre VI lui faisait offrir pour prix de sa trahison.

La petite troupe voyagea rapidement et ne s’arrêta qu’à la nuit close. Le lendemain matin, elle se remit en route et, sur le soir, prit logement dans une petite auberge de village, sur la route de Monteforte à Tivoli. C’est dans cette même auberge que nous avons vu s’arrêter Ragastens qui, lui, allait de Tivoli à Monteforte.

Les provisions de l’auberge furent mises à réquisition, et les trois hommes, installés dans la salle la plus fraîche, dînèrent de bon appétit. On causa gaiement.

– Quand je pense, s’écria Astorre qui, après avoir bu, n’avait pas toujours le sens du tact, quand je pense à la figure que doivent faire en ce moment les Malatesta, les Manfredi, les Orsini.

Le comte eut un sourire contraint et murmura :

– Parlons d’autre chose, je vous prie…

– Oui, parlons d’autre chose, fit Garconio qui, lui aussi, buvait un peu plus que de raison ; baron, savez-vous à quoi je pensais ?…

– Dites, mon cher Garconio…

– Eh bien, je pensais à la figure qu’a dû faire quelqu’un de notre connaissance lorsqu’on l’a précipité dans le puits aux reptiles… Et lorsque le bourreau lui a tranché le col, donc ! Vraiment, ce m’est un grand remords que de n’avoir pu assister à pareille fête !…

– Malheureusement, ces choses-là ne se recommencent pas… M. de Ragastens est mort, bien mort et enterré !…

À ce moment, une ombre se dressa dans l’encadrement de la fenêtre ; cette ombre sauta légèrement dans la salle, et une voix vibrante s’écria :

– Bonjour, messieurs ! Enchanté de la rencontre !

Astorre bondit. Garconio demeura sur sa chaise, pétrifié : « Ragastens ! » bégaya-t-il.

Le comte Alma, stupéfait, assistait sans mot dire à cette scène imprévue.

– Parbleu, mon cher baron, railla Ragastens, les morts que vous enterrez se portent bien, il me semble.

– Le chevalier de Ragastens ! répéta Astorre, stupide d’effarement.

– Eh ! oui, le chevalier de Ragastens en chair et en os… Il est vrai que ce n’est pas la faute de ce digne moine si vous me revoyez, cher ami, mais enfin, vous me revoyez… et c’est l’essentiel. Or çà, remettez-vous, je vous prie… Il paraît que je trouble des épanchements de famille ? Si je suis de trop, dites-le, que diable !

Et, se tournant vers le comte Alma :

– Monsieur le comte, permettez-moi de me présenter : je suis le chevalier de Ragastens et je vous cherchais précisément, ayant les choses du monde les plus intéressantes à vous dire.

– Va-t’en les dire en enfer d’où tu viens ! rugit Garconio.

En même temps, le moine se précipita, le poignard levé, sur Ragastens. Mais celui-ci ne l’avait pas perdu de vue : il vit venir le coup. Prompt comme l’éclair, il bondit en arrière vers la fenêtre et tira son épée. Le poignard du moine retomba dans le vide.

– Astorre !… Et vous, comte… sus à cet homme !

Le baron, revenu de sa stupeur, avait dégainé.

– Il va se sauver par la fenêtre, ajouta Garconio. Sus !

– N’ayez crainte, aimable sbire ! répondit Ragastens, tout en ferraillant activement contre le baron qui lui portait botte sur botte.

– Du renfort ! Du renfort !… hurla Garconio.

Et le moine, désespérant de poignarder Ragastens, se jeta sur la porte.

Pendant ces diverses péripéties, le comte Alma n’avait pas bougé. Il ignorait complètement qui était ce nouveau venu. Et il ne tenait nullement à s’exposer dans une bagarre qui, jusqu’ici, lui apparaissait comme le résultat d’une querelle personnelle entre le moine et Ragastens. Le moine avait ouvert la porte.

