« Borgia ! », Chapitre 53 - La chute de la maison Alma   

Chapitre 53 - La chute de la maison Alma

Le chevalier de Ragastens avait religieusement tenu la première partie du serment qu’il avait fait au vieux Manfredi : ne pas chercher à revoir la jeune princesse. Il lui restait à accomplir la deuxième moitié de son serment.

En effet, il avait juré de se faire tuer à la prochaine rencontre avec l’armée de César. Maître de sa vie, le prince Manfredi lui avait imposé le suicide. Le moment était venu.

Ragastens, à cette minute, sentit un amer regret de la vie qu’il allait quitter. Mourir, alors qu’il était aimé !…

– Mourir sans l’avoir revue ! Fût-ce de loin ! Fût-ce une seconde !…

Il avait la tête perdue. Il brûlait de fièvre. Il appela Spadacape et lui ordonna de tenir son cheval tout sellé. Son idée était d’aller au palais, de voir Primevère sans lui parler ; puis de revenir et de courir au camp.

Pendant dix minutes encore, il hésita, piétina sur place, alla dix fois ouvrir la porte, puis la referma. Tout à coup, il se décida, descendit l’escalier en courant et, l’instant d’après, se trouva dans la rue… À ce moment, une immense acclamation retentit… De nombreuses torches apparurent, un groupe de cavaliers se montra… En tête, marchaient le comte Alma et le prince Manfredi !…

Pétrifié, Ragastens les vit venir sans faire un mouvement. Ils s’arrêtèrent près de lui. Le prince l’avait vu :

– Monsieur de Ragastens, dit-il, nous vous emmenons… Son Altesse le comte tient à vous voir dans le conseil qui va se tenir au camp.

Ragastens vacilla, comme assommé sur le coup. Mais aussitôt, son indomptable nature reprit le dessus.

– Mon cheval !… Mes armes !…

Spadacape, déjà, était près de lui, tenant la bride de Capitan. Ragastens dit quelques mots à l’oreille de Spadacape. Celui-ci répondit par un signe de tête. Puis le cavalier sauta en selle et le groupe s’éloigna au pas dans les rues de Monteforte. À ce moment, il était environ minuit.

À l’instant où le groupe qui suivait le comte Alma et le prince Manfredi avait franchi la porte de Monteforte, un cavalier s’était tout à coup joint à ce groupe et, en même temps que lui, avait franchi la porte. Ce cavalier se tint alors tout en arrière de la troupe.

Peu à peu, il se laissa distancer et, sans que personne s’en fût aperçu, demeura seul en arrière. Cet homme, alors, mit pied à terre. Puis il se mit à grimper les rochers, lentement, à tâtons… Au bout de deux heures, il se trouvait sur le plateau qui surplombait le défilé d’Enfer. L’homme s’accota alors à un rocher, sur un épais tapis de mousse et d’herbes. Bientôt, il s’endormit profondément. Cet homme, c’était le moine Garconio.

 

Ragastens, au moment de monter à cheval pour suivre le prince Manfredi, avait dit quelques mots à l’oreille de Spadacape. Celui-ci n’avait pas suivi le chevalier.

Mais, presque aussitôt après son départ, il s’était mis en route lui-même, était sorti de Monteforte en se faisant reconnaître du poste comme l’écuyer de M. de Ragastens et avait pris, à cheval, le chemin que Ragastens et lui avaient suivi le jour où le chevalier s’était rendu au rocher de la Tête pour se battre avec Malatesta.

Arrivé au plateau, Spadacape se mit à galoper dans la direction de l’auberge qui se trouvait au pied du rocher de la Tête. Il portait en croupe un paquet assez volumineux qui ressemblait à un paquet de cordes placées en rouleau. On n’a pas oublié, sans doute, que depuis leur arrivée à Monteforte, Ragastens et Spadacape s’étaient livrés, plusieurs soirs de suite, à un singulier travail. Spadacape sortait de la ville, conduisant une petite charrette. Et Ragastens l’escortait. Où allaient-ils, tous les deux ? Que contenait la charrette ?

Spadacape gagna l’auberge du Rocher de la Tête. Elle était vide : toute la maisonnée s’était réfugiée dans Monteforte.

