« Poil de carotte », Chapitre 35 - Les Prunes   

Chapitre 35 - Les Prunes

Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit :

— Canard, dors-tu ?

Poil de Carotte : Non, parrain.

Parrain : Moi non plus. J’ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher des vers.

— C’est une idée, dit Poil de Carotte.

Ils sautent du lit, s’habillent, allument une lanterne et vont dans le jardin.

Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers pour se pêche. Il les recouvre d’une mousse humide, de sorte qu’il n’en manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante.

— Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l’attrape que s’il s’éloigne trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, pour qu’il ne glisse pas. S’il est à demi rentré, lâche-le : tu le casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D’abord il pourrit les autres, et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent leurs vers ; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu’avec des vers entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l’eau. Le poisson s’imagine qu’ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.

— Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j’ai les doigts barbouillés de leur sale bave.

Parrain : Un ver n’est pas sale. Un ver est ce qu’on trouve de plus propre au monde. Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la terre. Pour ma part, j’en mangerais.

Poil de Carotte : Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.

Parrain : Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d’abord les faire griller, puis les écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des prunes.

Poil de Carotte : Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu’elle pense à toi, elle a mal au cœur. Moi, je t’approuve sans t’imiter, car tu n’es pas difficile et nous nous entendons très bien.

Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les avalant d’un coup, toutes rondes, noyau compris ;

— Ce sont les meilleures.

Poil de Carotte : Oh ! je finirai par m’y mettre et j’en mangerai comme toi. Je crains seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m’embrasse.

— Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.

Poil de Carotte : C’est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. Je t’aime bien, mon vieux parrain, mais je t’aimerais davantage, plus que tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.

Parrain : Canard ! canard ! ça conserve.