« L'héritage mystérieux », XXV - L’hôtel de la rue Beaujon   

XXV - L’hôtel de la rue Beaujon

Deux jours s’étaient écoulés depuis celui où le baron sir Williams avait reçu la visite de Bastien dans le pavillon de la rue Saint-Lazare, et lui avait annoncé son intention formelle d’obtenir de lui une réparation par les armes.

Pendant ces deux jours, bien des événements que nous connaissons déjà, mais qu’il est nécessaire de récapituler, s’étaient accomplis.

D’abord Cerise avait été attirée rue Serpente, arrachée par Williams à M. de Beaupréau, emmenée par Colar hors de Paris, et confiée à la veuve Fipart.

Ensuite M. de Beaupréau avait joué chez lui cette terrible comédie de la lettre qui devait briser le cœur d’Hermine.

Puis Fernand, accusé de vol et arrêté chez Baccarat, avait été écroué à la Conciergerie.

Enfin Baccarat elle-même, que le baronnet redoutait après s’en être servi, avait été conduite chez Blanche, où nous la retrouverons bientôt.

Or donc, ces événements accomplis, le baronnet sir Williams prit possession du petit hôtel loué par Colar rue Beaujon, et cela le lendemain même du jour où Bastien s’était présenté rue Saint-Lazare. L’hôtel n’était, à vrai dire, qu’un pavillon de deux étages, situé entre cour et jardin. Bâtie par un jeune fou, le duc de L…, deux années auparavant, et meublée par lui avec une élégante prodigalité, cette charmante retraite s’était trouvée abandonnée de son maître au bout de six mois à peine. Le jeune duc, à la suite de sa rupture avec mademoiselle X…, de l’Opéra, s’était brûlé la cervelle.

L’héritier du duc, bon gentilhomme de province, peu soucieux d’habiter Paris, avait loué l’hôtel tout meublé. Un prince russe venait de le quitter lorsque sir Williams en prit possession, au prix annuel de vingt-cinq mille francs de loyer.

Le baronnet s’y installa en quelques heures, avec un domestique composé d’un groom, d’un valet de chambre, d’un cocher et d’une cuisinière ; cinq chevaux prirent possession des écuries. Les remises reçurent trois voitures, un coupé bas, un phaéton et un de ces tilburys à quatre roues d’égale dimension, qu’on nomme araignées. Sir Williams avait payé six mois de loyer en entrant.

Les chevaux et les voitures avaient été achetés au comptant.

Or, le lendemain de son installation, le gentleman s’éveilla vers dix heures, se fit apporter du chocolat, et, ce repas du matin terminé, il se tint le petit discours que voici :

– Sir Williams, mon cher, vous venez de dépenser soixante mille francs en un mois ; c’est juste la moitié de vos économies de Londres, et il est grand temps de palper les douze millions du bonhomme Kermarouet. Or, vos affaires vont un assez joli train jusqu’à présent, et, si cela continue, vous aurez épousé mademoiselle Hermine de Beaupréau avant un mois. Seulement, il faut être hardi et prudent à la fois, et ne point oublier que votre honoré frère, M. le comte Armand de Kergaz, est le dépositaire des douze millions que vous convoitez…

En prononçant ces derniers mots, sir Williams laissa errer un demi-sourire sur ses lèvres :

– Ce pauvre Armand ! dit-il, le voilà amoureux fou de cette petite fille de la rue Meslay, et il est assez bête pour confier son secret à Bastien. Or, les vieillards sont encore moins discrets que les enfants : Bastien s’est empressé de m’apprendre l’histoire de cet amour, et c’est bien heureux, ma foi, car j’en vais profiter !

Un éclat de rire diabolique accompagna ces paroles du baronnet.

– Vous devez vous souvenir, monsieur le comte, reprit-il, que, lorsque nous nous rencontrâmes devant le lit de mort de mon père, et que je sortis, la tête haute, de cette maison dont vous me chassiez, je vous montrai Paris, à mon tour, comme vous me l’aviez montré naguère, et vous disant : « Voilà notre champ de bataille ! » Eh bien ! il y a mieux pour moi que cette fortune immense que je convoite dans la guerre que je vous fais, il y a aussi une haine inextinguible que je poursuis, et Jeanne, cette jeune fille que tout bas peut-être déjà vous appelez votre femme, moi j’en ferai ma maîtresse !

Certes, si Armand de Kergaz avait pu voir, en ce moment l’expression de joie infernale qui brillait dans les yeux du baronnet, il eût tremblé pour son nouvel amour et il eût cru voir se dresser devant lui le fantôme de Marthe, lui criant : « Prends garde ! cet homme est un démon. »

Un coup de sonnette, qui se fit entendre à l’intérieur de l’hôtel et annonçait l’arrivée d’un visiteur, interrompit les réflexions de sir Williams.

– Voici le Beaupréau, se dit-il.

Et, en effet, le chef de bureau entra peu après, vêtu de son éternel habit bleu et de son paletot blanc.

M. de Beaupréau avait l’aspect calme et la mine satisfaite d’un homme pour qui tout marche à souhait.

– Bonjour, cher beau-père, lui dit Williams en lui tendant le bout des doigts d’un air protecteur. Vous êtes exact.

– C’est tout simple, répondit le chef de bureau, je vous apporte des nouvelles.

– Voyons, sont-elles bonnes ?

– Excellentes ! Ma femme et ma fille sont parties.

– Pour quel pays ?

– Elles vont en Bretagne, chez une parente qui habite un château dans le Finistère. Ce pays est si reculé, qu’on s’y croirait au bout du monde, et bien certainement notre amoureux n’ira point les y chercher.