Il descendit dans les caves creusées sous le rocher. L’escalier s’enfonçait de deux étages dans les profondeurs du granit. Spadacape descendit jusqu’à l’étage inférieur. Là se trouvaient trois compartiments, le premier était fermé par une porte ordinaire ; le deuxième et le troisième se fermaient au moyen d’une grille de fer très solide. C’est dans la dernière cave que se trouvait le fameux trou qui, selon la légende de l’aubergiste, avait été creusé par la fourche de Satan en personne.

Spadacape, parvenu à la dernière cave, s’agenouilla près du trou que l’aubergiste avait montré à Ragastens comme preuve indiscutable de la véracité de son récit. Il avait descendu avec lui ce paquet bizarre qui ressemblait à un paquet de cordes. De cette corde, il coupa environ deux brasses et introduisit l’un des bouts dans le trou…

Son travail achevé, Spadacape remonta avec le restant du paquet de cordes. Alors, il revint dans la direction de Monteforte, en suivant la ligne des rochers qui surplombaient le défilé d’Enfer. À cent pas de l’auberge, il s’arrêta dix minutes devant l’un de ces rochers ; puis il en fit autant plus loin, puis plus loin encore.

Lorsque Spadacape revint vers l’auberge, il avait employé à son mystérieux travail le paquet de cordes qu’il avait apporté de Monteforte.

Le prince Manfredi et le comte Alma arrivèrent au camp sur les deux heures et demie du matin, après avoir trotté ou galopé pendant toute la traversée du défilé. Le conseil de guerre fut aussitôt réuni dans la tente du comte.

Des renseignements fournis par les vedettes avancées, il résulta que l’armée de César était placée en avant de son camp et concentrée en une seule masse. Il était certain qu’une attaque se produirait au point du jour.

Dans la tente du comte Alma, chacun émit son avis. Ragastens avait retrouvé tout son sang-froid.

– Monsieur de Ragastens, votre opinion ? demanda le comte Alma.

– Opposer à la masse concentrée par César une masse pareille. Altesse, si vous m’en croyez, l’armée alliée se placera tout entière devant le défilé qu’il faut avant tout défendre.

– L’avis est sage, fit le prince Manfredi avec une ironie qui surprit tous les assistants, mais je suis d’une opinion contraire : nous devons profiter de ce que l’armée ennemie est concentrée pour l’envelopper et l’attaquer de toutes parts à la fois…

Le plan de Ragastens était le seul praticable, en raison du faible effectif que les alliés pouvaient opposer à César. Le plan de Manfredi était d’une évidente témérité. Ce fut pourtant ce dernier qui l’emporta. D’ailleurs, une fois son avis donné, Ragastens dédaigna de le défendre.

Il était près de quatre heures lorsque le conseil prit fin ; à ce moment, le soleil se levait. Sur l’ordre de Manfredi, les trompettes sonnèrent, les troupes se mirent en marche vers le camp de César, se déployant au fur et à mesure qu’elles avançaient. Le comte Alma, le prince Manfredi et Ragastens se trouvaient au centre de l’immense éventail qui se développait lentement.

L’armée de César ne bougeait pas. Tout à coup, les alliés se précipitèrent, les trompettes et les fifres sonnèrent l’attaque. Elle fut violente et la bataille s’engagea sur toute la ligne à la fois.

César s’était laissé envelopper. Mais alors s’accomplirent les prédictions de Ragastens. Dédaignant de répondre aux troupes qui l’assaillaient sur ses flancs, César ébranla son armée qui, comme un coin énorme de fer et d’acier, s’enfonça dans le centre de la ligne alliée, avec une force irrésistible…

Pendant une heure, les alliés tinrent bon… le sang ruissela, les cadavres s’entassèrent. Ragastens, avec une poignée de cavaliers, exécuta charges sur charges. Il fonçait droit devant lui, se découvrant, passant au plus épais de la mêlée, cherchant la mort. La mort ne voulait pas de lui !…

Et ce fut au retour d’une de ces charges qui avaient paralysé l’élan de César qu’il vit tout à coup le comte Alma et le prince Manfredi entourés par un groupe de Suisses. Ragastens s’élança, suivi d’une vingtaine de cavaliers. À ce moment, le comte Alma tomba, la gorge ouverte par un coup de lance. Il tomba, tué raide, les bras en croix, les mains crispées, dans des flaques de sang.

