« L'héritage mystérieux », XLI - Faux indices   

XLI - Faux indices

Le comte Armand de Kergaz tenait donc enfin le fil de cette ténébreuse intrigue si habilement et si péniblement ourdie par sir Williams, dans le but d’accaparer cet immense héritage du baron Kermor de Kermarouet.

Mais ce premier fil n’était rien, si ce n’est la preuve morale que le baronnet avait fait enlever Jeanne et Cerise, accuser de vol Fernand Rocher, et enfermer Baccarat comme folle. Les preuves matérielles manquaient.

D’ailleurs, sir Williams était absent.

Enfin, il devenait évident que M. de Beaupréau était en tout cela son complice. Or, le comte de Kergaz avait deux partis à prendre.

S’adresser à l’autorité, faire arrêter à la fois sir Williams et M. de Beaupréau, compromettre ainsi, et peut-être inutilement, l’homme dont Hermine portait le nom, et n’avoir d’autre témoignage à produire que celui de Baccarat, un témoignage que l’amour de la jeune femme pour Fernand rendait suspect ; ou bien laisser provisoirement Fernand Rocher sous le poids de l’accusation, suivre sir Williams pas à pas, épier ses mouvements, ses démarches, et le forcer à se trahir lui-même.

En même temps essayer de retrouver Cerise et Jeanne à l’aide de sa police particulière, sans même signaler leur disparition à l’autorité.

La situation était difficile et pleine d’anxiété. Il fallait arracher deux femmes à leurs séducteurs et prouver l’innocence d’un homme sans pour cela dénoncer les vrais coupables.

L’infernal génie de sir Williams s’était si bien développé dans ce vaste plan d’attaque aux millions, qu’un homme aussi fort que lui devenait indispensable pour le déjouer.

Or, pour déjouer et vaincre sir Williams, il devenait dangereux, pour ne pas dire imprudent, de l’attaquer ouvertement ; il fallait user de ruse, de patience, et lui faire cette guerre occulte et sourde que la police fait aux voleurs. Sir Williams avait quitté Paris, il fallait rejoindre sir Williams.

Jeanne et Cerise avaient disparu ; besoin était de retrouver leurs traces.

Enfin, avant d’entamer la lutte avec le baronnet, il fallait savoir si réellement madame de Beaupréau et sa fille étaient bien celles que cherchait l’exécuteur testamentaire du baron Kermor de Kermarouet.

Pour suivre pas à pas et débrouiller cette vaste intrigue, il fallait, en un mot, employer autant de génie pour le bien que sir Williams en déployait pour le mal.

Baccarat se souvenait avoir, sous la dictée du baronnet, écrit à Cerise de se rendre rue Serpente, 19.

Évidemment, c’était déjà là un indice, et avant toutes choses, M. de Kergaz jugea utile de faire surveiller cette maison.

Il s’y rendit donc vers le soir, en examina attentivement les murs délabrés, les persiennes demi-closes, la porte bâtarde, qui paraissait ne s’ouvrir qu’à de longs intervalles.

Cerise s’y trouvait-elle ?

Deux agents du comte passèrent la nuit en sentinelle dans la rue ; nul ne sortit de la maison, nul n’y entra. Les voisins, adroitement questionnés, répondirent que le dernier propriétaire, qui se nommait Coquelet, était absent depuis deux jours, ainsi que sa femme.

En même temps, M. de Kergaz apprit que M. de Beaupréau avait quitté Paris pour rejoindre sa femme et sa fille parties pour la Bretagne.

Ce départ du chef de bureau coïncidait avec celui de sir Williams.

Il était à présumer que le baronnet allait faire sa cour à Hermine et demander sa main.

Mais, en admettant cette hypothèse, où était Jeanne ?

Or, Armand était homme, c’est-à-dire que si grande que fût son abnégation de lui-même, il ne pouvait que reléguer au second plan Fernand, Cerise, Hermine, et tous ceux qu’enveloppait l’astuce criminelle de sir Williams. Ce qu’il voulait, ce qu’il fallait faire avant tout, c’était retrouver Jeanne… C’était la venger si elle avait eu le sort de Marthe.

Cependant, si le baronnet sir Williams avait quitté Paris, il n’était point probable qu’il eût emmené en même temps Jeanne et Cerise et qu’il n’eût laissé personne chargé de le représenter ; car il était évident qu’il n’était pas le seul à conduire cette vaste intrigue, et que s’il était la tête qui pense, bien certainement il avait à sa disposition des bras pour exécuter.

