« L'héritage mystérieux », XLIV - Complots de chasseurs   

XLIV - Complots de chasseurs

Tandis qu’Armand de Kergaz sauvait Léon Rolland d’une mort certaine, sir Williams faisait en Bretagne le siège du cœur de mademoiselle Hermine de Beaupréau, et il est temps de revenir aux événements qui suivirent son départ du château des Genêts.

Nous avons vu le baronnet sortir précipitamment du salon de la vieille baronne de Kermadec, feindre l’émotion la plus grande et remonter à cheval comme un homme qui fuit un immense péril.

Sir Williams, nous l’avons déjà dit, avait une connaissance approfondie du pays, bien qu’il ne l’eût point habité depuis longtemps, et il serait allé les yeux fermés au Manoir, la propriété du chevalier de Lacy.

Il mit donc son cheval au galop, gagna les bois, et aperçut, au bout de vingt minutes, les tourelles du castel, qui se détachaient en vigueur sur le ciel éclairé par la lune.

Cependant, et bien que Kerloven fût situé à une très petite distance, sir Williams était bien certain que nul, au Manoir, et surtout le vieux chevalier, ne reconnaîtrait en lui le vicomte Andréa, et cette certitude prenait sa source dans deux motifs différents.

D’abord, il y avait dix ans au moins que le vicomte avait quitté le pays ; il en était parti adolescent, les cheveux blonds et la lèvre imberbe ; il y revenait homme, le visage couvert d’une belle barbe noire, et il avait fini par adopter une démarche, une attitude, un accent qui trahissaient, à s’y méprendre, l’origine britannique.

La seconde raison qui le portait à croire en l’inviolabilité de son incognito, était la solitude dans laquelle, depuis son crime, le comte Felipone, son père, avait toujours vécu, fuyant ses voisins et ne les recevant jamais.

Le jeune vicomte Andréa n’avait jamais fait une seule visite au chevalier de Lacy, pas plus qu’à la baronne de Kermadec.

Sir Williams entra donc la tête haute et le cœur bien calme dans la cour du Manoir.

– Monsieur le chevalier de Lacy ? demanda-t-il au valet qui accourut au bruit du cheval et auquel il jeta la bride.

– Monsieur le chevalier n’est point encore rentré, répondit le valet ; il a chassé un peu loin aujourd’hui ; le rendez-vous était à deux kilomètres, au bois Redon, et sans doute que l’animal aura pris un grand parti, car nous n’avons pas entendu les trompes ni les chiens de toute la journée. Mais si monsieur veut l’attendre…

– Certainement, dit sir Williams, qui mit pied à terre et entra dans le Manoir du pas délibéré d’un homme mettant les deux pieds chez un ami.

Le valet conduisit sir Williams jusqu’à la salle à manger, que le vieux chevalier avait convertie en salon, en cabinet de travail, en musée cynégétique, en capharnaüm enfin, et dans laquelle il passait sa vie, les jours de pluie ou de froid, lorsqu’il gardait la maison.

Un grand feu de souches brûlait dans la cheminée, dont le manteau haut et large, surmonté des armes de Lacy, aurait pu abriter douze personnes ; à deux pas du feu, le couvert du chevalier était dressé.

C’était une petite table supportant une vaisselle plate bosselée et aux armoiries effacées ; un pâté entamé, deux flacons de vieux vin et un de ces gobelets homériques où les fils des croisés seuls peuvent boire encore, tant leur capacité est effrayante.

Sur les murs, on voyait des fusils supportés par des bois de cerfs, des couteaux de chasse suspendus çà et là, et le sol était couvert d’un gigantesque tapis formé de peaux de loup réunies ensemble.

Aux quatre angles de la salle étaient quatre portraits de famille, distraits de la grande galerie du manoir. C’étaient ceux de quatre marquis de Lacy, morts, à différentes époques, de blessures reçues à la chasse. Ces armes, ces portraits, ces dépouilles attestaient, comme on le voit, la passion cynégétique du chevalier, et sir Williams, en s’asseyant sans façon dans un grand fauteuil au coin du feu, calcula tout de suite le parti qu’il en pourrait tirer.

Quelques minutes s’écoulèrent ; puis le son lointain d’une trompe, ralliant les chiens, se fit entendre, et peu après le pas de plusieurs chevaux résonna sur le pavé de la cour.

M. de Lacy rentrait avec son piqueur et ses deux valets de chiens.

Le piqueur portait, en travers de sa selle, un superbe sanglier qui avait été tué devant les chiens.

Le valet qui avait introduit sir Williams vint annoncer cette visite à son maître, et le chevalier, ne sachant à qui il avait affaire, mit pied à terre sur-le-champ et courut à la salle à manger.

Sir Williams vit entrer un homme de haute taille, et qui pouvait avoir soixante-cinq ans, mais fort, robuste, les épaules carrées, le jarret sec et nerveux, l’œil plein de jeunesse et le front presque sans rides sous ses cheveux blancs.

Il était vêtu d’un habit de chasse en velours vert, portait de grandes bottes à l’écuyère, un cor en bandoulière, et tenait à la main son fouet et une petite carabine d’arçon.

– Monsieur, lui dit sir Williams en se levant et allant à lui, avant de me nommer, car mon nom, je le crois, ne vous apprendrait rien de ma visite, laissez-moi vous remettre cette lettre du marquis Gontran, votre neveu.

– Vous connaissez Gontran ? dit le chevalier avec vivacité.

– Je suis de ses amis, répondit modestement sir Williams.

