« L'héritage mystérieux », XLIII - Le coup de pistolet   

XLIII - Le coup de pistolet

Nous avons laissé Armand de Kergaz montant en tilbury avec Guignon, et, guidé par lui, courant rue de la Lune, dans l’espoir d’y retrouver Léon Rolland. Mais, on s’en souvient, l’ouvrier était parti. Le comte et son compagnon se regardèrent.

– Que faire ? demanda le premier.

– Monsieur le comte, répondit Guignon, j’ai le pressentiment que mon pauvre ami court un grand danger avec cet homme, peut-être un danger de mort… Ce Colar a une figure de bandit.

– Eh bien ! dit Armand, il faut les retrouver. Ne t’a-t-il pas dit que ce Colar allait l’emmener à Bougival ?

– Oui, monsieur le comte.

– Allons à Bougival.

Et Armand, qui conduisait, fouetta son cheval, un cheval de race qui marchait avec la rapidité de la foudre.

À cette époque, le chemin de fer de Saint-Germain n’existait point encore : il n’y avait donc, pour aller à Bougival, qu’une seule route, la route royale passant par Rueil et Port-Marly, et un seul moyen de locomotion, les voitures. Il était donc évident que si Léon Rolland était réellement entraîné vers Bougival par cet homme dont se défiait tant Guignon, il s’y rendrait par la route, à pied ou en voiture.

Le tilbury du comte fila comme une flèche jusqu’à la Madeleine ; mais là, Armand ralentit l’allure de son cheval, faisant cette réflexion judicieuse que celui qu’il voulait rejoindre pouvait être dans l’une des nombreuses voitures de place qui montaient la grande avenue des Champs-Élysées, et qu’alors il pourrait bien le dépasser ; tandis qu’en lui donnant le temps de dépasser Neuilly et de franchir la Seine, la route devenant à peu près déserte à partir de Courbevoie, et la présence d’un fiacre devant être assez insolite, il serait assuré de le rejoindre en rendant la main à son cheval.

Or, en exécutant cette manœuvre, le comte se disait en même temps :

– Ou Guignon se trompe et l’homme qui emmène Léon n’a aucun mauvais dessein ; et alors il a dit vrai, il a vu Cerise, et si nous retrouvons Cerise nous retrouverons Jeanne peut-être… Ou les pressentiments de Guignon sont fondés ; et alors cet homme qui en veut à Léon ne peut-être qu’un agent de sir Williams, ou plutôt de l’infâme Andréa.

Et, dans ce cas, pensait Armand, je le forcerai bien à parler et à me dire où est Jeanne.

M. de Kergaz atteignit la barrière de l’Étoile en réfléchissant ainsi, puis il rendit un peu la main à son cheval, qui allongea le trot, et dix minutes après il atteignait le pont de Neuilly.

Comme il le traversait, Guignon lui montra une voiture qui gravissait la montée de Courbevoie au grand trot.

– Si c’est un fiacre, dit-il, il va bien vite.

Armand retint de nouveau son cheval et il ramena sur son visage le collet de son paletot et les bouts de son cache-nez, de façon à ne pouvoir être reconnu.

En même temps, Guignon enfonçait sa casquette sur ses yeux et passait par-dessus sa blouse la longue redingote du groom d’Armand, posée en travers sur le siège de derrière.

Cela fait, le comte pressa son cheval, atteignit le fiacre et le dépassa.

Il était à peu près nuit alors, mais Armand eut le temps d’envelopper d’un coup d’œil ce singulier fiacre jaune, que traînaient deux vigoureux chevaux, et de jeter un regard furtif à travers les glaces des portières. La lumière des lanternes se projetait au dedans, et Guignon dit vivement au comte :

– Les voilà ! c’est bien eux !

Armand reconnut Léon, et puis, tout à coup, il tressaillit.

– L’homme de la barrière ! murmura-t-il en envisageant Colar et en reconnaissant en lui le personnage qu’il avait surpris donnant ses instructions à Nicolo et au serrurier, le jour où ceux-ci insultèrent Léon Rolland, à Belleville.

Puis un lointain souvenir lui vint :

– J’ai vu cet homme-là ailleurs encore, se dit-il.