– Enfer ! gronda-t-il en reculant devant le poignard de Spadacape.

– Frappe ! cria Ragastens.

Spadacape eut un mouvement foudroyant. Le moine tomba. Au même instant, l’épée de Ragastens traversa de part en part l’épaule du baron Astorre qui s’affaissa.

– Cela fait le septième, si je ne m’abuse ? fit Ragastens avec un sourire.

– Morbleu, monsieur, gronda le baron, vous comptez bien, en effet. Mais soyez tranquille, je vous rendrai tout cela en un seul coup…

– Je n’en ai jamais douté, baron… En attendant, avez-vous besoin de quelque chose ?

– Non, je n’ai besoin de rien… sinon de continuer ma route au plus vite avec monsieur…

– Voilà qui est contrariant, mon cher… J’avais justement l’intention de proposer à M. le comte une promenade.

Le moine, étendu à terre, entendit ces derniers mots. Il se souleva péniblement et râla :

– Fuyez, comte ! Fuyez !…

– Le comte n’a aucune raison de fuir ! fit Ragastens.

– Que me voulez-vous, monsieur ? demanda froidement le comte Alma.

Ragastens s’approcha de lui.

– Vous dire simplement deux mots, lui glissa-t-il à l’oreille. Je viens de Rome d’où je me suis évadé la veille du jour où on devait m’exécuter pour avoir refusé de venir m’emparer de vous à Monte-forte !…

– Ne l’écoutez pas, comte !… Cet homme ment !…

Garconio, en parlant ainsi, se traînait sur les genoux et tâchait d’atteindre Ragastens. Spadacape lui mit la main sur l’épaule et, d’un brusque mouvement, le repoussa en arrière. Quant au baron, il venait de s’évanouir…

Les quelques mots de Ragastens éveillèrent le comte Alma. Il ne douta pas un seul instant qu’elles ne fussent l’expression de la vérité. En effet, non seulement l’air grave et la physionomie loyale de Ragastens écartaient toute idée de mensonge, mais encore ce qu’il disait était en parfaite concordance avec les événements.

– J’ai refusé au pape de me prêter à sa petite infamie… Le baron Astorre a accepté, lui !…

– Après, monsieur ? fit le comte avec la même réserve.

– Après ?… Le jour où j’ai été arrêté, j’ai entendu de mes propres oreilles, monseigneur César Borgia donner l’ordre de préparer pour vous la plus secrète des oubliettes du château Saint-Ange…

Le comte Alma se rappela l’exemple de plusieurs seigneurs qui comme lui, avaient été attirés à Rome par de séduisantes promesses, et qui avaient été tous victimes d’accidents plus ou moins bizarres. Ragastens comprit ce qui se passait dans l’esprit du comte.

– Monsieur, lui dit-il, ma tête est mise à prix ; des estafiers ont été lancés sur ma piste ; à cette heure, je pourrais être bien loin et en toute sûreté ; si je me suis dérangé de ma route pour aller à Monteforte, c’est que j’ai voulu sauver d’une mort affreuse un brave et digne gentilhomme abusé par ce moine, digne serviteur du fourbe prodigieux qui s’appelle Borgia… Maintenant, j’ai la conscience en repos. Si vous voulez aller à Rome, vous en êtes libre… Viens, Spadacape, il est temps…

Et Ragastens fit un mouvement comme pour sortir. Mais ses dernières paroles, le ton grave et ému du chevalier, l’évidence de sa bonne foi, puisqu’il ne cherchait pas à l’arrêter, le mouvement qu’il fit pour se retirer, tout cela acheva de convaincre le comte Alma.

– Attendez, monsieur… dit-il.

Ragastens attendit, anxieux… décidé, au fond, à ramener le comte Alma par la force, s’il n’arrivait pas à le convaincre…

Celui-ci jeta un regard sur le baron Astorre, encore évanoui, puis sur le moine que sa blessure empêchait de remuer, mais qui lui jetait des regards pleins de rage.

