« Borgia ! », Chapitre 45 - La légende du défilé et du rocher de la tête   

Chapitre 45 - La légende du défilé et du rocher de la tête

Cette nuit-là fut affreuse pour Ragastens. Il la passa à rôder autour du palais, interrogeant les lumières qui s’éteignaient l’une après l’autre, cherchant à deviner laquelle éclairait la chambre nuptiale de la princesse Manfredi. L’aube le surprit, pâle et défait, sur la grande place aux platanes.

Il s’arracha enfin à cette torture de jalousie qu’il s’était volontairement imposée et s’en alla en murmurant :

– Allons ! Tout est fini pour moi !

Giulio Orsini, qui l’avait pris en vive amitié, lui avait offert dans son palais une hospitalité que Ragastens avait acceptée de bon cœur. Ce fut donc au palais Orsini qu’il se rendit.

Il réveilla Spadacape, qui dormait du sommeil du juste, et il lui ordonna de seller Capitan.

– Dois-je vous accompagner, monsieur ?

– Non, tu m’attendras ici… Je reviendrai tard.

Puis, lorsque Capitan fut sellé, Ragastens ajouta :

– À propos, il pourrait se faire que je m’absente plusieurs jours ou que je ne revienne pas du tout.

– Sainte Marie ! Monsieur le chevalier m’abandonne !…

Sans répondre, Ragastens avait, du bout de son poignard, fait tomber les pierres précieuses qui ornaient la poignée de son épée – l’épée de César Borgia, si on s’en souvient. Et il dit à Spadacape :

– Tiens ! Voici pour te consoler de notre séparation.

Mais Spadacape recula d’un pas et secoua la tête.

– Eh bien ? fit Ragastens, qu’est-ce qui te prend donc ?

– Monsieur le chevalier, dit Spadacape, c’est une fortune que vous m’offrez là. Je vous en remercie. Mais si vous m’abandonnez, je n’ai besoin de rien. J’aime autant reprendre mon ancien métier…

Ragastens fut ému de la simplicité de ces paroles et du dévouement de cet homme qui, deux mois auparavant, eût assassiné sans scrupule quelque bourgeois attardé au détour d’une ruelle de Rome, pour se procurer le plus petit des diamants qu’il refusait maintenant.

– Ainsi, dit-il, tu ne veux pas te séparer de moi ?

– C’est-à-dire, affirma Spadacape, que l’idée seule de vous quitter me donne des sueurs au front. Ah, monsieur, j’ai donc démérité ?…

– Eh bien, soit ! Viens donc… Seulement, je te préviens que je vais peut-être quitter l’Italie.

– Que m’importe !

– Quoi ! Tu renoncerais à ton beau pays ?

– Monsieur, est-ce que tous les pays ne sont pas beaux, pourvu qu’on y vive avec un peu de liberté ?

Ragastens n’insista pas et fit signe à Spadacape de le suivre, non sans l’avoir forcé à accepter ses diamants.

– On ne sait ce qui peut arriver, dit-il.

Spadacape sauta joyeusement en selle et s’écria :

– Par la Madone, monsieur le chevalier, vous m’avez fait une fière peur !

Ragastens ne répondit pas. Un quart d’heure plus tard, il était hors de la ville. En réalité, il ne savait pas au juste ce qu’il allait devenir.

L’essentiel pour le moment était de passer la journée loin de Monteforte. Il ne se sentait pas capable de se retrouver en face de Primevère ou du prince Manfredi. Il erra donc toute la journée autour de la ville, et l’instinct reprenant le dessus dans ce tempérament positif, il nota avec beaucoup de soin différents points d’attaque ou de défense.

Vers quatre heures de l’après-midi, il se trouva sur le plateau qui dominait le défilé par où il était arrivé avec le comte Alma. À ce moment, Spadacape s’approcha de lui et, allongeant le bras vers une sorte de bicoque :

– Une auberge, dit-il simplement.

– Ah ! ah ! Il paraît que tu as faim ?

– Et soif ! dit Spadacape.

En effet, il n’avait aucune raison de manquer d’appétit comme son maître. Or depuis le matin, ils n’avaient rien mangé. Et Spadacape se demandait, non sans quelque terreur, si le chevalier avait l’intention de se laisser mourir de faim, auquel cas, Spadacape, en digne et fidèle écuyer, n’eût pu faire moins que de se livrer au jeûne le plus sévère. Ragastens le rassura.

