« L'héritage mystérieux », XV - Le pacte   

XV - Le pacte

M. de Beaupréau et Williams, demeurés seuls, se regardèrent un moment en silence, comme deux adversaires à l’heure d’un combat acharné.

Puis le baronnet alla fermer la porte, se plaça devant lui, et regarda froidement le chef de bureau.

– Monsieur, dit-il, vous êtes, il me semble, M. le baron de Beaupréau, chef de bureau au ministère des affaires étrangères, en passe de devenir chef de division, riche de deux cent mille francs, et père d’une charmante jeune personne, mademoiselle Hermine, avec laquelle j’ai eu l’honneur de danser hier soir ?

– Monsieur… balbutia M. de Beaupréau, dont le regard hébété semblait être rivé à ce canon de pistolet que Williams continuait à tenir à la main.

– Or, poursuivit le baronnet, voici que, par suite de circonstances que je vous raconterai plus tard, je vous surprends, à dix heures du soir, dans une maison borgne où vous avez fait attirer une jeune fille honnête et pure jusqu’ici… et vous livrant…

– Monsieur, interrompit le chef de bureau hors de lui, que vous importe ?

– À moi personnellement, rien, dit Williams. Mais attendez… Cette jeune fille a dix-huit ans, c’est donc un attentat odieux, infâme, aggravé des circonstances de séquestration et de violences… c’est-à-dire un crime qui peut conduire à la cour d’assises et de la cour d’assises à Toulon ou à Brest, c’est-à-dire aux galères. Comprenez-vous ?

M. de Beaupréau écoutait, frissonnant, et continuait à regarder le pistolet avec stupeur.

– Pour obtenir ce résultat, continua Williams, c’est-à-dire pour changer votre habit de haut fonctionnaire en casaque rouge, et remplacer par la chaîne du bagne le ruban qui s’étale à votre boutonnière ; pour faire, enfin, d’un chef de division futur un forçat, que faut-il ? Presque rien : deux témoins qui viennent confirmer à un juge d’instruction la déposition de votre victime.

– Monsieur… monsieur… balbutia M. de Beaupréau d’une voix tremblante, voulez-vous donc me perdre ?

– Dame ! cette jeune fille m’intéresse. Colar et moi, nous pourrions témoigner…

– Grâce ! exclama M. de Beaupréau éperdu, et tombant à genoux.

– Bon ! fit le baronnet, vous n’êtes réellement pas assez intéressant pour qu’on vous fasse grâce ainsi.

M. de Beaupréau était un de ces hommes qui sont insolents avec les inférieurs, rampants avec ce qui est au-dessus d’eux, forts avec les faibles, lâches et tremblants avec les forts.

Il fut infâme de bassesse devant cet homme, qui d’un mot pouvait le perdre à jamais ; il se roula à ses pieds avec des larmes dans les yeux et des sanglots dans la voix.

Le baronnet sir Williams parut savourer un instant cette lâcheté honteuse, ainsi que les tortures morales de cet homme tombé à sa merci ; puis il le releva, le fit asseoir et lui dit :

– Maintenant, bonhomme, cessez de vous lamenter, et causons.

– Vous me pardonnez ? exclama Beaupréau, qui passa subitement du désespoir à la joie.

– Non, dit Williams, je vais essayer de m’entendre avec vous.

Et comme le chef de bureau attachait sur lui un œil stupide, le baronnet poursuivit d’un ton calme et froid :

– Je ne suis pas un juge d’instruction, et je n’ai pas mission de pourvoir le bagne ; mais je suis maître de vous, maître de votre liberté, de votre honneur et de votre considération, et je vais voir si je puis tirer un parti convenable de cette situation.

M. de Beaupréau crut qu’il était tombé dans les mains de l’un de ces hommes qui font chanter par la possession d’un secret, et il se hâta de dire :

– Voulez-vous de l’argent ? Dites, quelle somme vous faut-il ?

Williams se prit à sourire.