– Monsieur, dit-il soudain à Ragastens, je vous accompagne un peu, car j’ai besoin de vous parler et je ne voudrais pas retarder votre fuite ; mais, ajouta-t-il en regardant Garconio, je reviendrai ici… Je veux aller à Rome…

– Spadacape, les chevaux ! fit Ragastens en contenant sa joie.

Quelques minutes plus tard, le comte Alma et Ragastens trottaient de conserve sur la route de Monteforte.

– Monsieur, avait demandé Spadacape, faut-il achever le moine ?

– Bah ! À quoi bon ? avait répondu insouciamment Ragastens ; il mourra quelque jour d’une perfidie rentrée ; cela vaudra mieux qu’un coup de poignard.

Pendant un quart d’heure, le comte Alma resta silencieux. Il n’était nullement résolu à retourner à Monteforte et c’est à peine s’il était réellement décidé à ne pas aller à Rome, même après ce que lui avait dit Ragastens. Mais il réfléchissait que s’il revenait à Monteforte, et que la guerre commençât, il lui serait loisible de se préparer une double issue : si la ligue des barons l’emportait, il demeurait maître de la situation, puisqu’il aurait, de nom sinon de fait, dirigé la campagne. Si, au contraire, les armées de César triomphaient, il pourrait toujours dire qu’il avait été ramené à Monteforte par violence…

Ragastens l’examinait du coin de l’œil et cherchait à se rendre compte de ce qu’il pouvait bien penser.

« Voilà donc, songea-t-il, le père de Primevère ! Comment ce triste sire, qui n’a même pas le courage de sa trahison, a-t-il pu mettre au monde cette merveille de loyale hardiesse qu’est Béatrix ?… »

De son côté, le comte Alma jetait par instants un furtif regard sur le chevalier dont il admirait sourdement l’air de décision.

– Monsieur, lui dit-il tout à coup, êtes-vous bien certain des intentions de César Borgia à mon égard ?… Voyons, maintenant que nous sommes seuls et que vous n’avez plus à redouter ce butor ni ce moine.

– Monsieur le comte, fit Ragastens, il me semble que vous intervertissez les rôles. Il me semble que c’est le moine et le baron qui n’ont plus à me redouter, maintenant que je leur ai fait grâce du peu de vie qui leur reste…

– Vous ne craignez pas qu’ils aillent exciter contre vous les représailles de César Borgia et de son père ?

– Monsieur le comte, les représailles du pape et de sa famille me touchent peu, je vous jure. On a fait à tous ces Borgia une réputation de force exagérée. Ils ne savent bien manier que le poison… et encore ! Mais dès qu’ils veulent en sortir, dès qu’ils s’avisent de vouloir assassiner autrement que par une invitation à déjeuner, ils deviennent de piètres bandits.

– Vous en parlez bien à votre aise ! s’écria le comte.

– C’est que je les ai vus de bien près… César Borgia m’a fait jeter dans une des plus noires et des plus infectes des oubliettes du château Saint-Ange, et j’ai enchaîné César Borgia à ma place. Lucrèce a voulu me tuer d’un coup de poignard empoisonné, et elle n’a dû la vie qu’à ma répugnance à frapper une femme. Quant au pape, je l’ai eu en mon pouvoir ; j’aurais pu, soit le tuer, soit l’emmener avec moi, si j’y eusse trouvé un intérêt. Croyez-moi, monsieur le comte, ces terribles Borgia sont surtout habiles à jouer la comédie. Ce n’est pas assez pour trembler devant eux.

Le comte regardait avec une surprise croissante celui qui parlait ainsi des maîtres devant qui l’Italie s’agenouillait frissonnante de terreur.

– J’en reviens, dit-il au bout de quelques minutes de silence, à ma première question. Êtes-vous bien sûr des intentions des Borgia ?…

– J’ai entendu César ordonner de préparer pour vous un cachot…

Le comte baissa la tête. L’inutilité de sa trahison l’accablait plus que la trahison elle-même.