– Tu m’y fais penser ! J’ai, ma foi, grand appétit.

Et il piqua sur l’auberge signalée.

Tout en galopant vers l’auberge, Ragastens examina les rochers auxquels elle s’appuyait. Et il constata qu’en effet une de ces roches figurait avec exactitude le profil gigantesque d’une tête d’homme. Un caprice de la nature avait dessiné dans le granit ce qu’il lui arrive si souvent de dessiner avec des nuages.

Ragastens et Spadacape mirent pied à terre devant l’auberge qui, tout naturellement, s’appelait l’Auberge de la Tête. Le patron, sa femme, leurs deux fils et une servante, étaient occupés à entasser sur une charrette les meubles, les bancs, les escabeaux, enfin toute la pauvre richesse de ces gens.

– Je crains que nous ne soyons forcés de jeûner, dit Ragastens.

– Je ferai la cuisine, se hâta de répondre Spadacape. Il y a bien par là quelque poulailler, des œufs et des poulets. Je ne vous demande pas vingt minutes pour vous servir une fricassée et une omelette dignes de la table d’un cardinal.

– Peut-on dîner ? cria Ragastens au patron.

– Pourquoi donc pas, seigneur cavalier ?…

– Mais vous déménagez…

– Cela n’empêche pas de manger… Prenez place à cette table, dans le jardin, et on va vous servir.

Il y avait, en effet, un carré de jardin où poussaient des légumes et, le long du rocher, deux ou trois tables.

« Nous serons admirablement ici pour nous battre » pensa Ragastens.

Le patron de l’auberge, homme d’une quarantaine d’années, qui paraissait assez bavard, n’avait voulu laisser à personne le soin de servir le client qui lui tombait du ciel. Et, tout en lui versant un petit vin gris, il chercha à amorcer la conversation.

– Je vois à votre costume, seigneur cavalier, que vous êtes homme de guerre…

– Oui, mon brave.

– Ah ! La guerre ! soupira le digne aubergiste. J’étais si tranquille ici. Me voici forcé de fuir. Je vais aller me mettre à l’abri dans Monteforte où j’espère pouvoir continuer mon petit commerce en vendant à boire à MM. les arquebusiers…

– Excellente idée ! D’autant que vos affaires ne devaient guère prospérer ici.

– Heu !… Mes affaires n’allaient pas trop mal, monsieur. Tel que vous me voyez, je suis connu à plusieurs lieues à la ronde, et il n’est pas d’étranger voyageant dans le pays qui ne soit venu me voir…

– Ah çà ! Mais vous êtes donc une célébrité ?

– Oui, seigneur ! répondit modestement l’aubergiste.

– Et d’où vous vient tant de gloire ?

– C’est que seul, dans le pays, je puis raconter l’histoire du rocher de la Tête. Histoire qui m’a été transmise par mon père qui la tenait du sien. Car, de père en fils, depuis bien longtemps, depuis des siècles, peut-être, notre famille a habité au pied de ces rochers…

– L’histoire est donc bien intéressante ?

– Histoire terrible, monsieur ! Et véridique d’un bout à l’autre !

– Je voudrais bien la connaître…

– C’est facile, monsieur. Je la raconte moyennant un pauvre petit écu. Ce sont là mes bénéfices…

Ragastens jeta sur la table un ducat.

– Voyons l’histoire ! dit Ragastens.

– Vous saurez tout ! s’écria l’aubergiste. Et même je vous montrerai une chose que je montre bien rarement… C’est au fond de mes caves… une trace… un trou, bien visible, qui est la preuve incontestable de toute l’histoire…

À ce moment, le soleil se coucha à l’horizon. L’aubergiste regarda autour de lui avec inquiétude.

– Eh bien ! dit Ragastens. J’attends.

– Voici la nuit qui va venir, fit l’aubergiste, il faut que je me hâte, car je ne voudrais, pour rien au monde, parler de ces choses à la nuit noire !

Et le patron de l’Auberge de la Tête esquissa un signe de croix.

– Pourquoi cela ? demanda Ragastens.

– Parce que, de prononcer le nom du Malin quand il fait nuit, il en résulte un malheur… quelque chose comme du sang versé… une mort d’homme, par exemple.

Ragastens tressaillit. Puis, vidant son verre d’un trait :

– Allez toujours, dit-il.

– Donc, commença l’aubergiste, les choses remontent à une lointaine époque et se passent sous le règne de Philippe III, troisième comte de la dynastie des Alma.