Armand comprit donc qu’il était nécessaire, avant tout, de soustraire Baccarat à toute poursuite, et il la garda chez lui, avec la défense expresse de sortir.

Enfin, Léon Rolland eut ordre de ne plus venir à l’hôtel que le soir, en passant par la rue des Lions-Saint-Paul et entrant par les jardins, au lieu de pénétrer par la porte cochère. Il ne fallait point éveiller l’attention de l’ennemi, il fallait le laisser poursuivre tranquillement son œuvre et ne pas le mettre sur ses gardes…

Mais tandis que M. de Kergaz s’apprêtait à cette lutte sourde et terrible, l’éveil était donné aux gens de sir Williams par l’évasion de Baccarat.

Ainsi que l’avait prévu la courtisane, l’infirmière qui couchait auprès d’elle ne s’était aperçue de rien, le soir en rentrant, et, croyant Fanny partie et sa maîtresse endormie, elle s’était mise au lit à son tour.

Mais, le lendemain, elle avait été éveillée par des gémissements étouffés qui paraissaient s’échapper du fond de l’appartement. Elle était donc entrée dans la chambre de Baccarat, avait écarté les rideaux, soulevé les couvertures… et découvert le traversin !

Les gémissements se faisaient toujours entendre ; l’infirmière avait couru alors à la porte du cabinet de toilette et avait essayé de l’ouvrir…

Cette porte, on s’en souvient, Baccarat l’avait fermée à double tour, emportant la clef.

L’infirmière appela à son aide, on accourut ; la porte fut enfoncée et l’on trouva dans le cabinet la malheureuse soubrette liée, bâillonnée et à demi étouffée.

Elle raconta alors que, dans un accès de fureur folle, – car Fanny, malgré son émoi, n’était pas femme à trahir le secret de sir Williams et à convenir que la folie de sa maîtresse n’existait pas, – Baccarat l’avait renversée, foulée aux pieds, étranglée à moitié, et qu’alors elle avait perdu la tête et s’était évanouie.

Quand il eut été bien constaté que Baccarat s’était évadée la veille en prenant les habits de sa femme de chambre, Fanny exprima le désir de prévenir sir Williams avant qu’aucune recherche fût faite ; et comme ce désir paraissait fort naturel, on la laissa partir et courir rue Beaujon.

Mais le baronnet sir Williams était parti la veille au soir, et Fanny trouva en son lieu et place Colar, déguisé en intendant.

En apprenant l’évasion de Baccarat, le lieutenant du baronnet bondit comme s’il eût été mordu par un reptile.

– Sangdieu ! s’écria-t-il, si Baccarat trouve Léon, nous sommes propres ! Avant trois jours, nous sommes tous pincés, et je retourne au bagne. Il faut supprimer Léon.

Colar songea alors à écrire à sir Williams pour l’engager à revenir sur-le-champ. Mais il hésita. Rappeler le baronnet, n’était-ce point retarder le mariage et le gain des douze millions.

Colar renonça donc à ce parti extrême, mais il se rendit tout de suite à l’atelier de M. Gros, l’ébéniste de la rue Chapon, où, on le sait, il s’était fait admettre comme ouvrier aux pièces, moyen à l’aide duquel il s’était lié avec Léon Rolland.

À la vue du faux ouvrier qu’on n’avait pas aperçu à l’atelier depuis plusieurs jours, le brave maître ébéniste ne put s’empêcher de lui dire :

– Tu es donc devenu millionnaire, Colar ?

– Vous voulez rire, patron, dit celui-ci ; si j’étais millionnaire, je m’établirais.

– C’est donc pour cela que tu ne fais rien n’étant qu’ouvrier ?

– J’ai été malade ces temps derniers ; et puis… j’étais un peu bu.

– Reviens-tu travailler, au moins ?

– Pas aujourd’hui, patron. Je venais pour voir votre contre-maître, Léon Rolland.

– Ah ! dit M. Gros, le pauvre garçon a une plus rude besogne que le travail depuis trois jours.

– Qu’est-ce qu’il a donc, patron ?

– C’est toute une histoire… Sa promise l’a quitté… ou on l’a enlevée… ou elle s’est périe… il ne sait pas au juste. Mais enfin, elle a disparu.