Il y eut autour de son corps une lutte acharnée. Lorsque Ragastens vit que le prince Manfredi demeurait seul debout, enveloppé de toutes parts, avec la cinquantaine de guerriers qu’il avait autour de lui, il eut un éblouissement de désespoir intime.

– Le moment de mourir est venu !… pensa-t-il.

Et en même temps, il chargea. En un instant, il fut sur le groupe qui entourait le prince. Le vieillard, tête nue, sanglant, effrayant à voir, lui sourit. Ragastens vit ce sourire et cria :

– Je tiens parole !…

Son attaque tint du prodige et de la folie. Il se rua, ayant jeté son épée, poussant son cheval, se précipitant sur les lances… Et, au bout de quelques minutes de voltes, de vire-voltes foudroyantes, il se retrouva vivant, dans un large espace vide, devant des gens qui fuyaient, effarés.

À ce moment, un coup d’arquebuse retentit à dix pas devant lui. Ragastens entendit la balle siffler à son oreille. Puis, en arrière de lui, il y eut un cri sourd. Il se retourna… Et il vit le prince Manfredi qui roulait de son cheval et tombait non loin du cadavre du comte Alma.

Ragastens sauta à terre et courut au prince. Le vieillard avait reçu le plomb en pleine tête. Cependant, il n’était pas mort encore. Ses yeux convulsés roulaient dans leurs orbites, il faisait un effort surhumain pour se soulever. Ragastens se pencha sur lui.

– Monsieur, lui dit Ragastens, vous m’êtes témoin que j’ai tout fait pour tenir ma parole…

– Oui ! fit le prince de la tête.

– Je n’ai pas réussi… mais la bataille n’est pas finie… Mourez en paix, monsieur… Je vous rejoins…

– Non ! articula péniblement le vieillard. Vivez… pour elle !…

Ragastens s’agenouilla et des larmes coulèrent sur ses joues, traçant un double sillon parmi la poussière noire qui couvrait son visage. Manfredi voulut parler encore. Mais sa tête qu’il avait soulevée retomba lourdement. Le prince Manfredi était mort…

Alors, Ragastens se baissa, souleva cette tête blanche et rouge et déposa un baiser à la place même que la balle avait frappée. Quand il se releva, il était livide, avec une bouche toute rouge de sang.

Il jeta les yeux autour de lui et vit Capitan qui l’avait suivi. Alors, il ramassa la large épée du prince Manfredi, sauta en selle et examina la situation.

Les chefs survivants des alliés s’étaient massés autour de lui. La bataille était perdue et la défaite allait se changer en désastre. De toutes parts, les troupes alliées fuyaient, jetant leurs armes, se précipitant vers le défilé.

– Nous sommes perdus ! dit une voix près de Ragastens. Le chevalier se retourna et vit Giulio Orsini.

– César va marcher sur Monteforte, poursuivit celui-ci.

– Il faut le laisser marcher ! dit Ragastens. Et, s’adressant à voix basse à Orsini :

– Mon cher ami, tâchez de rallier autour de vous tout ce que vous pourrez et battez en retraite dans le défilé… Laissez-vous poursuivre par César jusqu’à Monteforte.

– Je ne comprends pas…

– Avez-vous confiance en moi ?

– Confiance illimitée…

– Faites donc ce que je vous dis… Moi… je vais préparer à monseigneur Borgia une petite surprise à ma façon…

Tandis que Giulio Orsini faisait sonner la retraite et s’enfonçait dans le défilé d’Enfer avec tout ce qui restait de troupes valides, Ragastens s’éloigna à fond de train du champ de bataille.

Une demi-heure plus tard, il commençait à grimper les pentes inaccessibles du plateau. Bientôt il fut obligé de mettre pied à terre. Mais Capitan le suivit, les naseaux en feu, hennissant… Au bout d’une heure de cette ascension, Ragastens se trouva sur le plateau. À ce moment, il vit l’arrière-garde de César s’enfoncer dans les gorges qui menaient à Monteforte.