Quelle que fût sa faiblesse d’âme, ce n’avait pas été sans combat qu’il s’était décidé à abandonner sa fille, ses amis, ses alliés, pour s’assurer une sorte de paix honteuse et de tranquillité physique, sinon morale.

Cette paix lui échappait ! Aller à Rome, c’était se jeter dans les cachots des Borgia. Alors, que faire ?…

Revenir à Monteforte ?… Mais comment y serait-il accueilli ?… Qui savait s’il ne serait pas arrêté et emprisonné dans la capitale de son propre comté ?… Ainsi donc, de quelque côté qu’il se tournât, il ne voyait que honte, ruine et misère.

Un instant, l’idée du suicide traversa son esprit. Mais le suicide exige une force de résolution et un courage physique que le comte Alma n’avait pas.

– Je suis perdu !…

Puis, reprenant l’entretien avec Ragastens.

– Ne me disiez-vous pas que votre tête était mise à prix, monsieur ?

– Hélas, oui ! Vous m’en voyez tout mortifié.

– Et vous allez quitter l’Italie ?…

– Je n’en suis pas bien sûr, monsieur le comte.

– Mais enfin, quelle est votre intention immédiate ?…

– Ne craignez rien pour moi, se hâta de répondre Ragastens. Parlons plutôt de vous, monsieur le comte…

– De moi ?… C’est bien simple, monsieur, fit avec amertume le comte Alma ; je vais aller demander l’hospitalité à quelque seigneur qui veuille bien accueillir ma détresse…

– Mais pourquoi ne retournez-vous pas à Monteforte ?…

Le comte regarda Ragastens avec une sorte de désespoir. Ragastens en eut pitié.

– Tenez, monsieur le comte, dit-il brusquement, voulez-vous que nous parlions net ? Voulez-vous que nous tâchions de débrouiller votre situation avec un peu de courage ?

– Ma situation ! J’en suis seul juge, monsieur.

– Erreur, monsieur le comte ! J’en suis également !

– Vous ? Et pourquoi donc ? Je ne vous connais même pas…

– Parce que je viens de vous sauver plus que la vie ; je viens de vous arracher à la trahison…

– Monsieur !

– Le mot n’est pas plus horrible que la chose ! Vous ne me connaissez pas, monsieur. Moi, je vous connais à peine… Mais le peu que j’ai entendu de vous en certaines circonstances m’avait déjà fait prévoir ce qui est arrivé… La conversation d’Astorre et de Garconio m’a appris le reste : c’est-à-dire que vous avez abandonné votre ville et votre comté au moment où César va les attaquer… Cela s’appelle bien trahison, je crois ?…

– Après, monsieur ? fit le comte en pâlissant.

– Je vous rencontre ; je vous apprends que les Borgia, impitoyables et, selon leur habitude, traîtres à leurs promesses, vous préparent un bon cachot… Alors, un revirement se fait dans votre esprit. Vous regardez derrière vous et vous êtes épouvanté du chemin que vous avez fait. Il vous semble qu’un abîme s’est creusé entre vous et vos amis, vos soldats, votre propre famille… et que cet abîme, jamais vous ne pourrez le franchir.

Ragastens parlait avec une émotion communicative. Sa loyauté rayonnait dans ses yeux. Le comte Alma l’écoutait avec étonnement.

– Eh bien, cet abîme, si je vous aidais à le franchir ?…

– Impossible !…

– Impossible ? Bah ! Nous verrons. L’essentiel est de vouloir. Qui veut peut.

– Mais enfin, monsieur, pourquoi vous intéressez-vous ainsi à ce que je vais faire ou à ce que je puis devenir ?

– Monsieur, je m’intéresse à vous comme je m’intéresse à tous ceux que les Borgia ont mis à mal…

– Et vous pensez qu’il existe un moyen honorable pour moi de sortir de cette situation ?

