« Poil de carotte », Chapitre 9 - La Carabine   

Chapitre 9 - La Carabine

M. Lepic dit à ses fils :

— Vous avez assez d’une carabine pour deux. Des frères qui s’aiment mettent tout en commun.

— Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partagerons la carabine. Et même il suffira que Poil de Carotte me la prête de temps en temps.

Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.

M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande :

— Lequel des deux la portera le premier ? Il semble que ce doit être l’aîné.

Grand frère Félix : Je cède l’honneur à Poil de Carotte. Qu’il commence !

Monsieur Lepic : Félix, tu te conduis gentiment, ce matin. Je m’en souviendrai.

M. Lepic installe la carabine sur l’épaule de Poil de Carotte.

Monsieur Lepic : Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.

Poil de Carotte : Emmène-t-on le chien ?

Monsieur Lepic : Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D’ailleurs, des chasseurs comme vous ne blessent pas : ils tuent raide.

Poil de Carotte et grand frère Félix s’éloignent. Leur costume simple est celui de tous les jours. Ils regrettent de n’avoir pas de bottes, mais M. Lepic leur déclare souvent que le vrai chasseur les méprise. La culotte de vrai chasseur traîne sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche ainsi dans la patouille, les terres labourées, et des bottes se forment bientôt, montent jusqu’aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la consigne de respecter.

— Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand frère Félix.

— J’ai bon espoir, dit Poil de Carotte.

Il éprouve une démangeaison au défaut de l’épaule et se refuse d’y coller la crosse de son arme à feu.

— Hein ! dit grand frère Félix, je te la laisse porter tout ton soûl !

— Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.

Quand une bande de moineaux s’envole, il s’arrête et fait signe a grand frère Félix de ne plus bouger. La bande passe d’une haie à l’autre. Le dos voûté, les deux chasseurs s’approchent sans bruit, comme si les moineaux dormaient. La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. Les deux chasseurs se redressent ; grand frère Félix jette des insultes. Poil de Carotte, bien que son cœur batte, paraît moins impatient. Il redoute l’instant où il devra prouver son adresse. S’il manquait ! Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l’attendre.

Grand frère Félix : Ne tire pas, tu es trop loin.

Poil de Carotte : Crois-tu ?

Grand frère Félix : Pardine ! Ça trompe de se baisser. On se figure qu’on est dessus ; on en est très loin.

Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu’il a raison. Les moineaux, effrayés, repartent.

Mais il en reste un, au bout d’une branche qui plie et le balance. Il hoche la queue, remue la tête, offre son ventre.

Poil de Carotte : Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j’en suis sûr.

Grand frère Félix : Ote-toi voir. Oui, en effet, tu l’as beau. Vite, prête-moi ta carabine.

Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille : à sa place, devant lui, grand frère Félix épaule, vise, tire, et le moineau tombe.

C’est comme un tour d’escamotage. Poil de Carotte tout à l’heure serrait la carabine sur son cœur. Brusquement, il l’a perdue, et maintenant il la retrouve, car grand frère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant le chien, court ramasser le moineau et dit :

— Tu n’en finis pas, il faut te dépêcher un peu.

Poil de Carotte : Un peu beaucoup.

Grand frère Félix : Bon, tu boudes !

Poil de Carotte : Dame, veux-tu que je chante ?

Grand frère Félix : Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu ? Imagine-toi que nous pouvions le manquer.

Poil de Carotte : Oh ! moi…

Grand frère Félix : Toi ou moi, c’est la même chose. Je l’ai tué aujourd’hui, tu le tueras demain.

Poil de Carotte : Ah ! demain.

Grand frère Félix : Je te le promets.

Poil de Carotte : Je sais ? tu me le promets, la veille.

Grand frère Félix : Je te le jure ; es-tu content ?

Poil de Carotte : Enfin !…Mais si tout de suite nous cherchions un autre moineau ; j’essaierais la carabine.

Grand frère Félix : Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer le bec.

Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un paysan qui les salue et dit :

— Garçons, vous n’avez pas tué le père, au moins ?

Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, triomphants, et M. Lepic, dès qu’il les aperçoit, s’étonne :

— Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine ! Tu l’as donc portée tout le temps ?

— Presque, dit Poil de Carotte.