Ragastens laissa souffler une minute Capitan. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, le plateau était désert. Alors, il se mit en selle et partit comme un ouragan dans la direction du Rocher de la Tête…

 

Le moine Garconio avait passé une nuit paisible sur son lit de mousse, en plein air. La rosée du matin le réveilla. Il se leva, se secoua et éclata de rire.

– César, avec ses renforts, a vingt mille hommes, dit-il à haute voix. Quelle déroute pour les alliés !… Ragastens, c’est aujourd’hui le grand jour de justice…

Le moine choisit un bon emplacement pour assister à la déroute des alliés et voir si Ragastens serait parmi les survivants. Il alla jusqu’à l’auberge du rocher de la Tête. Mais il ne s’y arrêta pas. Il alla un peu plus loin et trouva enfin une place commode d’où il pouvait voir admirablement tout ce qui se passerait dans le défilé.

À ce moment, la bataille était commencée, là-bas, au loin, et des bouffées de rumeurs en arrivaient jusqu’à Garconio. Cependant, les heures coulaient. Garconio avait apporté des provisions. Il se mit à manger tranquillement, sans cesser d’examiner le défilé.

Tout à coup, les rumeurs se rapprochèrent. Il se pencha. Des hommes, des soldats accouraient : ils appartenaient à l’armée des alliés ; c’étaient les premiers fuyards qui s’étaient jetés dans le défilé pour se réfugier à Monteforte. Puis, presque aussitôt, ce ne furent plus des hommes isolés : des troupes entières passèrent au pas de course…

– Qu’est-ce que j’avais dit ? hurla Garconio délirant de joie. Mais je ne vois pas de Ragastens ! Tout à l’heure, j’irai visiter le champ de bataille… et je le trouverai !…

Le défilé, maintenant, grouillait de monde. C’était comme une fourmilière humaine surprise par quelque catastrophe et fuyant, éperdue, sous les rayons du soleil impassible. Enfin, une troupe apparut, qui tenait bon encore, qui reculait lentement en bataillant.

La clameur qui montait de cette fournaise était formidable… Et ce fut alors la tête de colonne de l’armée de César qui se montra. Les troupes de Borgia s’avançaient en bon ordre, en rangs serrés.

– Monteforte sera pris tout à l’heure ! s’écria le moine.

Puis, haletant d’émotion :

– Ragastens n’y est pas !… Il est tombé là-bas !… Je vais voir !…

L’armée de César continuait à avancer. Maintenant elle était tout entière sous les yeux du moine qui, penché en avant, accroché à un rocher, trépignait et hurlait.

À ce moment, une épouvantable détonation se fit entendre dans la direction de Monteforte.

Le moine, en se penchant de ce côté, vit s’élever dans les airs une épaisse colonne de fumée, mélangée de pierres, de rochers énormes… Puis cela se dissipa. Et il entendit des hurlements, il vit un recul épouvanté de l’armée de César… La pluie de rochers retombait sur l’armée, écrasant des pelotons entiers…

– Qu’est cela ? murmura le moine en blêmissant.

Une seconde détonation retentit… mais plus rapprochée de Garconio. La même colonne de fumée s’éleva, la même pluie de pierres s’éboula, les mêmes hurlements, les mêmes gémissements éclatèrent… L’armée de César voulait reculer, ceux qui venaient par-derrière continuaient à avancer ; le désordre était indescriptible.

Le moine poussa un affreux juron. Puis il s’élança sur le plateau, en courant vers l’auberge. Alors, à cinq cents pas de lui, il vit un homme se pencher, allumer une mèche. Une troisième détonation ébranla la masse des rochers. En bas, la clameur fut effroyable… Cet homme massacrait à lui tout seul une armée entière…

Et Garconio, levant le poing au ciel, fit entendre un cri de malédiction. Il venait de reconnaître Ragastens…

Ragastens bondissait en se rapprochant de l’auberge. Une fois encore, il se baissa, un feu pétilla… une fois encore, l’explosion retentit !…

Semblable à un Titan, Ragastens émiettait une montagne pour écraser une armée !… Il bondit encore, et une cinquième explosion fit ébouler des pans énormes de rochers…

Le moine pétrifié, hagard, le regardait faire comme dans un cauchemar. Il le vit enfin se précipiter dans l’auberge. Alors, une sorte de délire l’affola. Lui aussi courut à l’auberge et, se jetant à l’intérieur par la porte où il avait vu entrer Ragastens, il se vit devant un escalier qui s’enfonçait dans le sol.