– Non seulement je le pense, mais j’en suis certain. Le moyen ne dépend que de vous.

– Expliquez-vous, monsieur, et je vous jure que si vous m’aidez réellement, ma reconnaissance ne vous fera pas défaut.

– Ah ! monsieur le comte, voilà un mot que je suis bien capable de vous rappeler un jour !…

– Et vous serez le bienvenu lorsque vous viendrez me le rappeler. Parlez donc.

– Tout est subordonné à votre volonté, monsieur le comte… Si vous me permettez de parler avec une franchise brutale, je vous dirai que votre position actuelle est une des plus affreuses qui se puissent concevoir. S’il m’arrivait de m’y trouver jamais, j’estime que la mort seule serait pour moi le seul moyen d’en sortir…

– Eh ! monsieur, la mort ne m’effraie pas plus qu’un autre… J’ai simplement horreur des tracas et des complications…

– Si la mort ne vous effraie pas, vous ne devez pas redouter de vous mettre résolument à la tête des braves gens qui vous attendent, qui ont confiance en vous. Alors, de deux choses l’une : ou vous êtes tué sur un champ de bataille, et vous mourez en somme utilement, en défendant vos biens et vos privilèges ; ou vous n’êtes pas tué, et vous gardez tous les avantages que vous confère votre titre de comte de l’un des plus beaux comtés…

– Tout cela est fort juste, monsieur, et je n’y répugnerais pas. Mais la vraie question n’est pas résolue. La voici. J’ai abandonné Monteforte. J’ai fait cela pour des raisons que je croyais bonnes. Peu importe au fond. Ce qui importe, c’est ce que j’ai fait. Et je ne puis retourner à Monteforte où mon départ a dû être jugé…

– Sévèrement, disons le mot, interrompit Ragastens.

– Peut-être a-t-on vu les deux émissaires du pape ?…

– Eh bien justement ! Ils vous ont attiré dans un guet-apens. Vous avez été entraîné de force. Je vous ai heureusement rencontré, aidé à vous délivrer, et vous rentrez à Monteforte, heureux d’apporter encore votre nom et votre dévouement au service de ceux qui déjà vous considéraient peut-être comme perdu pour leur cause !

– Parbleu, monsieur, vous me réconfortez !…

– Et si, par hasard, quelqu’un doutait, je suis là pour confirmer votre récit.

– Vous m’accompagneriez à Monteforte ?

– Non seulement je vous accompagnerai, mais je ne demanderai pas mieux que de rester parmi vous et de vous aider à battre un peu le César, qui me paraît avoir besoin d’une bonne leçon.

– Ah ! chevalier, s’écria le comte Alma, je puis vraiment dire que vous me sauvez à la fois la vie et l’honneur… Votre main, je vous prie !

Ragastens tendit sa main, que le comte serra avec effusion. Effusion dont Ragastens ne fut d’ailleurs que médiocrement flatté. Mais il était résolu à entrer à Monteforte.

Il fut convenu qu’on marcherait sur Monteforte avec la plus grande vitesse possible. On passa la nuit dans une auberge écartée. Puis, au point du jour, on se remit en route. Le soir venu, le comte annonça qu’ils ne se trouvaient plus qu’à quelques heures de Monteforte.

– En poussant nos chevaux, nous y arriverions vers une heure après minuit, ajouta-t-il.

Ragastens devina sa pensée.

– Vous voulez arriver de nuit ?

– Cela vaut mieux… Cela me permettra de rentrer secrètement au palais…

– Eh bien, monsieur le comte, je pense qu’il vaut mieux arriver en plein jour, comme un baron rentrant chez lui, couvert de la poussière du voyage entrepris dans l’intérêt commun…

– Vous avez raison, chevalier… Que ne vous ai-je connu plus tôt !…

Il fut donc résolu qu’on laisserait se reposer les chevaux toute la nuit. Le lendemain, la route fut reprise vers huit heures du matin.

