« Poil de carotte », Chapitre 40 - En Chasse   

Chapitre 40 - En Chasse

M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses souliers se blessent, il n’en dit mot, et ses doigts se cordellent ; le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.

Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit :

— Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous le reprendrons ce soir ?

— Non, papa, dit Poil de Carotte, j’aime mieux le garder.

Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix.

Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer son épaule endolorie. S’il rencontre quelqu’un, il montre son dos avec affection et oublie un moment sa charge.

Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le soutenir.

— Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.

Poil de Carotte, irrité, s’arrête debout au soleil. Il regarde son père piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l’égaliser comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les chardons, tandis que Pyrame même, n’en pouvant plus, cherche l’ombre, se couche un peu et halète, toute sa langue dehors.

— Mais il n’y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des orties, fourrage. Si j’étais lièvre gîté au creux d’un fossé, sous les feuilles, c’est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur !

Et en sourdine il maudit M. Lepic ; il lui adresse de menues injures.

Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d’à côté, où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de lièvre.

— Il me dit de l’attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c’est comme si on s’asseyait. Nous rentrerons bredouilles, ce soir.

Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.

« Chaque fois qu’il touche le bord de sa casquette, » voilà Pyrame en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s’approche le plus près possible, la crosse au défaut de l’épaule. Poil de Carotte s’immobilise, et un premier jet d’émotion le fait suffoquer.

Il soulève sa casquette Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte laisse retomber la casquette ou qu’il simule un grand salut, M. Lepic manque ou tue.

Poil de Carotte l’avoue, ce système n’est pas infaillible. Le geste trop souvent répété ne produit plus d’effet, comme si la fortune se fatiguait de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et à cette condition, ça réussit presque toujours.

— As-tu vu le coup ? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. Pourquoi ris-tu ?

— Parce que tu l’as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.

Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.

— Tu parles sérieusement ? dit M. Lepic.

Poil de Carotte : Mon Dieu ! je n’irai pas jusqu’à prétendre que je ne me trompe jamais.

Monsieur Lepic : Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si tu tiens à ta réputation de garçon d’esprit, de débiter ces bourdes devant des étrangers. On t’éclaterait au nez. À moins que, par hasard, tu ne te moques de ton père.

Poil de Carotte : Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis qu’un serin.