« Poil de carotte », Chapitre 5 - Sauf votre respect   

Chapitre 5 - Sauf votre respect

Peut-on, doit-on le dire ? Poil de Carotte, à l’âge où les autres communient, blancs de cœur et de corps, est resté malpropre. Une nuit, il a trop attendu, n’osant demander.

Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.

Quelle prétention !

Une autre nuit, il s’est rêvé commodément installé contre une borne, à l’écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il s’éveille. Pas plus de borne près de lui qu’à son étonnement !

Madame Lepic se garde de s’emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de Carotte déjeune avant de se lever.

Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic, avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh ! très peu.

À son chevet, grand frère Félix et sœur Ernestine observent Poil de Carotte d’un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal. Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son enfant. Du coin de l’œil, elle semble dire à grand frère Félix et à sœur Ernestine :

— Attention ! préparez-vous !

— Oui, maman.

Par avance, ils s’amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés comme pour leur demander :

— Y êtes-vous ?

lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l’enfonce jusqu’à la gorge, dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui dit, à la fois goguenarde et dégoûtée :

— Ah ! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la tienne encore, de celle d’hier.

— Je m’en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure espérée.

Il s’y habitue, et quand on s’habitue à une chose, elle finit par n’être plus drôle du tout.