– Vrai ! s’écria Colar avec une émotion subite…

– Voici trois jours qu’il est quasiment comme un fou…

– Il faut que je le voie, dit Colar. Où le trouverai-je ?

– Il est venu ici ce matin, répondit un ouvrier ; faut croire qu’il reviendra ce soir encore. Il s’imagine toujours que sa promise lui écrira et qu’elle adressera sa lettre ici.

Colar, n’ayant point trouvé Léon Rolland chez l’ébéniste, alla rôder aux environs de la rue Bourbon-Villeneuve, pensant bien qu’il finirait par le rencontrer.

Léon, en effet, sortait de chez sa mère vers quatre ou cinq heures de l’après-midi, lorsqu’il se trouva face à face avec Colar.

Il alla à lui et lui serra la main :

– Bonjour, mon vieux, lui dit-il avec tristesse, comment vas-tu ?

– Mal, dit Colar, j’ai le cœur gros.

– Tu as le cœur gros, toi ?

– Oui, parce que, après tout, je suis bon enfant, et que le chagrin des amis, c’est mon chagrin à moi.

Léon Rolland tressaillit et regarda attentivement Colar.

– Oui, dit celui-ci, je sais tout.

– Tu sais tout ? Tu sais…

– Que la petite est partie, oui.

– Partie ? Oh ! non, on me l’a enlevée.

– Allons donc ! fit Colar, est-ce qu’on enlève les filles de dix-huit ans, en plein Paris ?

– Colar, murmura l’ouvrier d’un ton sévère, Cerise était une honnête fille.

– Je ne dis pas non, mais…

– Nom d’une pipe ! s’écria Léon, oserais-tu dire le contraire ?

– Moi, non, murmura Colar avec tristesse ; seulement, je sais ce que je dis…

L’ébéniste lui secoua vivement le bras :

– Que dis-tu donc alors ? fit-il avec colère. Tu oublies que Cerise sera ma femme !

– Même enlevée ?

– Oh ! murmura Léon, je me vengerai va ! ou plutôt M. le comte me vengera.

À son tour, Colar tressaillit.

– De qui parles-tu ? demanda-t-il.

– De mon protecteur, le comte de Kergaz.

– Je ne le connais pas… dit froidement Colar, qui, cependant, était en proie à une émotion terrible.

– Maintenant, poursuivit Léon, nous savons qui a fait le coup.

– Comment, vous savez ?…

– Oui, c’est un faux Anglais… sir Williams.

Colar fit des efforts surhumains pour cacher son trouble à ces derniers mots :

– Nous sommes pincés, pensa-t-il ; les millions sont perdus !

Mais Colar n’était pas homme à perdre la tête ; il se domina complètement en deux secondes, et n’eut plus qu’un désir, qu’une préoccupation tenace : se débarrasser de Léon.

– Ce sera toujours un de moins, pensa-t-il.

– Léon, dit-il, je viens de chez le patron.

– T’es-tu remis au travail ?

– Non, j’allais pour te voir. Je voulais te parler de la petite.

– Tu voulais m’en parler, toi ?

– Oui, mais comme c’est une histoire, entrons quelque part.

Colar entraîna Léon Rolland dans un petit café, au coin de la rue de la Lune, rechercha du regard une table isolée et s’y assit avec son compagnon, demandant un verre de vin.

– Écoute, vieux, dit-il alors, je suis ton ami, parce que tu es bon enfant et que tu me plais…

– Toi aussi ! dit Léon.

– Ça fait que je ne voudrais pas que tu fisses des bêtises, moi.

– Mais de quelles bêtises parles-tu ?

– Suffit, je m’entends, fit Colar d’un air mystérieux.

– Colar, s’écria l’ouvrier, si tu sais quelque chose sur Cerise, dis-le-moi.

– Je ne sais rien, dit Colar ; seulement je l’ai vue.

– Tu l’as vue, toi ? tu l’as vue ?

– Oui, mon vieux.

Léon jeta un cri de joie :

– Mais où ? mais quand ? demanda-t-il avec anxiété.

– Je l’ai vue hier, à Bougival.

– Hier, dis-tu ? à Bougival ?… mais avec qui ? comment l’as-tu vue ?

– Elle était dans une voiture fermée, une voiture à deux chevaux…

– Mais avec qui ? avec qui ? demanda Léon, dont les tempes se baignaient de sueur.

Colar parut hésiter.