Et il fouetta son cheval, qui fila rapide comme la foudre, atteignit Nanterre dix minutes avant le fiacre jaune, et rangea son tilbury dans une ruelle sombre, aux environs de la route, de façon à n’éveiller aucun soupçon dans l’esprit de Colar, lequel, du reste, n’avait pu le reconnaître, car on n’apercevait qu’imparfaitement son visage. En outre, les fanaux du tilbury, suspendus au para-crotte, n’éclairaient point en arrière et laissaient dans l’ombre la caisse du véhicule.

Et puis Armand avait passé comme le vent.

Tandis qu’il attendait que le fiacre jaune le dépassât à son tour et perdît ses traces, le comte disait à Guignon :

– Cet homme avec qui est Léon Rolland est un misérable traître, et bien certainement il l’entraîne dans un piège ; mais, pour le secourir, il faut attendre le moment convenable, il faut arriver à l’heure du péril… pas avant.

Et M. de Kergaz se frappa de nouveau le front, et dit tout à coup :

– Ah ! je me souviens… cet homme est venu chez moi un soir… il y a deux mois… il venait me chercher… il m’a conduit chez le baron Kermor de Kermarouet…

Un monde d’idées confuses se pressait dans la tête d’Armand.

– J’y suis… j’y suis, pensa-t-il ; cet homme vivait chez le baron, cet homme a eu son secret… cet homme est le complice de sir Williams !

Et alors M. de Kergaz ne songea plus seulement à sauver Léon, il songea à s’emparer de Colar et à lui faire avouer, le pistolet ou le poignard sous la gorge, où sir Williams avait conduit Jeanne.

Le fiacre passa au grand trot, et traversa Nanterre.

– Il faut les suivre, dit Armand, qui fit éteindre les fanaux de son tilbury, les suivre à distance, et ne point les perdre de vue un seul instant.

Le fiacre jaune roulait toujours ; il gagna Rueil qu’il traversa dans toute sa longueur, longea le parc de la Malmaison, et ne s’arrêta que sur la chaussée de Bougival, un peu au delà de la rue qui monte à l’église.

M. de Kergaz, une seconde fois, quitta la route pour une rue adjacente, tandis que Guignon sautait lestement à terre, et, avec l’agilité d’un chat, se prenait à courir après le fiacre et arrivait à dix pas de lui.

C’est alors que, couché à plat ventre, il entendit Colar dire à Léon Rolland :

– Il vaut mieux descendre ici. Dans le cabaret où nous allons, ce serait drôle de nous voir arriver en voiture.

Guignon les vit mettre tous deux pied à terre ; puis il entendit renvoyer le cocher, et remarqua qu’on ne le payait pas ; et tandis que le fiacre tournait et reprenait la route de Paris, en même temps que Colar et Léon se mettaient en marche vers le cabaret tenu par la veuve Fipart, le jeune ouvrier rebroussa chemin et rejoignit M. de Kergaz.

– Venez, monsieur le comte, dit-il, venez ! Ils vont au cabaret rouge.

Armand jeta les rênes à son groom, arma ses pistolets, qu’il emportait toujours avec lui, et suivit Guignon.

– Qu’est-ce que le cabaret rouge ? demanda-t-il.

– Un méchant bouchon, bien mal famé, monsieur, répondit tout bas Guignon, qui savait son Bougival par cœur.

« Il est tenu par une femme qui a été souvent en prison et qui vit avec un misérable saltimbanque, un forçat libéré, dit-on. Quand la police cherche quelqu’un par ici, c’est toujours là qu’elle va tout d’abord.

– C’est là qu’il faut aller, nous aussi, dit Armand.

Ils arrivèrent à trente pas du cabaret, dix minutes environ après que Colar et Léon Rolland y eurent pénétré, et là ils s’arrêtèrent.

Malgré l’obscurité de la nuit, Guignon, qui avait des yeux de chat, passa une minutieuse inspection des lieux.

Le cabaret, nous l’avons dit, était une misérable maison peinte en rouge et isolée sur la chaussée, loin des autres habitations, comme un maudit qu’on tient à l’écart. Sa porte principale donnait sur le chemin de halage, mais une autre petite porte le mettait en communication avec une cour entourée d’un vieux mur facile à escalader. Le premier et unique étage de la maison était peu élevé. La fenêtre du cabinet vert ouvrait sur la rivière, celle du cabinet jaune, sur la cour.

Sous cette dernière, par hasard, était amoncelé un énorme amas de javelles et de broussailles, la provision de bois de la veuve Fipart.

Armand et son conducteur se glissèrent jusqu’à la porte, étouffant le bruit de leurs pas et retenant leur haleine.

