« Poil de carotte », Chapitre 41 - La Mouche   

Chapitre 41 - La Mouche

La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle ardeur, s’applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s’il fuyait un ogre. Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la soif. D’ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d’eau-de-vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, que la chasse grise, oublie d’en demander.

— Une goutte, papa ?

Le vent n’apporte qu’un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte qu’il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite de son père. Soudain, il s’arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, l’agite vivement, le retire, puis feint d’écouter, et il crie à M. Lepic :

— Tu sais, papa, je crois que j’ai une mouche dans l’oreille.

Monsieur Lepic : Ote-la, mon garçon.

Poil de Carotte : Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l’entends qu’elle bourdonne.

Monsieur Lepic : Laisse-la mourir toute seule.

Poil de Carotte : Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid ? Monsieur Lepic : Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.

Poil de Carotte : Si je versais un peu d’eau-de-vie pour la noyer ? Me donnes-tu la permission ?

— Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.

Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de réclamer sa part.

Et bientôt, Poil de Carotte s’écrie allègre, en courant :

— Tu sais, papa, je n’entends plus la mouche. Elle doit être morte. Seulement, elle a tout bu.

[modifier] La première Bécasse

— Mets-toi là, dit M. Lepic. C’est la meilleure place. Je me promènerai dans le bois avec le chien ; nous ferons lever les bécasses, et quand tu entendras : pit, pit, dresse l’oreille et ouvre l’œil. Les bécasses passeront sur la tête.

Poil de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C’est la première fois qu’il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.

Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D’abord il regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.

— Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu es trop près.

Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, déchargea son arme à bout portant et rentra dans la terre la boulette grise. Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et un bec sanglant. Toutefois, ce qui consacre la renommée d’un jeune chasseur, c’est de tuer une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de Carotte.

Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes fumeuses. Le vol d’un moustique trouble autant que l’approche du tonnerre. Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l’heure.

Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il les ajuste pour se faire l’œil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là.

Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.

Elles font pit, pit, pit, comme M. Lepic l’avait promis, mais si faiblement que Poil de Carotte doute qu’elles viennent de son côté. Ses yeux se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l’air.

Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l’écho disperse la détonation formidable aux quatre coins du bois.

Poil de Carotte ramasse la bécasse dont l’aile est cassée, l’agite glorieusement et respire l’odeur de la poudre.

Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s’attarde ni ne se hâte plus que d’ordinaire.

— Il n’en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.

Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d’une voix calme à son fils encore fumant :

— Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux ?