« Poil de carotte », Chapitre 46 - Le Mot de la Fin   

Chapitre 46 - Le Mot de la Fin

Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n’a point paru, où, chacun s’est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M. Lepic noue sa serviette qu’il jette sur la table et dit : — Personne ne vient se promener avec moi jusqu’au biquignon, sur la vieille route ?

Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l’inviter. Il se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit docilement son père.

D’abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de suite. Poil de Carotte, en son esprit, s’exerce à la deviner et à lui répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu dans sa journée une telle émotion qu’il n’en craint pas de plus forte. Et le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.

Monsieur Lepic :
Qu’est-ce que tu attends pour m’expliquer ta dernière conduite qui chagrine ta mère ?

Poil de Carotte :
Mon cher papa, j’ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l’avoue : je n’aime plus maman.

Monsieur Lepic :
Ah ! À cause de quoi ? Depuis quand ?

Poil de Carotte :
À cause de tout. Depuis que je la connais.

Monsieur Lepic :
Ah ! c’est malheureux, mon garçon ! Au moins, raconte-moi ce qu’elle t’a fait.

Poil de Carotte :
Ce serait long. D’ailleurs, ne t’aperçois-tu de rien ?

Monsieur Lepic :
Si. J’ai remarqué que tu boudais souvent.

Poil de Carotte :
Ça m’exaspère qu’on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n’ayez pas l’air de vous occuper de lui. C’est sans importance.

Je te demande pardon, mon papa, ce n’est sans importance que pour les pères et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j’en conviens, pour la forme, mais il arrive aussi, je t’assure, que je rage énergiquement de tout mon cœur, et je n’oublie plus l’offense.

Monsieur Lepic :
Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.

Poil de Carotte :
Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.

Monsieur Lepic :
Je suis obligé de voyager.

Poil de Carotte, avec suffisance : Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t’absorbent, tandis que maman, c’est le cas de te le dire, n’a pas d’autre chien que moi à fouetter. Je me garde de m’en prendre à toi. Certainement je n’aurais qu’à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l’exiges, je te mettrai au courant du passé. Tu verras si j’exagère et si j’ai de la mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple ?

Monsieur Lepic :
Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.

Poil de Carotte :
Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J’y progresserais.

Monsieur Lepic :
C’est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je t’abandonne. D’ailleurs, ne pense pas qu’à toi. En ce qui me concerne, ta société me manquerait.

Poil de Carotte :
Tu viendras me voir, papa.

Monsieur Lepic :
Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.

Poil de Carotte :
Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.

Monsieur Lepic :
Non. Je t’ai traité jusqu’ici comme ton frère et ta sœur, avec le soin de ne privilégier personne. Je continuerai.

Poil de Carotte :
Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j’y vole ton argent, et je choisirai un métier.

Monsieur Lepic :
Lequel ? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par exemple ?

Poil de Carotte :
Là ou ailleurs. Je gagnerais ma vie et je serais libre.

Monsieur Lepic :
Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles ?

Poil de Carotte :
Si pourtant je te disais, papa, que j’ai essayé de me tuer.

Monsieur Lepic :
Tu charges ! Poil de Carotte.

Poil de Carotte :
Je te jure que pas plus tard qu’hier, je voulais encore me pendre.

Monsieur Lepic :
Et te voilà. Donc tu n’en avais guère envie. Mais au souvenir de ton suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t’imagines que la mort n’a tenté que toi. Poil de Carotte, l’égoïsme te perdra. Tu tires toute la couverture. Tu te crois seul dans l’univers.

Poil de Carotte :
Papa, mon frère est heureux, ma sœur est heureuse, et si maman n’éprouve aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu’il y a des gens heureux parmi l’espèce humaine.

Monsieur Lepic :
Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair au fond des cœurs ? Comprends-tu déjà toutes les choses ?

Poil de Carotte :
Mes choses à moi, oui, papa ; du moins je tâche.

Monsieur Lepic :
Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.

Poil de Carotte :
Ça promet.

Monsieur Lepic :
Résigne-toi, blinde-toi, jusqu’à ce que majeur et ton maître, tu puisses t’affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et d’humeur. D’ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi ; tu t’amuserais ; je te garantis des surprises consolantes.

Poil de Carotte :
Sans doute, les autres ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je réclame aujourd’hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait préférable au mien ? J’ai une mère. Cette mère ne m’aime pas et je ne l’aime pas.

— Et moi, crois-tu donc que je l’aime ? dit avec brusquerie M. Lepic impatienté.

À ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme honteuse d’avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d’oie et ses paupières baissées qui lui donnent l’air de dormir en marche.

Un instant Poil de Carotte s’empêche de parler. Il a peur que sa joie secrète et cette main qu’il saisit et qu’il garde presque de force, tout ne s’envole.

Puis il ferme le poing, menace le village qui s’assoupit là-bas dans les ténèbres et il lui crie avec emphase :

— Mauvaise femme ! te voilà complète. Je te déteste.

— Tais-toi, dit M. Lepic, c’est ta mère après tout.

— Oh ! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça parce que c’est ma mère.