– Mais parle donc ! fit Léon, parle donc !

– Avec un jeune homme, murmura Colar, un jeune homme brun, mis comme un prince…

– Mais, s’écria le malheureux ouvrier, cela n’est pas possible !… Elle se débattait, alors, elle appelait au secours, n’est-ce pas ?

– Pauvre vieux ! dit Colar avec compassion, comme tu ne connais pas les femmes… Elle était bien tranquille, au contraire : le jeune homme lui parlait, et elle souriait…

– Colar ! Colar ! s’écria Léon Rolland, tu t’es trompé ou tu mens, ce n’était pas Cerise.

– Allons donc ! je l’ai bien reconnue, moi.

– Mais où allait cette voiture ?

– Elle a monté le vallon.

– Et puis ?

– Ah ! dame, je ne l’ai pas suivie.

– Colar, dit Léon en serrant la main de l’ouvrier avec force, tu vas venir avec moi, n’est-ce pas ?

– Où veux-tu aller ?

– À Bougival ; je veux retrouver Cerise.

– Mais, dit Colar, il est presque nuit… c’est trop tard.

– Nous y coucherons, dit Léon.

Colar parut réfléchir.

– Au fait, dit-il, allons-y, j’ai mon idée ; mais, dans une heure, j’ai une course à faire.

Colar avait besoin de préparer le piège où Léon Rolland allait tomber.

Et il ajoutait comme après réflexion :

– Veux-tu être ici dans une heure, ou m’y attendre ?

– Je t’y attendrai ! dit Léon, dont le visage était pâle et qui tremblait de tous ses membres.

Et Léon ne songea point à courir chez M. de Kergaz et à lui faire part des révélations de Colar ; démarche toute naturelle cependant, et qui semblait lui devoir être impérieusement dictée par le respect et la confiance qu’il avait pour Armand.

Mais Léon était trop ému pour songer à autre chose qu’à Cerise.

À Cerise, que Colar avait rencontrée avec un jeune homme dans une voiture fermée. Et l’honnête ouvrier, en songeant à tout cela, crispait ses poings et se sentait de force à assassiner un géant.

Colar partit. L’heure que dura son absence parut mortelle à Léon ; ce fut une heure d’angoisse et d’attente.

Cependant, la pensée lui vint de prévenir Armand par un mot, et il lui écrivit au crayon ces deux lignes :

« Monsieur le comte,

« Un ouvrier de mon atelier a vu Cerise à Bougival ; je pars avec lui pour la chercher. »

Et Léon sortit sur le pas de la porte pour appeler un commissionnaire et lui donner sa lettre à porter.

Un homme en blouse passait en ce moment, fredonnant entre ses dents.

– Guignon ! dit Léon qui reconnut son ami.

– Moi-même, répondit l’ouvrier. Tu es donc par ici ?

Guignon connaissait le malheur qui frappait son ami ; il avait reçu la confidence de son désespoir, de ses vaines recherches et de cette mystérieuse alliance qu’il avait faite avec M. de Kergaz.

– On a vu Cerise, lui dit-il vivement.

– On l’a vue ? où ça ?

– À Bougival, mon ami.

– Qui l’a vue ?

– Colar.

Ce nom de Colar produisit une impression d’étrange dégoût sur Guignon.

– Méfie-toi ! dit-il. Colar m’a l’air d’une canaille.

– Tu as tort, c’est un bon enfant.

– Possible ! mais je crois à ce que je dis : il n’a pas l’œil franc.

– C’est égal, dit Léon, je vais aller avec lui à Bougival ; nous chercherons ensemble.

– Quand y vas-tu ?

– Je l’attends ici pour partir. Tiens ! puisque te voilà, veux-tu me porter une lettre au comte, rue Culture ?

– Avec plaisir, mon vieux.

– Je le préviens que je vais avec Colar à la recherche de Cerise.

Guignon fronça le sourcil.

– Veux-tu que je te donne un conseil ?

– Parle, dit Léon.

– Eh bien ! ne va pas avec Colar.

– Mais il a vu Cerise ?

– C’est possible. Mais cependant…

– Tu es bête, dit l’ouvrier. Colar est un honnête garçon qui est mon ami vrai.

– C’est possible encore, grommela Guignon, mais j’ai mes idées, moi.

Et Guignon prit la main de l’ébéniste et ajouta :

– Moi aussi, je suis ton ami.