Et livide, les cheveux hérissés de terreur, fou de fureur, il se rua dans l’escalier. Il parcourut en courant deux ou trois caves où régnait un demi-jour et, tout à coup, il aperçut Ragastens qui mettait le feu à une longue mèche de poudre.

La mèche commença à pétiller. Alors Ragastens se leva, sortit de la dernière cave et, machinalement, tira la grille de fer après lui. Il marcha sur la deuxième grille sans se hâter.

Tout à coup, il entendit un éclat de rire strident. La grille sur laquelle il marchait venait de se fermer violemment ! Ragastens se trouvait prisonnier dans la deuxième cave, entre deux portes grillées de fer !…

Derrière lui, dans la dernière cave pétillait la mèche qui allait mettre le feu à un amas de poudre énorme… Et il ne pouvait plus l’éteindre !… Devant lui, dans la première cave, par-delà la grille qui venait de se fermer, il vit une forme noire. C’était le moine ! C’était Garconio qui riait ! Il avait collé sa figure aux barreaux.

– Eh bien, démon ! gronda-t-il. Te voilà donc pris à ton piège !…

Ragastens haussa les épaules et tourna le dos.

– Meurs ! hurla le moine. Meurs désespéré !

Et Garconio se précipita au-dehors. Ragastens avait inutilement essayé de rouvrir la grille qui le séparait de la mèche. Cette grille qu’il avait tirée à lui était fermée par un crampon enfoncé dans le roc et il eût fallu une clef, maintenant, pour l’ouvrir !

La mèche se consumait lentement.

Ragastens calcula qu’il avait encore un peu plus d’une minute à vivre. Il se croisa les bras, s’assit dans un coin et, fermant les yeux, il évoqua de toutes les forces de son âme l’image qui était dans son cœur.

– Adieu, Primevère !… murmurait-il.

Tout à coup, il y eut dans l’escalier une dégringolade furieuse. Un homme apparut, un lourd marteau à la main.

– Spadacape ! tonna Ragastens en bondissant.

Spadacape ne répondit pas ; il assenait sur la serrure de la grille des coups capables de démolir une des portes de bronze du château Saint-Ange. Au troisième coup la grille sauta. Ragastens se jeta dans l’escalier.

Alors Spadacape saisit à pleine main une forme noire qui gisait sur le sol. Cette forme, c’était le moine Garconio. Il avait les mains et les pieds liés.

– Grâce ! hurla le moine en se tordant.

Spadacape, sans lui répondre, le traîna dans la cave, près de la grille de fer, derrière laquelle brûlait la mèche. Alors, à son tour, il se précipita dans l’escalier. En quelques bonds, il rejoignit le chevalier et tous les deux s’éloignèrent rapidement.

Ils n’avaient pas fait cinquante pas qu’une détonation plus formidable encore que les autres, retentit lugubrement. La masse des rochers vacilla pendant quelques secondes. Puis il y eut un éboulement fantastique, des pierres gigantesques fusèrent en l’air, parmi lesquelles Ragastens vit un instant la loque noircie et poudreuse d’un corps humain, puis tout retomba dans le défilé avec un effroyable fracas.

Lorsque la fumée et la poussière soulevées se furent dissipées, l’auberge avait disparu. Le Rocher de la Tête s’était éboulé, effondré, émietté… Et on ne voyait plus à cette place qu’une immense excavation béante d’où des milliers de reptiles s’enfuyaient effarés.

Alors, tandis que les débris de l’armée de César se sauvaient, éperdus de terreur, Ragastens, du haut d’un roc, se pencha sur le défilé. Parmi les fuyards, au loin, il aperçut César qu’il reconnut à son cheval noir et à son panache. Il eut un rire éclatant, un rire nerveux, irrésistible. La tension de nerfs qu’avait exigée l’étonnante manœuvre se résolvait dans ce rire…

À ce moment, comme si, malgré les clameurs, il l’eût entendu, César leva la tête. Il vit Ragastens. Son poing se tendit vers lui dans un geste de menace désespéré.