» C’était, dit la chronique, un homme de trente à trente-cinq ans, plein de force, de courage et animé de bonnes intentions. Il était aimé pour sa bonté et admiré pour sa bravoure.

» Dans ce temps-là, des troupes de terribles bandits désolaient la campagne. Il n’était seigneur, si bien armé qu’il fût et si nombreuse que fût son escorte de lances, qui ne dût payer un tribut à ces misérables.

» Le comte Philippe entreprit la destruction de ces bandes et il y réussit. Une seule lui échappa. C’était la troupe des bandits de Jacques le Rouge. Cet homme s’appelait ainsi non seulement parce qu’il avait la barbe et les cheveux roux, mais encore parce qu’il avait tué tant de gens, qu’on disait que ses mains étaient à jamais rougies.

» Cependant, le comte se maria. Il épousa Béatrix, la fille d’un baron, réputée pour sa beauté.

» Il y eut une grande fête. Tous les habitants de Monteforte furent conviés à un repas qui eut lieu en plein air. Sur la fin du repas, la jeune comtesse fit le tour des tables, et vous pensez si elle fut acclamée. En arrivant à la dernière table, un homme que personne ne connaissait se dressa tout à coup devant elle.

« Que voulez-vous ? demanda la jeune comtesse, croyant que cet homme avait une grâce à lui demander.

– Je veux, dit l’homme, te déclarer que je suis épris de ta beauté et que si tu ne consens à être à moi avant peu, j’aurai détruit la ville de Monteforte ! »

» La comtesse Béatrix poussa un cri d’effroi. Son mari et les seigneurs qui l’entouraient voulurent se précipiter sur l’insolent. Mais au même instant, une cinquantaine de montagnards surgissant des tables voisines, entourèrent l’homme et, jouant du poignard, protégèrent sa fuite puis s’enfuirent eux-mêmes en criant :

« Vive Jacques le Rouge !… »

» Cet événement troubla fort la jeune comtesse… Or elle n’était pas encore remise de son émotion, lorsque, au loin, on entendit sonner du cor. C’était un héraut envoyé en toute hâte par les barons voisins. On baissa le pont-levis. Le héraut entra. Et il apprit alors au comte Philippe que des barbares avaient envahi toute la haute Italie et que chaque baron, chaque comte réunissait toutes les lances dont il pouvait disposer.

« C’est bien, répondit le comte Philippe, va dire à ceux qui t’envoient que demain, à l’aube, je me mettrai en chemin avec cinquante lances. »

» Le lendemain de son mariage, le comte se mit en route à la tête de son armée qui comprenait, outre les cinquante lances, une centaine d’estramaçons, ce qui faisait en tout environ mille hommes, tant gens d’armes, qu’écuyers et suivants.

» Une année s’écoula, pendant laquelle le comte Philippe guerroya sur les bords du Pô et de l’Adige. Enfin, les barbares furent repoussés au-delà des monts. Le comte rentra avec une armée décimée, mais victorieuse. Il était heureux de regagner le vieux château de Monteforte. Pendant cette année d’absence, il avait bien souvent pensé à sa jeune épouse et à la menace de Jacques le Rouge. Mais il n’était pas trop inquiet. En effet, à cette époque, Monteforte était inaccessible. La ville était entourée de toutes parts de rochers infranchissables et le défilé que vous voyez là, à deux cents pieds au-dessous de vous, n’existait pas…

» Une cruelle déception attendait le comte à son arrivée. Les bandits de Jacques le Rouge s’étaient depuis trois mois emparés de Monteforte ! Depuis trois mois, la comtesse enfermée dans le donjon soutenait un siège qui devait fatalement se terminer par la mort des assiégés ou par leur capitulation, à moins d’un prompt secours.

» Le désespoir du comte fut immense. En effet, les défenses naturelles de Monteforte, défenses dont il était si fier jadis, se retournaient contre lui ! Il n’y avait pas moyen d’approcher de la ville : il n’y avait pour y parvenir, que deux ou trois sentiers où il était impossible de passer plus de quatre hommes à la fois.

» Installé ici, à cette place même où nous sommes, le malheureux comte, réduit à l’impuissance, pleura amèrement en contemplant de loin la cime du donjon où sa femme était enfermée. Il fit dresser sa tente à l’endroit même où se trouve l’auberge et, dès le lendemain, il essaya un assaut. Mais il dut bientôt constater que ses hommes d’armes tomberaient l’un après l’autre, sans qu’ils pussent traverser l’infranchissable rempart.

