« Poil de carotte », Chapitre 18 - La Marmite   

Chapitre 18 - La Marmite

Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions de se rendre utile à sa famille. Tapi dans un coin, il les attend au passage. Il peut écouter, sans opinion préconçue, et, le moment venu, sortir de l’ombre, et, comme une personne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu de gens que les passions troublent, prendre en mains la direction des affaires.

Or il devine que madame Lepic a besoin d’un aide intelligent et sûr. Certes, elle ne l’avouera pas, trop fière. L’accord se fera tacitement, et Poil de Carotte devra agir sans être encouragé, sans espérer une récompense.

Il s’y décide.

Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la cheminée. L’hiver, où if faut beaucoup d’eau chaude, on la remplit et on la vide souvent, et elle bouillonne sur un grand feu.

L’été on use de son eau qu’après chaque repas, pour laver la vaisselle, et le reste du temps elle bout sans utilité, avec un petit sifflement continu, tandis que sous son ventre fendillé, deux bûches fument, presque éteintes.

Parfois Honorine n’entend plus siffler. Elle se penche et prête l’oreille.

— Tout s’est évaporé, dit-elle.

Elle verse un seau d’eau dans la marmite, rapproche les deux bûches et remue la cendre. Bientôt le doux chantonnement recommence et Honorine tranquillisée va s’occuper ailleurs.

On lui dirait :

— Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l’eau qui ne vous sert plus ? Enlevez donc votre marmite ; éteignez le feu. Vous brûlez du bois comme s’il ne coûtait rien. Tant de pauvres gèlent, dès qu’arrive le froid. Vous êtes pourtant une femme économe.

Elle secouerait la tête. Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la crémaillère. Elle a toujours entendu de l’eau bouillir et, la marmite vidée, qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil tape, elle l’a toujours remplie.

Et maintenant, il n’est même plus nécessaire qu’elle touche la marmite, ni qu’elle la voie ; elle la connaît par cœur. Il lui suffit de l’écouter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d’eau, comme elle enfilerait une perle, tellement habituée que jusqu’ici elle n’a jamais manqué son coup.

Elle le manque aujourd’hui pour la première fois.

Toute l’eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bête dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l’enveloppe, l’étouffe et la brûle.

Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.

— Châcre ! dit-elle, j’ai cru que le diable sortait de dessous terre.

Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains noircies dans la nuit de la cheminée.

— Ah ! je m’explique, dit-elle stupéfaite. La marmite n’y est plus… Ma foi non, dit-elle, je ne m’explique pas. La marmite y était encore tout à l’heure. Sûrement, puisqu’elle sifflait comme un flûteau.

On a dû l’enlever quand Honorine tournait le dos pour secouer par la fenêtre un plein tablier d’épluchures.

Mais qui donc ?

Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de la chambre à coucher.

— Quel bruit, Honorine !

— Du bruit, du bruit ! s’écrie Honorine. Le beau malheur que je fasse du bruit ! un peu plus je me rôtissais. Regardez mes sabots, mon jupon, mes mains. J’ai de la boue sur mon caraco et des morceaux de charbon dans mes poches.

Madame Lepic : Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honorine. Elle va faire du propre.

Honorine : Pourquoi qu’on me vole ma marmite sans me prévenir. C’est peut-être vous seulement qui l’avez prise ?

Madame Lepic : Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. Faut-il par hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfants, nous vous demandions la permission de nous en servir ?

Honorine : Je dirai des sottises, tant je me sens colère.

Madame Lepic : Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine ? Oui, contre qui ? Sans être curieuse, je voudrais le savoir. Vous me démontez. Sous prétexte que la marmite a disparu, vous jetez gaillardement un seau d’eau dans le feu, et têtue, loin d’avouer votre maladresse, vous vous en prenez aux autres, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole !

Honorine : Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite ?

Madame Lepic : Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable ? Laissez donc votre marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d’hier : "Le jour où je m’apercevrai que je ne peu même plus faire chauffer de l’eau, je m’en irai toute seule, sans qu’on me pousse." Certes, je trouvais vos yeux malades, mais je ne croyais pas votre état désespéré. Je n’ajoute rien, Honorine ; mettez-vous à ma place. Vous êtes au courant, comme moi, de la situation ; jugez et concluez. Oh ! ne vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.