Les instincts avares et cupides de M. de Beaupréau livrèrent alors un combat acharné à la terreur qui le dominait encore.

– Je ne suis pas… riche, murmura-t-il ; mais enfin, dites… parlez…

Le baronnet haussa les épaules :

– Allons donc, mon cher, dit-il, il me faut mieux que quelques chiffons de mille francs.

M. de Beaupréau frissonna.

– Vous voulez donc me ruiner ? murmura-t-il avec angoisse.

– Il est certain, répondit tranquillement Williams, que je ne ferais guère qu’une bouchée de votre fortune.

M. de Beaupréau devint livide, et eut le courage de s’écrier :

– Mais tuez-moi donc tout de suite, alors !

– Rassurez-vous, dit Williams, ce n’est point à votre fortune que j’en veux. Écoutez-moi…

M. de Beaupréau poussa un soupir de soulagement, et regarda Williams avec une stupeur croissante.

– Vous avez une fille, continua le baronnet, une fille que j’ai fait danser la nuit dernière ?

– Oui, balbutia le chef de bureau.

– Vous avez accordé sa main à M. Fernand Rocher ?

– C’est vrai.

– Vous avez eu tort, mon cher monsieur, car votre fille me plaît, et il m’a pris fantaisie de l’épouser.

L’étonnement de M. de Beaupréau, à ces paroles, atteignit les dernières limites.

– Écoutez, poursuivit Williams, je sais vos affaires aussi bien que vous. Hermine n’est pas votre fille…

M. de Beaupréau jeta un cri, et fit un soubresaut sur le siège où Williams l’avait contraint à se rasseoir.

– Écoutez donc, continua Williams avec calme, et ne m’interrompez pas. Je vous disais donc qu’Hermine n’est pas votre fille… Est-ce vrai ?

– C’est très vrai, balbutia M. de Beaupréau.

– Elle est la fille d’un homme dont moi seul, moi, sir Williams, je sais le nom.

Le chef de bureau fit un nouveau mouvement de surprise.

– Cet homme est mort… mort douze fois millionnaire, acheva froidement Williams, tandis que le chef de bureau avait un éblouissement… Il est mort, et moi seul sais son nom, moi seul sais où est déposé son testament.

À ce mot de testament, une lueur étrange se fit dans le cerveau du chef de bureau, qui devina à moitié les projets de Williams.

– Son testament, reprit le baronnet, porte un nom en blanc, le nom du légataire universel… Ce nom, ce devait être, dans la pensée du testateur, celui de la femme déshonorée ou de son enfant, si elle en avait un… Comprenez-vous ?

Et Williams et M. de Beaupréau se regardèrent alors comme deux bandits flairant une curée, et tout prêts à s’allier et à devenir amis, après avoir voulu s’égorger.

– Si j’épouse votre fille, poursuivit Williams, le testament caché se retrouvera, le blanc sera rempli par le nom d’Hermine, et il y aura pour le beau-père une belle part du gâteau.

M. de Beaupréau frissonna d’enthousiasme, comme naguère il avait frissonné de terreur.

– Dans le cas contraire, acheva le baronnet, je demeure muet, et les douze millions sont à jamais perdus.

– Oh ! s’écria M. de Beaupréau avec un sauvage emportement, vous l’épouserez !

Le baronnet regarda froidement son interlocuteur :

– Beau-père, dit-il, entre nous, vous êtes un assez joli scélérat, et je vous crois capable de tous les crimes ; seulement, la tête est faible chez vous, vous avez des passions, vous aimez les petites grisettes, et vous avez besoin d’être dirigé… Vous serez mon esclave !

– Je le serai, murmura Beaupréau, qui courba le front avec l’humilité du crime rencontrant une supériorité.

Ce qui se passa entre ces deux hommes, nul ne le sut, mais lorsque Beaupréau quitta la rue serpente, un pacte ténébreux le liait à sir Williams, et la perte de Fernand Rocher était résolue.