» Les chevaliers du comte lui représentèrent alors que tout assaut serait inutile et ils annoncèrent que, dans trois jours, ils partiraient pour tâcher de se créer plus loin une autre patrie. Le comte Philippe adorait Béatrix. Il laissa donc dire ses chevaliers et il résolut de se tuer…

L’aubergiste s’arrêta.

– Allez donc, mon cher, dit Ragastens, vous contez fort bien.

– Ah ! fit l’aubergiste ; c’est que je suis arrivé au point réellement étrange de cette aventure… Donc, le comte Philippe avait pris la résolution de se tuer plutôt que d’abandonner sa femme… La nuit vint ; une nuit glaciale. Le vent gémissait dans les gorges de la montagne. Un valet avait allumé un feu dans la tente du comte.

» La nuit était profonde. Tout à coup le comte vit un homme assis à ses côtés. Cet homme lui était absolument inconnu. Malgré le froid intense, il était légèrement vêtu de soie. Il ne disait rien et regardait le comte Philippe avec un étrange sourire.

« Qui es-tu ? » demanda le comte.

» L’homme répondit par un ricanement et posa ses deux pieds dans le foyer, en pleine flamme. Non seulement les pieds de l’inconnu ne furent pas incommodés par le feu qui grésillait tout autour, mais encore le comte s’aperçut que ces pieds n’étaient autres que deux sabots fourchus. Alors il comprit à quel être surnaturel il avait affaire et fit un grand signe de croix.

« Tu m’as reconnu, dit le Malin en frissonnant à ce signe, mais je te préviens que si tu renouvelles le geste que tu viens de faire, je serai forcé de m’en aller et tu perdras l’unique chance que tu aies de revoir ta femme : Béatrix sera dès lors la proie de Jacques le Rouge.

– Tais-toi ! » fit le comte en grinçant des dents, tellement la jalousie le tourmentait.

» Satan se mit à rire.

« Veux-tu rentrer dans Monteforte ? demanda-t-il. Veux-tu détruire Jacques le Rouge et sa bande ? Veux-tu revoir Béatrix ?

– Parle ! fit alors le comte haletant. Que me veux-tu ?

– Rien, ou presque rien ! Je puis te donner le moyen de tracer un défilé à travers les rochers, assez large pour que tu puisses passer avec la troupe, surprendre les bandits et rentrer victorieux dans Monteforte où tu délivreras Béatrix…

– Que faut-il faire ?

– C’est bien simple. Tu vas signer cet acte. Et moi, je vais te donner cet anneau d’or que tu mettras à ton doigt… Par le moyen de cet anneau, tu ouvriras d’un seul coup, à travers les roches, la brèche indispensable. Dans dix ans, tu reviendras à cette place me rapporter mon anneau… Si tu ne veux pas le rapporter l’âme de ta femme Béatrix m’appartiendra.

– Et si je te le rapporte ?

– Alors je reprendrai mon anneau. Et, dès ce moment, c’est ton âme qui m’appartiendra. Acceptes-tu ?

– J’accepte ! fit résolument le comte Philippe. Donne-moi une plume et de l’encre, que je signe ton parchemin ! »

» Satan vérifia soigneusement la signature, plia son parchemin, le fit disparaître et remit un anneau d’or au comte Philippe.

« Dans dix ans, jour pour jour, ou plutôt, nuit pour nuit, rappelle-toi bien cela, dit-il. Sans quoi, c’est l’âme de Béatrix qui m’appartient ! »

» Cela dit, le Malin poussa un éclat de rire strident et s’enfonça dans la terre.

» Sans perdre une minute, le comte Philippe sortit de la tente et fit sonner du cor pour rassembler ses hommes d’armes. Alors, il annonça qu’on allait donner l’assaut. Tous le crurent fou. Mais le comte, se tournant vers les rochers, son anneau au doigt, étendit la main. Aussitôt, un fracas épouvantable se fit entendre, comme si des milliers de tonnerres eussent grondé dans le ciel.

» Alors, l’armée, émerveillée et épouvantée tout à la fois, vit la montagne s’entr’ouvrir, les rochers se fendre, et un beau chemin se dessiner jusque sous les murs de Monteforte. Ce chemin encaissé a été nommé pour cela le Défilé d’Enfer. C’est par là que l’armée de César Borgia a donné une fois l’assaut à Monteforte. Et c’est par là qu’elle sera obligée de passer encore…

– Oui !… C’est par là, dit Ragastens rêveur.