La porte avait été refermée par Colar ; mais, à travers ses ais mal joints, le comte aperçut Léon Rolland, son faux ami, la veuve Fipart, dont l’ignoble figure le frappa, et Rocambole, le vaurien à mine éveillée et cynique.

Peut-être, obéissant à un premier moment de réflexion, Armand allait-il pousser cette porte et entrer, puis marcher droit à Colar, le saisir au collet et le forcer à se trahir, – si un bruit de pas ne se fût fait entendre derrière eux, à une faible distance.

Instinctivement, Guignon et le comte quittèrent la porte et se jetèrent derrière des planches et des solives entassées devant le cabaret.

Deux hommes s’avançaient et causaient à voix basse.

– Pour cette fois, disait l’un, son affaire est bonne, il ne mourra que de ma main.

– C’est bien assez de l’avoir raté à Belleville…

À ce mot de Belleville, M. de Kergaz, qui entendait ce colloque, devina que c’étaient là les mêmes chenapans aux mains de qui il avait déjà arraché Léon.

Nicolo et le serrurier entrèrent dans le cabaret, et Guignon et le comte se glissèrent de nouveau vers la porte.

– Ah ! vous v’là, dit la veuve Fipart s’adressant au serrurier, c’est pas malheureux ! il y a longtemps qu’on vous cherche. Colar est arrivé ici, il y a au moins une heure, m’apporter les ordres du bourgeois.

– Sont-ils venus ? demanda Nicolo.

– Oui, je leur ai donné le cabinet jaune.

Rocambole redescendait alors en chantant. Il échangea un regard et des signes mystérieux avec les nouveaux venus, puis il leur dit :

– Venez, le pigeon est en haut.

Guignon se pencha alors à l’oreille du comte :

– Ils vont l’assassiner, monsieur, dit-il, si nous ne nous hâtons.

Armand allait enfoncer la porte d’un coup de pied, et faire irruption dans la salle, mais Guignon le retint.

– Pas par là, dit-il.

Et il lui fit tourner la maison et lui montra la clarté qui s’échappait de la croisée du cabinet jaune.

– C’est là qu’est Léon, dit-il.

Guignon était leste et souple, il escalada le mur de la cour.

Armand le suivit, et tous deux se mirent en devoir de se hisser sur le monceau de javelles qui arrivait presque à la hauteur de la croisée.

Mais si rapide que fut cette escalade, Léon Rolland était déjà en péril, et lorsque Armand se dressa contre la croisée, le malheureux ouvrier, atteint à la tête par la bouteille, tombait sur ses genoux, et Colar était en train de l’étrangler, pendant que Nicolo et le serrurier l’étreignaient dans leurs bras. M. de Kergaz n’eut donc pas le temps de la réflexion, il enfonça la fenêtre d’un coup de poing, ajusta Colar et fit feu. Atteint en pleine poitrine, Colar tomba.

En même temps, Nicolo et le serrurier épouvantés, car ils étaient aussi lâches que féroces, abandonnèrent leur victime dont le visage était couvert de sang, et se réfugièrent à l’autre extrémité de la pièce.

Armand enjamba la croisée, et, son second pistolet à la main, sauta dans la chambre.

– L’homme de Belleville ! murmura Nicolo qui reconnut le comte sur-le-champ, et se précipita dans l’escalier, fermant la porte derrière lui à double tour, espérant ainsi pouvoir gagner le dehors et fuir.

*

* *

En bas, la veuve Fipart et Rocambole étaient fort tranquillement attablés en face l’un de l’autre, jouant au bézigue.

Au moment où le coup de pistolet se fit entendre, la veuve tressaillit, mais Rocambole jeta avec calme ses cartes sur la table, et dit :

– Le voilà flambé ! C’est embêtant de claquer comme ça à propos de bottes !

Et cette oraison funèbre terminée, Rocambole reprit ses cartes en disant :

– Allons ! maman, faites donc attention à votre jeu, je marque quarante d’atout…

Mais les pas précipités de Nicolo descendant de l’escalier quatre à quatre interrompirent le vaurien, et la veuve Fipart, encore émue, vit apparaître son illégitime époux, l’œil hagard, le visage bouleversé en lui disant :

– Nous sommes propres ! Colar est mort… L’homme de Belleville… le comte… tu sais ?… Je me sauve… tâche de t’en tirer.

Et Nicolo ne fit qu’un bond au dehors et disparut dans les ténèbres, laissant Rocambole et la veuve Fipart muets d’étonnement et se demandant l’un à l’autre l’explication de cette étrange scène.