– Je le sais, répondit Léon.

– Eh bien ! si je te demande de faire quelque chose pour moi, le feras-tu ?

– Oui. De quoi s’agit-il ?

– Colar t’a donné rendez-vous ici ?

– Oui, dans une heure. Il avait affaire.

– Lui as-tu dit que tu allais écrire à M. le comte ?

– Non, dit Léon Rolland.

– Eh bien ! promets-moi de ne pas le lui dire, acheva Guignon en mettant lestement la lettre dans sa poche. J’ai mon idée.

– Soit, dit Léon, je ne lui en parlerai pas. Mais à quoi bon ?

– J’ai dans l’idée, murmura Guignon, que cela te portera bonheur.

Et il serra la main de l’ébéniste et s’en alla en courant rue Culture-Sainte-Catherine, à l’hôtel Kergaz.

Armand s’apprêtait à sortir.

Guignon lui remit la lettre de Rolland ; il la parcourut et parut étonné.

– Qu’est-ce que ce Colar ? demanda-t-il.

– Léon le croit un bon diable, répondit Guignon, mais moi je suis bien sûr que c’est une canaille.

– Oh ! oh ! pensa M. de Kergaz, à qui vint un soupçon ; serions-nous prévenus et serait-ce un piège ?

Il envoya chercher un fiacre, car c’était à ce véhicule que le comte avait recours lorsqu’il voulait garder l’incognito ; il y fit monter Guignon avec lui et lui dit :

– Allons rue de la Lune ; je veux voir de près cet homme.

Guignon avait couru pour aller chez le comte de Kergaz ; celui-ci était parti sur-le-champ, et cependant ils arrivèrent trop tard.

Déjà Léon et Colar avaient quitté le petit café.

Colar, en se séparant de l’ébéniste, était allé dans la rue Saint-Denis, à l’angle de la rue Guérin-Boisseau, l’une des plus fangeuses de Paris, et il avait sifflé d’une façon particulière.

Au coup de sifflet, une fenêtre s’était ouverte au quatrième étage, puis refermée après avoir laissé tomber ces mots :

– On y va !

Et, en effet, un homme était descendu dans la rue, et avait salué Colar avec le respect d’un soldat pour son capitaine.

Cet homme n’était autre que le saltimbanque Nicolo, encore vêtu de ses habits de tréteaux, et coiffé d’un kolback surmonté d’une immense plume jaune.

– Allons ! lui dit Colar, il ne faut pas flâner aujourd’hui… Va me quitter tout ça, et habille-toi comme tout le monde.

– Nous avons donc de la besogne ?

– Oui, c’est pour ce soir…

– Ah ! j’y suis, le grand dadais du restaurant de Belleville, celui qui faisait le panier à trois anses avec toutes ces femmes ?

– C’est celui-là même.

– Eh bien ? demanda Nicolo.

– Mais, dit froidement Colar, je serais assez d’avis de le noyer… C’est une mort comme une autre, et puis ça ne fait pas de bruit. Et comme notre homme est au désespoir, on croira qu’il s’est suicidé.

– Bonne affaire ! dit Nicolo, si le capitaine y met le prix.

– Vingt-cinq louis, dit Colar.

– Mettez quelque chose de plus, murmura humblement Nicolo, et je l’étrangle avant de le noyer : il ne souffrira pas.

Colar haussa les épaules :

– Cela m’est bien égal ! dit-il.

Nicolo remonta chez lui et redescendit, quelques minutes après, complètement métamorphosé de saltimbanque en paysan des environs de Paris : blouse bleue un peu longue, sabots garnis de paille, casquette ronde sans visière, et grosse chemise de toile rousse.

Colar, qui était un peu fier, bien qu’il fût vêtu avec une élégance de mauvais goût, prit le bras de Nicolo, et ils remontèrent la rue Saint-Denis à petits pas, causant à voix basse, et, un peu avant d’arriver à la rue de la Lune, ils se séparèrent.

Nicolo gagna le boulevard ; Colar rejoignit Léon au petit café.

L’ébéniste, surtout depuis le départ de Guignon, avait compté les minutes avec la plus vive impatience.

Six heures sonnaient au moment où Colar entra.

– Allons, dit celui-ci, dépêchons-nous. Il fera nuit comme dans un four avant une heure ; le ciel est noir comme la fenêtre du diable.

Et Colar entraîna Léon Rolland, dont la perte était résolue.