– Au revoir, monseigneur ! cria Ragastens de toute la force de ses poumons.

Mais déjà César, entraîné par le flot déchaîné des fuyards, disparaissait à un tournant du défilé d’Enfer. Ragastens se tourna vers Scadacape.

– Merci ! lui dit-il en lui tendant la main.

– Ah ! monsieur, l’affreuse bête que ce moine !

– Oui… sans toi, c’est moi qui sautais à sa place ! Mais tu l’avais donc vu ?

– Tout à fait par hasard. Comme vous m’aviez dit que vous vouliez seul mettre le feu aux mines que nous avions préparées, je m’étais mis à l’écart, à quelque distance de l’auberge, pour juger de l’effet… Tout à coup, à vingt pas de moi, je vois grouiller quelque chose de noir. Les explosions commençaient et faisaient merveille… Je regarde, je vois la bête… je veux dire le moine… Je le vois qui se précipite comme un fou… je le suis de l’œil… Soudain, il se rue vers l’auberge… Je me précipite derrière lui… et j’arrive à temps pour l’entendre éclater de rire… Je ramasse un marteau dans la cuisine de l’auberge, je dégringole l’escalier… vous savez le reste…

– Merci, mon brave compagnon… Je te dois deux fois la vie…

– Bon ! Je vous dois bien autre chose, moi ! Je suis encore votre obligé…

– À propos, où est Capitan ?…

– Je l’ai attaché là-bas.

– Bien. Tu vas le ramener à Monteforte.

– Et vous, monsieur !

– Moi, je reviens par le défilé.

En effet, Ragastens se dirigea rapidement vers les bords du plateau, en avant de la première mine qu’il avait fait sauter, et commença à descendre.

En bas, l’armée des alliés s’était arrêtée. D’abord, on n’avait rien compris à ces coups de tonnerre qui grondaient l’un après l’autre. Mais quand on vit tomber la pluie des énormes pierres, quand on vit des pans de rochers s’ébouler et écraser les poursuivants, des cris d’enthousiasme s’élevèrent… Toute l’armée comprit que Monteforte était sauvée, que les troupes de César étaient écrasées.

Ce fut un délire de joie. On acclamait l’inconnu qui venait de sauver l’armée et la ville. Les chefs survivants s’étaient massés et examinaient la déroute de l’ennemi. Et eux aussi se demandaient qui était ainsi intervenu au dernier moment, maniant la foudre et le tonnerre comme un dieu résolu à les sauver. Ce fut à ce moment qu’on aperçut un homme qui commençait à descendre du haut du plateau.

– C’est Ragastens ! cria Giulio Orsini…

Le nom de Ragastens courut de bouche en bouche. Et lorsque le chevalier arriva enfin au bas, il n’eut pas le temps de sauter à terre ; mille bras se tendirent vers lui ; il fut saisi, embrassé, à demi étouffé, et après avoir failli sauter, il faillit succomber aux étreintes de ses amis… Lorsque le délire de la joie se fut un peu calmé, on se mit en route pour Monteforte. Ragastens, qui avait sauté sur un cheval, marchait en tête, comme un chef d’armée qui rentre victorieux ; ainsi l’avaient voulu les officiers et les chefs survivants.

Ragastens, le cœur battant, marchait vers le palais du comte d’Alma.

– Il n’y a plus d’Alma ni de Manfredi pour épouser la princesse ! se disait-il rêveur.

À ce moment, il vit qu’il était au bas de l’escalier monumental du palais. Il leva les yeux, s’attendant à voir Primevère. Mais elle n’était pas là…

– Elle a sans doute appris la mort de son père et du prince Manfredi, songea-t-il.

Il mit pied à terre. Les chefs l’entourèrent.

– Venez, chevalier, lui dit alors Giulio Orsini… À vous revient l’honneur de faire le récit de la bataille à madame Béatrix, désormais seule souveraine du comté.

Ragastens monta le grand escalier, environné de guerriers et de seigneurs, tandis que la foule envahissait la grande place. Son cœur battait à rompre. L’instant décisif de sa vie allait sonner.

À ce moment, une femme âgée, principale dame d’honneur de la princesse, s’avança au-devant du groupe.