– Nous sommes perdus ! murmura la veuve, qui avait déjà tant de méfaits sur la conscience qu’elle ne redoutait rien tant qu’un esclandre.

Mais Rocambole avait repris son sang-froid.

– As pas peur, maman ! dit-il, Rocambole est là ! Il peut bien se commettre un assassin chez toi sans que, pour cela, ce soit ta faute… Évanouis-toi… ça fait bien et ça prouve l’innocence…

Et l’enfant, qui était intrépide, se mit à gravir l’escalier, criant à tue-tête :

– Au voleur ! à l’assassin !

Et comme la porte du cabinet jaune était fermée, il l’enfonça et se trouva en présence du comte de Kergaz.

Le comte était penché sur Colar à demi mort, et Léon Rolland, qui avait retrouvé son courage et sa force à ce secours inespéré, s’était emparé du serrurier qu’il avait renversé sous lui, et sur la poitrine duquel il appuyait son genou.

En voyant apparaître Rocambole, Guignon, simple spectateur jusque-là, se précipita sur le jeune cabaretier.

– Au voleur ! à l’assassin ! répéta le jeune bandit, qui voulut fuir et devina qu’il ne faisait pas bon pour lui en ce lieu.

Mais Guignon l’atteignit, et bien qu’il fût malingre et chétif et que le jeune vaurien fût fort et bien découplé, il l’enlaça de ses bras et de ses jambes en même temps, et le fit tomber.

– Au voleur ! à l’assassin !… hurla Rocambole.

Mais Guignon ramassa le couteau que Léon avait laissé échapper quelques minutes auparavant et le lui appuya sur la gorge.

– Si tu cries encore, si tu bouges, lui dit-il, je te tue !

– Puisque tu es brutal, on se taira ! murmura le vaurien, qui ne perdit rien de son atroce sang-froid et se tint tranquille.

Pendant ce temps, et tandis que le serrurier, à demi étouffé par Léon, roulait autour de lui des yeux hagards, M. de Kergaz était penché sur Colar.

Le lieutenant de sir Williams était mortellement blessé, mais il avait conservé toute sa présence d’esprit :

– Bien joué ! murmura-t-il en regardant Armand avec une expression de haine et d’étrange et féroce joie ; vous avez la partie belle… mais elle n’est pas gagnée… le capitaine me vengera !

– Misérable ! disait Armand, mourras-tu donc comme un chien sans avouer tes crimes, sans t’être repenti ?

– Vous ne saurez rien… balbutia Colar.

– Au nom de Dieu qui va te juger, supplia M. de Kergaz, dis-moi où est Jeanne, où est Cerise ?

– Ah ! ah ! ricana le moribond, vous voulez le savoir, monseigneur ? Eh bien, Jeanne est la maîtresse de sir Williams !… Vous ne sauriez rien…

Et après avoir prononcé ce mensonge, Colar rendit un flot de sang, fit un mouvement convulsif et expira.

Colar emportait son secret avec lui.

Alors M. de Kergaz alla au serrurier et lui appuya son pistolet sur le front :

– Dis ce que tu sais, lui ordonna-t-il, ou je te tue.

Le serrurier ne savait rien du secret. Agent subalterne dans ce grand drame conduit par le baronnet, il n’avait pas été jugé digne de recevoir la moindre confidence. Il ignorait même que douze millions fussent l’enjeu de cette partie ténébreuse.

Il balbutia, demanda grâce, et finit par dire :

– Je ne sais rien, moi ; mais puisque Colar ne veut pas parler, le petit doit savoir quelque chose, lui…

Et le serrurier désignait Rocambole, tenu immobile sous le genou de Guignon, qui le menaçait de la pointe du couteau. Rocambole entendit, et il dit avec ce sang-froid qui ne s’était pas démenti un seul instant :

– Je sais tout, moi !

Armand jeta un cri.

– Je sais où elles sont, répéta Rocambole.

– Parle donc alors, lui dit Guignon en lui appuyant son couteau sur la poitrine.

– Non, répondit-il, tuez-moi si vous voulez.

Guignon regarda le comte : Armand l’arrêta d’un geste.

– Attends, dit-il, peut-être se décidera-t-il à parler.

Et M. de Kergaz dit au vaurien :

– Est-ce de l’argent qu’il te faut ?

– Oui, m’sieu ; autrement tuez-moi… La vie sans le sou est embêtante.