– Inutile de vous dire, reprit l’aubergiste en continuant son récit, que le comte Philippe, grâce au défilé d’Enfer, put surprendre la ville. Les bandits de Jacques le Rouge furent massacrés jusqu’au dernier. Je vous laisse à penser la joie des deux époux. Quelques années s’écoulèrent en plein bonheur. Cependant, la date fatale approchait et le comte Philippe s’assombrissait de jour en jour. Enfin, la veille du jour où les dix ans allaient expirer arriva enfin. Le comte Philippe s’en fut trouver l’évêque de Monteforte et eut avec ce digne prélat une longue conversation. Le lendemain soir, le comte se dirigea vers la place où nous sommes. Minuit sonna. Satan se présenta aussitôt.

« C’est bien, dit-il, je vois que tu es fidèle au rendez-vous. As-tu mon anneau ?…

– Tiens, prends-le ! » dit le comte Philippe.

» Satan allongea avidement la main. Mais il la retira aussitôt en poussant un hurlement épouvantable. Le comte Philippe, pour rester dans les termes du traité, avait bien rapporté l’anneau. Mais il l’avait placé au fond d’un vase plein d’eau bénite !…

» D’après les termes mêmes du traité, Satan n’avait que cinq minutes pour s’emparer de l’anneau d’or.

« Eh bien ! prends donc !… » répéta le comte Philippe.

» À plus de vingt reprises, Satan essaya de plonger sa main dans le vase que lui tendait le comte. À chaque fois, il jeta une clameur de souffrance horrible. En effet, le contact de l’eau bénite le brûlait exactement comme nous serions brûlés si nous plongions notre main dans du plomb fondu. Enfin, à bout de forces, la main en lambeaux, désespéré, il s’écria :

« Je suis vaincu !… Mais écoute, j’aurai ma vengeance ! Tiens ! Regarde !… »

» Il frappa alors le sol du manche de sa fourche. L’un des rochers qui entouraient le comte Philippe trembla sur sa base. Il s’émietta par places. Et il apparut alors, taillé comme par un sculpteur… Le rocher figurait dès lors une tête d’homme. Et cette tête, c’était le portrait frappant du comte Philippe.

« Tu vois ce rocher ? s’écria Satan. C’est maintenant une statue à laquelle les destinées de la maison des Alma demeureront attachées. Lorsque ce rocher tombera, lorsque disparaîtra cette tête de granit, la maison des Alma disparaîtra, ta race sera éteinte ! »

» En disant ces mots, Satan s’enfonça sous terre en poussant une horrible imprécation…

L’aubergiste, ayant achevé son histoire, hocha gravement la tête.

– Il me reste, reprit-il, à vous montrer le trou que fit Satan avec le manche de sa fourche lorsqu’il frappa le sol à cet endroit… Si vous voulez venir ?

– Ma foi, je suis curieux de voir cela ! dit Ragastens.

Et il suivit l’aubergiste. Celui-ci alluma une lanterne sourde et se mit à descendre un escalier taillé à même dans le granit.

– Mais c’est là votre cave ? s’écria Ragastens.

– En effet, ce réduit me sert de cave. Le vin y est frais. Mais venez…

L’aubergiste continua à descendre et parvint enfin au fond d’une sorte de puits. Au milieu de ce puits, un trou étroit, probablement creusé par une lente infiltration d’eau, s’enfonçait dans le rocher. Ce trou, régulièrement creusé, avait en effet le diamètre d’un manche de fourche ou de balai.

– Voyez ! fit l’aubergiste avec une admiration non exempte d’effroi. Voilà bien la preuve absolue que Satan a frappé ici le sol.

– En effet ! dit Ragastens, qui examina le trou avec beaucoup d’attention.

Puis, d’une observation non moins méticuleuse, il examina le reste du puits et devint de plus en plus rêveur.

– C’est merveilleux ! dit-il enfin, comme s’il eût répondu à sa propre pensée.

– N’est-ce pas ? s’écria l’aubergiste, enchanté.

