« Poil de carotte », Chapitre 15 - La Mèche   

Chapitre 15 - La Mèche

Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On les fait beaux et sœur Ernestine préside elle-même à leur toilette, au risque d’être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.

C’est une rage qu’elle a. Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère Félix prévient sa sœur qu’il finira par se fâcher aussi elle triche :

— Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l’ai pas fait exprès, et je te jure qu’à partir de dimanche prochain, tu n’en auras plus.

Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.

— Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.

Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme sœur Ernestine ruse encore, il ne s’aperçoit de rien.

— Là, dit-elle, je t’obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé sur la cheminée. Suis-je gentille ? D’ailleurs je n’ai aucun mérite. Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble à un chou-fleur et cette raie durera jusqu’à la nuit.

— Je te remercie, dit grand frère Félix.

Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d’ordinaire, en passant sa main sur ses cheveux.

Sœur Ernestine achève de l’habiller, le pomponne et lui met de gants de filoselle blanche.

— Ça y est ? dit grand frère Félix.

— Tu brilles comme un prince, dit sœur Ernestine, il ne te manque que ta casquette. Va la chercher dans l’armoire.

Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l’armoire. Il court au buffet, l’ouvre, empoigne une carafe pleine d’eau et la vide sur sa tête, avec tranquillité.

— Je t’avais prévenue, ma sœur, dit-il. Je n’aime pas qu’on se moque de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. Si jamais tu recommences, j’irai noyer ta pommade dans la rivière.

Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, il attend qu’on le change ou que le soleil le sèche, au choix : ça luit est égal.

— Quel type ! se dit Poil de Carotte, immobile d’admiration. Il ne craint personne, et si j’essayais de l’imiter, on rirait bien. Mieux vaut laisser croire que je ne déteste pas la pommade.

Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d’un cœur habitué, ses cheveux le vengent à son insu.

Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts ; puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.

On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse en l’air, droite, libre.