– Il faudrait pour cela, d’abord, dit sir Williams en riant, qu’il eût été acquitté par la cour d’assises.

– Et il ne le sera pas, cela est certain. Sa culpabilité est évidente.

– Beau-père, murmura le baronnet d’un ton railleur, n’êtes-vous point de mon avis, que la justice est infaillible et qu’elle met toujours la main sur le vrai coupable ?

– C’est mon avis, dit M. de Beaupréau avec un sang-froid superbe.

– Ainsi ces dames sont parties ?

– Oui. Hermine a voulu mourir d’abord, du moins elle a cru qu’elle en mourrait, et puis elle s’est décidée à suivre sa mère, à qui, du reste, j’avais conseillé ce voyage pour la distraire.

– Le moyen est bon, cher beau-père, et je ne sais pas d’amour malheureux dont la guérison résiste à un mois de voyage. On part la mort au cœur, on revient avec l’oubli. L’antidote unique de l’amour s’appelle le grand air. Il n’y a pas d’autre remède.

– Aussi Hermine reviendra guérie, surtout lorsqu’elle apprendra le crime de Fernand.

– Elle ne doit point l’apprendre tout de suite ; les femmes ont une si bizarre nature, que souvent l’infamie de ceux qu’elles aiment les attache, au lieu de les éloigner. Ne jouons pas ce jeu-là, et attendons les débats de la cour d’assises, si c’est possible.

– Très bien, dit M. de Beaupréau.

– Seulement, poursuivit sir Williams, n’y aurait-il pas moyen que je fisse un petit voyage en Bretagne ? Vous pourriez me faire présenter dans un château voisin…

– J’y ai songé, et précisément je suis fort lié avec un vieux gentillâtre chasseur, dont la héronnière s’élève à trois lieues du château où vont ces dames. Cela ira tout seul ; avant un mois, vous serez mon gendre.

– Alors vous aurez Cerise.

– Un mois ! murmura Beaupréau qui devint pourpre à ce nom, attendre un mois !…

– Dame ! si vous pouvez me faire épouser Hermine dans huit jours, dans huit jours vous aurez la fleuriste. Troc pour troc, c’est mon système.

– Cependant, fit observer le chef de bureau, vous savez bien que j’ai tout intérêt à vous faire épouser ma fille, puisque vous seul savez…

– Où sont les douze millions, c’est vrai. Mais le hasard a d’incalculables trahisons, et qui me dit que précisément l’homme qui est le détenteur de cette fortune, et cherche ceux à qui elle appartient, ne vous rencontrera point, sans qu’il soit besoin de mon intermédiaire ?

– C’est juste, murmura M. de Beaupréau, touché de la logique de cet argument.

– Or, reprit sir Williams avec l’impertinence d’un valet de comédie, si cela était et que je vous eusse rendu cette petite Cerise que vous adorez, vous chercheriez un tout autre gendre que moi, ne fût-ce que pour disposer à votre guise des douze millions.

– Vous oubliez que je suis votre complice ?

– Non, mais deux garanties valent mieux qu’une. Or, un bonhomme comme vous, dont la tête est enflée de toutes les passions violentes, traversera peut-être le déshonneur, le bagne, le ridicule pour avoir de l’or ; mais il sacrifiera l’or à cet amour de bête fauve qui vous tient. Vous me serviriez avec la nonchalance d’un complice, je veux que vous me serviez avec un zèle absolu. Je veux épouser Hermine d’abord ; foi de baronnet, vous aurez Cerise le jour même de mes noces.

Beaupréau courbait le front, et son cœur bouillonnait d’une fiévreuse impatience.

– Quand je devrais la traîner moi-même devant un officier de l’état civil, Hermine sera votre femme, murmura-t-il.

– J’y compte, répondit sir Williams.

Puis le baronnet ajouta :

– Ainsi, je pourrai aller en Bretagne ?

– Sur-le-champ, si vous voulez.

– Non, j’ai affaire à Paris quelques jours encore… Mais vous, cher beau-père, vous devriez demander un congé au ministère et rejoindre votre femme. De là vous m’enverrez chaque jour un petit bulletin de l’état moral de ma fiancée, et vous me préparerez tout doucement les voies.

– À merveille ! répondit Beaupréau.

– À présent, dit le gentleman, voulez-vous visiter mon hôtel ? voir mes écuries ? J’ai acheté avant-hier une jument irlandaise qui est superbe : quatre ans, robe alezan brûlé, par Éclair et Dinah. J’ai également une voiture de chasse qui est un bijou. À première vue, c’est un simple phaéton ; mais en pressant un ressort, le siège de derrière, qui est destiné à un domestique, se développe outre mesure et finit par devenir une sorte de grande caisse sans couvercle dans laquelle dix à douze chiens peuvent tenir à l’aise.

– Si vous chassez, dit M. de Beaupréau, votre présentation en Bretagne sera fort simplifiée.

– Je chasse, dit laconiquement Williams, qui sauta hors de son lit sans daigner appeler son valet de chambre, passa un pantalon à pied et endossa une de ces vestes longues appelées vestes d’écurie ; puis il prit le chef de bureau par le bras et lui dit :

– Venez, beau-père. Je veux que vous ayez une certaine opinion du bon goût et des ressources de votre gendre futur.

Sir Williams prit M. de Beaupréau par le bras et le conduisit d’étage en étage, ne lui faisant grâce d’aucun recoin. Puis, cette inspection terminée et les écuries visitées, il le congédia en lui disant avec une bonhomie sous laquelle perçait l’ordre le plus formel :

– Vous devriez demander votre congé aujourd’hui même et partir ce soir pour la Bretagne.