– Combien te faut-il ?

– Dix louis, d’abord.

– Les voilà, dit Armand jetant sa bourse à terre.

– À présent, lâchez-moi.

Sur un signe du comte, Guignon laissa Rocambole se relever.

L’enfant était calme et froid comme s’il se fût agi pour lui d’une partie de bouchon. Il regarda Armand et lui dit :

– Colar a menti ; sir Williams a enlevé la personne que vous cherchez, mais elle n’est pas sa maîtresse… elle ne veut pas.

– Où est-elle ?… Parle donc ! demanda le comte vivement.

– À dix minutes d’ici, dans une maison où on la garde prisonnière ; je vais vous y conduire.

– Allons ! dit M. de Kergaz bouillonnant d’impatience.

– Il faut franchir la passerelle de la machine, poursuivit Rocambole. Suivez-moi.

Le vaurien mit dans sa poche la bourse d’Armand, fit un pas vers le seuil, puis se retourna :

– Monsieur le comte, dit-il, j’imagine que vous serez raisonnable… Cela vaut plus de dix louis.

– Si je retrouve Jeanne, tu en auras cinquante.

– Voilà qui est parler ! dit-il.

Armand, Guignon et Léon Rolland le suivirent.

Ce dernier avait lâché le serrurier, en lui disant :

– Si jamais tu te trouves sur mon chemin, méchante canaille, je t’engage à filer droit.

Et le serrurier s’enfuit.

Guignon tenait toujours Rocambole au collet.

– Es-tu bête ! lui dit l’enfant ; as-tu donc peur que je m’échappe ? Je veux gagner les cinquante louis, moi !

En traversant la salle basse, ils virent la veuve Fipart qui feignait l’évanouissement, fidèle aux injonctions de Rocambole, en qui elle avait pleine confiance.

– Pauvre maman ! dit-il, elle a eu bien peur…

Et il ajouta d’un air moqueur et sentimental à la fois :

– Faut que je l’embrasse !

Il se pencha sur la vieille femme, feignit de l’embrasser, et lui glissa rapidement ces mots à l’oreille :

– File vite, maman… je vas leur jouer un tour… ils ne sauront rien…

La vieille ne fit aucun mouvement et parut réellement évanouie.

Rocambole passa, montrant le chemin au comte, et tirant après lui Guignon qui s’obstinait à ne point le lâcher.

– Les deux femmes, mademoiselle Jeanne et puis mademoiselle Cerise, dit-il, sont dans l’île… vous allez voir… dans la petite maison…

Il s’engagea sur la passerelle de la machine, et dit à Guignon :

– Marchez droit, camarade ; si vous tombiez à l’eau, vous boiriez un fameux coup.

– Marche droit toi-même, dit Guignon.

– Savez-vous nager ? demanda Rocambole.

– Non, répondit l’ouvrier.

– Quelle mauvaise chance ! murmura Rocambole.

En ce moment, ils atteignirent l’extrémité de la passerelle et se trouvaient hors des roues ; le vaurien fit un brusque mouvement, se dégagea de l’étreinte de Guignon, lui donna un croc-en-jambe, et le précipita dans l’eau.

– T’as réellement pas de chance de te nommer Guignon, murmura-t-il.

Et comme l’ouvrier tombait à l’eau en poussant un cri terrible, Rocambole, qui nageait comme un poisson, s’écria :

– Adieu, m’sieu le comte, vous ne saurez pas où est Jeanne.

Et Rocambole s’élança dans la Seine, plongea à plusieurs reprises et disparut dans les ténèbres qui couvraient le fleuve, avant même que, stupéfait de tant d’audace, M. de Kergaz eût essayé de faire un mouvement.

L’enfant avait mystifié l’homme, et Rocambole, demeurant fidèle à sir Williams, échappait à Armand qui se trouvait désormais, grâce à la nuit, dans l’impossibilité de le rejoindre…

– Plus souvent ! avait murmuré le vaurien, qu’on perdra la tête parce qu’on aura vu des couteaux et des pistolets, et qu’on ira livrer les secrets du capitaine à un philanthrope. J’aime pas ces gens-là, moi.

*

* *

M. de Kergaz et Léon Rolland retournèrent en grande hâte au cabaret, comptant arracher à la vieille le secret si bien gardé par Rocambole.

Mais la veuve Fipart avait disparu.

Le cabaret était désert, et ne renfermait plus que le cadavre encore chaud de Colar.