Là-dessus, ils remontèrent tous les deux. Ragastens regarda dans la direction de Monteforte. À ce moment, il vit venir au galop trois ou quatre cavaliers en tête desquels il reconnut Jean Malatesta. Quelques minutes plus tard, les cavaliers arrivaient à l’auberge et mettaient pied à terre. Jean Malatesta salua Ragastens.

– Je crains de vous avoir fait attendre, monsieur !

– Nullement. D’ailleurs, je n’ai pas perdu mon temps, puisque j’ai appris l’histoire du défilé d’Enfer et du rocher de la Tête…

– Ces messieurs, reprit Malatesta en désignant les cavaliers qui l’accompagnaient, nous assisteront dans notre rencontre.

– Ils sont les bienvenus, fit Ragastens.

– Cet endroit vous convient-il ?

– À merveille.

– Il ne nous reste donc plus qu’à croiser l’épée…

Ragastens, sans répondre, dégaina d’un geste tranquille et tomba en garde.

 

Table of contents

Titre

Chapitre 1 - Primevère

Chapitre 2 - Ragastens

Chapitre 3 - Le Palais-Riant

Chapitre 4 - Les nuits de rome

Chapitre 5 - Les caprices de Lucrèce

Chapitre 6 - L'idylle après l'orgie

Chapitre 7 - Alexandre Borgia

Chapitre 8 - Le moine à l'œuvre

Chapitre 9 - La Maga

Chapitre 10 - La vierge à la chaise

Chapitre 11 - Le crucifix du Pape

Chapitre 12 - Raphaël Sanzio

Chapitre 13 - La voie appienne

Chapitre 14 - Âme en peine

Chapitre 15 - Conjonction

Chapitre 16 - La Papesse

Chapitre 17 - Une bonne idée de Pape

Chapitre 18 - Le cinquième cercle

Chapitre 19 - Rosa

Chapitre 20 - Fantôme d'hystérie

Chapitre 21 - César Borgia

Chapitre 22 - La nuit du condamné

Chapitre 23 - La tigresse amoureuse

Chapitre 24 - La vente du Capitan

Chapitre 25 - Le Tocsin

Chapitre 26 - Spadacappa

Chapitre 27 - L'auberge de la fourche

Chapitre 28 - Une litière passa

Chapitre 29 - La vieillesse de Borgia

Chapitre 30 - Perplexité d'un jardinier

Chapitre 31 - Le gouffre de l'Anio

Chapitre 32 - Un glas dans la nuit

Chapitre 33 - Le philtre d'amour

Chapitre 34 - Le père

Chapitre 35 - La morte

Chapitre 36 - Des honneurs funèbres

Chapitre 37 - Solitude de Ragastens

Chapitre 38 - Une tonnelle près d'une fenêtre

Chapitre 39 - Mariage de Primevère

Chapitre 40 - La rencontre

Chapitre 41 - La princesse Manfredi

Chapitre 42 - La duchesse de Bisaglia

Chapitre 43 - La gloire des Borgia

Chapitre 44 - Nuit de noces

Chapitre 45 - La légende du défilé et du rocher de la tête

Chapitre 46 - Le camp de César

Chapitre 47 - Le duel

Chapitre 48 - Le saule pleureur

Chapitre 49 - Après la bataille

Chapitre 50 - La vengeance de Lucrèce

Chapitre 51 - Sois brave, fidèle et pur

Chapitre 52 - Caprera

Chapitre 53 - La chute de la maison Alma

Chapitre 54 - Le fils du Pape

Chapitre 55 - L'abbé Angelo

Chapitre 56 - Rencontre dans la nuit

Chapitre 57 - Le père et la fille

Chapitre 58 - À l'aventure

Chapitre 59 - Giacomo

Chapitre 60 - Le port d'Ostie

Chapitre 61 - La tartane « La Stella »

Chapitre 62 - L'aile de la mort

Chapitre 63 - Un bon lecteur

Chapitre 64 - La liseuse de pensées

Chapitre 65 - Borgia rassuré

Chapitre 66 - Vie pour vie !

Chapitre 67 - Désespoir

Chapitre 68 - Discussion de famille

Chapitre 69 - Suprêmes résolutions

Chapitre 70 - Navire en vue

Chapitre 71 - La coupe d'or et la coupe d'argent

Chapitre 72 - Le bon génie d'Alexandre VI

Chapitre 73 - Statue vivante sur statue de bronze

Chapitre 74 - Speranza !

Chapitre 75 - Les dernières paroles de Rosa Vanozzo

Épilogue: Les jardins de Monteforte