Le pays était accidenté, montagneux ; la route montait entre deux escarpements où elle se trouvait encaissée. Tout à coup, elle déboucha sur un plateau. Le comte Alma fit halte et, étendant le bras vers un amas de maisons blanches qu’on apercevait à une lieue de là, il prononça :

– Monteforte !…

 

Table of contents

Titre

Chapitre 1 - Primevère

Chapitre 2 - Ragastens

Chapitre 3 - Le Palais-Riant

Chapitre 4 - Les nuits de rome

Chapitre 5 - Les caprices de Lucrèce

Chapitre 6 - L'idylle après l'orgie

Chapitre 7 - Alexandre Borgia

Chapitre 8 - Le moine à l'œuvre

Chapitre 9 - La Maga

Chapitre 10 - La vierge à la chaise

Chapitre 11 - Le crucifix du Pape

Chapitre 12 - Raphaël Sanzio

Chapitre 13 - La voie appienne

Chapitre 14 - Âme en peine

Chapitre 15 - Conjonction

Chapitre 16 - La Papesse

Chapitre 17 - Une bonne idée de Pape

Chapitre 18 - Le cinquième cercle

Chapitre 19 - Rosa

Chapitre 20 - Fantôme d'hystérie

Chapitre 21 - César Borgia

Chapitre 22 - La nuit du condamné

Chapitre 23 - La tigresse amoureuse

Chapitre 24 - La vente du Capitan

Chapitre 25 - Le Tocsin

Chapitre 26 - Spadacappa

Chapitre 27 - L'auberge de la fourche

Chapitre 28 - Une litière passa

Chapitre 29 - La vieillesse de Borgia

Chapitre 30 - Perplexité d'un jardinier

Chapitre 31 - Le gouffre de l'Anio

Chapitre 32 - Un glas dans la nuit

Chapitre 33 - Le philtre d'amour

Chapitre 34 - Le père

Chapitre 35 - La morte

Chapitre 36 - Des honneurs funèbres

Chapitre 37 - Solitude de Ragastens

Chapitre 38 - Une tonnelle près d'une fenêtre

Chapitre 39 - Mariage de Primevère

Chapitre 40 - La rencontre

Chapitre 41 - La princesse Manfredi

Chapitre 42 - La duchesse de Bisaglia

Chapitre 43 - La gloire des Borgia

Chapitre 44 - Nuit de noces

Chapitre 45 - La légende du défilé et du rocher de la tête

Chapitre 46 - Le camp de César

Chapitre 47 - Le duel

Chapitre 48 - Le saule pleureur

Chapitre 49 - Après la bataille

Chapitre 50 - La vengeance de Lucrèce

Chapitre 51 - Sois brave, fidèle et pur

Chapitre 52 - Caprera

Chapitre 53 - La chute de la maison Alma

Chapitre 54 - Le fils du Pape

Chapitre 55 - L'abbé Angelo

Chapitre 56 - Rencontre dans la nuit

Chapitre 57 - Le père et la fille

Chapitre 58 - À l'aventure

Chapitre 59 - Giacomo

Chapitre 60 - Le port d'Ostie

Chapitre 61 - La tartane « La Stella »

Chapitre 62 - L'aile de la mort

Chapitre 63 - Un bon lecteur

Chapitre 64 - La liseuse de pensées

Chapitre 65 - Borgia rassuré

Chapitre 66 - Vie pour vie !

Chapitre 67 - Désespoir

Chapitre 68 - Discussion de famille

Chapitre 69 - Suprêmes résolutions

Chapitre 70 - Navire en vue

Chapitre 71 - La coupe d'or et la coupe d'argent

Chapitre 72 - Le bon génie d'Alexandre VI

Chapitre 73 - Statue vivante sur statue de bronze

Chapitre 74 - Speranza !

Chapitre 75 - Les dernières paroles de Rosa Vanozzo

Épilogue: Les jardins de Monteforte