« Poil de carotte », Chapitre 37 - Le Coffre-Fort   

Chapitre 37 - Le Coffre-Fort

Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit :

— Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j’ai reçu une bonne fessée. Et toi ?

Poil de Carotte : Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d’être battue, nous ne faisions rien de mal.

Mathilde : Non, pour sûr.

Poil de Carotte : Je t’affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me marierais bien avec toi.

Mathilde : Moi, je me marierais bien avec toi aussi.

Poil de Carotte : Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais n’aie pas peur, je t’estime.

Mathilde : Tu es riche à combien, Poil de Carotte ?

Poil de Carotte : Mes parents ont au moins un million.

Mathilde : Combien que ça fait un million ?

Poil de Carotte : Ça fait beaucoup ; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur argent.

Mathilde : Souvent, mes parents se plaignent de n’en avoir guère.

Poil de Carotte : Oh ! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu’on le plaigne, et pour flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J’entends grincer la serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma sœur, personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s’ouvre. Papa y rend de l’argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite l’argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, preuve qu’il y a plus d’un million dans le coffre-fort.

Mathilde : Et pour l’ouvrir, il dit un mot. Quel mot ?

Poil de Carotte : Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.

Mathilde : Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le répéter.

Poil de Carotte : Non, c’est notre secret à papa et à moi.

Mathilde : Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.

Poil de Carotte : Pardon, je le sais.

Mathilde : Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C’est bien fait, c’est bien fait.

— Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.

— Parions quoi ? dit Mathilde hésitante.

— Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras le mot.

Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités au lieu d’une.

— Dis le mot d’abord, Poil de Carotte.

Poil de Carotte : Tu me jures qu’après tu te laisseras toucher où je voudrai.

Mathilde : Maman me défend de jurer.

Poil de Carotte : Tu ne sauras pas le mot.

Mathilde : Je m’en fiche bien de ton mot. Je l’ai deviné, oui, je l’ai deviné.

Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.

— Écoute, Mathilde, tu n’as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta parole d’honneur. Le mot que papa prononce avant d’ouvrir son coffre-fort, c’est "Lustucru". À présent, je peux toucher où je veux.

— Lustucru ! Lustucru ! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître un secret et la peur qu’il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t’amuses pas de moi !

Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s’avance, décidé, la main tendue, elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu’elle rie sec.

Et elle a disparu qu’il entend qu’on ricane derrière lui.

Il se retourne. Par la lucarne d’une écurie, un domestique du château sort la tête et montre les dents.

— Je t’ai vu, Poil de Carotte, s’écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère.

Poil de Carotte : Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est un faux nom que j’ai inventé. D’abord, je ne connais point le vrai.

Pierre : Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n’en parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.

Poil de Carotte : Du reste ?

Pierre : Oui, du reste. Je t’ai vu, je t’ai vu, Poil de Carotte ; dis voir un peu que je ne t’ai pas vu. Ah ! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s’élargiront ce soir !

Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s’éteindre, il s’éloigne, les mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.