– Seigneurs, dit-elle, j’ai une affreuse nouvelle à vous annoncer… La princesse Manfredi a disparu, seigneurs !…

– Disparue ?…

– On s’est aperçu de cet événement cette nuit, deux heures environ après le départ du comte et du prince. Des recherches ont été faites toute la nuit et tout le jour ; il a été impossible de retrouver les traces de la jeune princesse, excepté qu’un officier qui était de garde affirme l’avoir vue sortir de Monteforte, mais sans pouvoir dire quel chemin elle a pris.

Un silence lugubre accueillit ces paroles. Ragastens demeura un instant comme hébété !… Puis, tout à coup, il tomba comme une masse, les bras en croix…

 

Table of contents

Titre

Chapitre 1 - Primevère

Chapitre 2 - Ragastens

Chapitre 3 - Le Palais-Riant

Chapitre 4 - Les nuits de rome

Chapitre 5 - Les caprices de Lucrèce

Chapitre 6 - L'idylle après l'orgie

Chapitre 7 - Alexandre Borgia

Chapitre 8 - Le moine à l'œuvre

Chapitre 9 - La Maga

Chapitre 10 - La vierge à la chaise

Chapitre 11 - Le crucifix du Pape

Chapitre 12 - Raphaël Sanzio

Chapitre 13 - La voie appienne

Chapitre 14 - Âme en peine

Chapitre 15 - Conjonction

Chapitre 16 - La Papesse

Chapitre 17 - Une bonne idée de Pape

Chapitre 18 - Le cinquième cercle

Chapitre 19 - Rosa

Chapitre 20 - Fantôme d'hystérie

Chapitre 21 - César Borgia

Chapitre 22 - La nuit du condamné

Chapitre 23 - La tigresse amoureuse

Chapitre 24 - La vente du Capitan

Chapitre 25 - Le Tocsin

Chapitre 26 - Spadacappa

Chapitre 27 - L'auberge de la fourche

Chapitre 28 - Une litière passa

Chapitre 29 - La vieillesse de Borgia

Chapitre 30 - Perplexité d'un jardinier

Chapitre 31 - Le gouffre de l'Anio

Chapitre 32 - Un glas dans la nuit

Chapitre 33 - Le philtre d'amour

Chapitre 34 - Le père

Chapitre 35 - La morte

Chapitre 36 - Des honneurs funèbres

Chapitre 37 - Solitude de Ragastens

Chapitre 38 - Une tonnelle près d'une fenêtre

Chapitre 39 - Mariage de Primevère

Chapitre 40 - La rencontre

Chapitre 41 - La princesse Manfredi

Chapitre 42 - La duchesse de Bisaglia

Chapitre 43 - La gloire des Borgia

Chapitre 44 - Nuit de noces

Chapitre 45 - La légende du défilé et du rocher de la tête

Chapitre 46 - Le camp de César

Chapitre 47 - Le duel

Chapitre 48 - Le saule pleureur

Chapitre 49 - Après la bataille

Chapitre 50 - La vengeance de Lucrèce

Chapitre 51 - Sois brave, fidèle et pur

Chapitre 52 - Caprera

Chapitre 53 - La chute de la maison Alma

Chapitre 54 - Le fils du Pape

Chapitre 55 - L'abbé Angelo

Chapitre 56 - Rencontre dans la nuit

Chapitre 57 - Le père et la fille

Chapitre 58 - À l'aventure

Chapitre 59 - Giacomo

Chapitre 60 - Le port d'Ostie

Chapitre 61 - La tartane « La Stella »

Chapitre 62 - L'aile de la mort

Chapitre 63 - Un bon lecteur

Chapitre 64 - La liseuse de pensées

Chapitre 65 - Borgia rassuré

Chapitre 66 - Vie pour vie !

Chapitre 67 - Désespoir

Chapitre 68 - Discussion de famille

Chapitre 69 - Suprêmes résolutions

Chapitre 70 - Navire en vue

Chapitre 71 - La coupe d'or et la coupe d'argent

Chapitre 72 - Le bon génie d'Alexandre VI

Chapitre 73 - Statue vivante sur statue de bronze

Chapitre 74 - Speranza !

Chapitre 75 - Les dernières paroles de Rosa Vanozzo

Épilogue: Les jardins de Monteforte