« Poil de carotte », Chapitre 45 - La Révolte   

Chapitre 45 - La Révolte

I

Madame Lepic : Mon petit Poil de Carotte chéri, je t’en prie, tu serais bien mignon d’aller me chercher une livre de beurre au moulin. Cours vite. On t’attendra pour se mettre à table.

Poil de Carotte : Non, maman.

Madame Lepic : Pourquoi réponds-tu : non, maman ? Si, nous t’attendrons.

Poil de Carotte : Non, maman, je n’irai pas au moulin.

Madame Lepic : Comment ! tu n’iras pas au moulin ? Que dis-tu ? Qui te demande ?… Est-ce que tu rêves ?

Poil de Carotte : Non, maman.

Madame Lepic : Voyons, Poil de Carotte, je n’y suis plus. Je t’ordonne d’aller tout de suite chercher une livre de beurre au moulin.

Poil de Carotte : J’ai entendu. Je n’irai pas.

Madame Lepic : C’est donc moi qui rêve ? Que se passe-t-il ? Pour la première fois de ta vie, tu refuses de m’obéir.

Poil de Carotte : Oui, maman.

Madame Lepic : Tu refuses d’obéir à ta mère.

Poil de Carotte : À ma mère, oui, maman.

Madame Lepic : Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu ?

Poil de Carotte : Non, maman.

Madame Lepic : Veux-tu te taire et filer ?

Poil de Carotte : Je me tairai sans filer.

Madame Lepic : Veux-tu te sauver avec cette assiette ?

 

II

Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.

— Voilà une révolution ! s’écrie madame Lepic sur l’escalier, levant les bras.

C’est, en effet la première fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore elle le dérangeait ! S’il avait été en train de jouer. Mais, assis par terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour les tenir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Elle n’y comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.

— Ernestine, Félix, il y a du neuf ! Venez voir avec votre père et Agathe aussi. Personne ne sera de trop.

Et même, les rares passants de la rue peuvent s’arrêter.

Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de s’affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le battre. L’instant est si grave qu’elle perd ses moyens. Elle renonce à ses gestes habituels d’intimidation, au regard aigu et brûlant comme une pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvres se décollent à la pression d’une rage intérieure qui s’échappe avec un sifflement.

— Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte de me rendre un léger service, de pousser, en se promenant, jusqu’au moulin. Devinez ce qu’il m’a répondu ; interrogez-le, vous croiriez que j’invente.

Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de répéter. La tendre Ernestine s’approche et lui dit bas à l’oreille :

— Prends garde, il t’arrivera malheur. Obéis, écoute ta sœur qui t’aime.

Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait sa place à personne. Il ne réfléchit point que si Poil de Carotte se dérobe désormais, une part des commissions reviendra de droit au frère aîné ; il l’encouragerait plutôt. Hier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujourd’hui il l’observe en égal et le considère. Il gambade et s’amuse beaucoup.

— Puisque c’est la fin du monde renversé, dit madame Lepic atterrée, je ne m’en mêle plus. Je me retire. Qu’un autre prenne la parole et se charge de dompter la bête féroce. Je laisse en présence le fils et le père. Qu’ils se débrouillent.

— Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d’une voix étranglée, car il manque encore d’habitude, si tu exiges que j’aille chercher cette livre de beurre au moulin, j’irai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d’y aller pour ma mère.

Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cette préférence. Ça le gêne d’exercer ainsi son autorité, parce qu’une galerie l’y invite, à propos d’une livre de beurre.

Mal à l’aise, il fait quelques pas dans l’herbe, hausse les épaules, tourne le dos et rentre à la maison.

Provisoirement l’affaire en reste là.