« Poil de carotte », Chapitre 25 - Le Porte-Plume   

Chapitre 25 - Le Porte-Plume

L’institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut, si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu’ils ne se mouillent, elle leur est hygiénique d’un bout à l’autre.

Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers, Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire :

— Poil de Carotte, regarde ton père là-bas !

M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et on l’aperçoit soudain, planté sur le trottoir d’en face, au coin de la rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.

Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur père.

— Vrai ! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu’un, ce n’était pas à toi.

— Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.

Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d’affectueux. Il ne trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il s’efforce d’embrasser son père. Une première fois il lui touche la barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d’un mouvement machinal, dresse la tête, comme s’il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il n’effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s’expliquer cet accueil étrange.

— Est-ce que mon papa ne m’aimerait plus ? se dit-il. Je l’ai vu embrasser grand frère Félix. Il s’abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi m’évite-t-il ? Veut-on me rendre jaloux ? Régulièrement je fais cette remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j’ai une grosse envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me glacent.

Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M. Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.

Poil de Carotte : Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version on peut deviner.

Monsieur Lepic : Et l’allemand ?

Poil de Carotte : C’est très difficile à prononcer, papa.

Monsieur Lepic : Bougre ! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans savoir leur langue vivante ?

Poil de Carotte : Ah ! d’ici là, je m’y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je crois décidément qu’elle attendra, pour éclater, que j’aie fini mes études.

Monsieur Lepic : Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition ? J’espère que tu n’es pas à la queue.

Poil de Carotte : Il en faut bien un.

Monsieur Lepic : Bougre ! moi qui voulais t’inviter à déjeuner. Si encore c’était dimanche ! Mais en semaine, je n’aime guère vous déranger de votre travail.

Poil de Carotte : Personnellement je n’ai pas grand’chose à faire ; et toi, Félix ?

Grand frère Félix : Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.

Monsieur Lepic : Tu étudieras mieux ta leçon.

Grand frère Félix : Ah ! je la sais d’avance, papa. C’est la même qu’hier.

Monsieur Lepic : Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester jusqu’à dimanche et nous nous rattraperons.

Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.

Poil de Carotte l’attendait avec inquiétude.

— Je verrai, se dit-il, si j’aurai plus de succès ; si, oui ou non, il déplaît maintenant à mon père que je l’embrasse.

Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s’approche.

Mais M. Lepic, d’une main défensive, le tient encore à distance et lui dit :

— Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m’embrasses ? Je te prie de remarquer que j’ôte ma cigarette, moi.

Poil de Carotte : Oh ! mon vieux papa, je te demande pardon. C’est vrai, quelque jour un malheur arrivera par ma faute. On m’a déjà prévenu, mais mon porte-plume tient si à son aise sur mes pavillons que j’y laisse tout le temps et que je l’oublie. Je devrais au moins ôter ma plume ! Ah ! pauvre vieux papa, je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.

Monsieur Lepic : Bougre ! tu ris parce que tu as failli m’éborgner.

Poil de Carotte : Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose : une idée sotte à moi que je m’étais encore fourrée dans la tête.