– Alors vous êtes ici chez vous, monsieur, s’écria le chevalier avec rondeur, et je crois que nous pouvons remettre à plus tard, après souper par exemple, l’ouverture de cette lettre. Asseyez-vous donc, monsieur ; les amis de mon neveu sont chez eux ici.

Sir Williams s’inclina.

– Jean ! appela le chevalier, un couvert !

Et tandis qu’on lui obéissait, le vieux gentilhomme ajouta :

– Vous ferez un maigre souper ce soir, mon cher hôte, un souper de chasseur…

– Je suis disciple de saint Hubert comme vous, monsieur le chevalier, répondit sir Williams.

– Vous aimez la chasse ?

– Avec passion, chevalier, comme un gentilhomme irlandais ; car, ajouta sir Williams, me voici forcé, puisque vous n’avez point encore ouvert ma lettre d’introduction, de vous décliner mon nom… le baronnet sir Williams…

Le chevalier s’inclina.

– Or, poursuivit le baronnet, mon ami Gontran me recommande précisément à vous, monsieur, comme un disciple passionné de saint Hubert… et qui brûle de faire connaissance avec la vénerie bretonne.

– Mais, s’écria le chevalier joyeux, Gontran est une perle de neveu, en vérité, puisqu’il m’envoie un compagnon de chasse ! Ainsi, monsieur, vous allez me rester ?…

– Si ce n’est être trop indiscret.

– Allons donc ! c’est moi qui serai l’indiscret en vous faisant partager un gîte aussi médiocre que le mien.

– Monsieur, dit sir Williams, je vous supplie maintenant d’ouvrir la lettre de Gontran.

– À quoi bon ?

– Oh ! j’y tiens, dit sir Williams, qui poursuivait son idée avec une froide ténacité.

– Si vous l’exigez, répondit le chevalier, je n’ai aucune objection à faire.

Et il ouvrit la lettre de Gontran.

Tandis qu’il la parcourait rapidement, sir Williams l’observait et se disait :

– Voilà réellement un bonhomme bien rond et dont je ferai tout ce que je voudrai.

– Comment ! dit le chevalier en se tournant vers lui, sa lecture terminée, vous êtes amoureux, monsieur ?

– Hélas ! soupira le baronnet en baissant les yeux.

– Mais, s’écria le vieillard, je n’y vois pas le moindre mal, moi, bien au contraire, et je vous trouve bien bon de soupirer.

Et il continua en souriant :

– Voyez-vous, mon cher hôte, je ne vois qu’une chose en fait d’amour : il faut mener les femmes comme l’ennemi, à la façon des conquérants. J’ai été garde du corps, moi, et j’ai eu, tout comme vous, trente ans et la moustache noire… Eh bien ! morbleu ! j’en tirais parti, je vous jure…

Sir Williams se prit à sourire.

– Vous autres Français, dit-il, vous avez l’humeur chevaleresque en amour, cela date des croisades… mais nous, Irlandais…

Ici, le baronnet crut devoir prendre une attitude penchée, méditative et un peu fatale d’un gentleman de la verte Erin, initié à la secte des lakistes, et passant ses jours à rêver sur les ponts en ruines et au bord des étangs.

Ce qui fit que le chevalier de Lacy demeura persuadé que son jeune visiteur était atteint sérieusement du mal d’amour, et qu’il était nécessaire d’apporter quelque soulagement à sa douleur.

Or, le premier de tous les remèdes à appliquer en pareil cas, c’est de parler de la femme aimée et absente, et de l’orner de toutes les qualités qu’elle a ou qu’elle pourrait avoir.

Le valet de chambre apporta le potage, et M. de Lacy dit au baronnet :

– Voyons, mon cher hôte, mettez-vous à table, et nous allons voir un peu ce qu’il y a à faire pour vous guérir.

Sir Williams eut un assez beau sourire navré, auprès duquel le sourire d’Obermann était un vrai sourire.

– Je suis incurable ! murmura-t-il.

– Bah ! il n’est pas de maux sans remède. À propos, continua le vieux veneur en servant son hôte, savez-vous qu’elle est charmante ?

– Qui ? demanda sir Williams en tressaillant.

– La dame de vos pensées, parbleu !

– Vous la connaissez ?

– Sans l’avoir vue ; mais c’est la petite nièce de la baronne de Kermadec, ma vieille amie ; et je sais qu’elle est ravissante.

Ici, après avoir soupiré encore, sir Williams éprouva le besoin de rougir jusqu’aux oreilles.

– Et, poursuivit le chevalier, je la croyais hier aussi spirituelle que jolie.

– Elle l’est, murmura sir Williams.

– Hum ! dit le chevalier, j’en douterais volontiers, si elle n’est pas folle de vous. Sur l’honneur, mon cher hôte, vous êtes un charmant cavalier.

Sir Williams s’inclina.

– Hélas ! dit-il, elle ne m’aime pas.

– Qu’en savez-vous ?

– Je suis arrivé trop tard.

– Oh ! oh ! la place est occupée ? Eh bien ! il faut l’assiéger, parbleu ! Nous ne sommes pas gens à perdre la tête s’il faut faire un siège ; nous le ferons dans toutes les règles.

Comme le chevalier débitait cette fanfaronnade avec tout le sang-froid d’un vieux brave dont la tête est encore chaude, sous ses cheveux blancs, le piqueur se montra sur le seuil de la salle à manger.

– Madame la baronne de Kermadec, dit-il, a sans doute affaire à M. le chevalier, car voici le petit Jonas qui arrive avec une lettre.

– Faites entrer Jonas, dit le chevalier.

Jonas, qui était venu au manoir, monté sur un cheval de ferme, fit son entrée dans la salle avec la dignité malicieuse d’un page apportant un message d’amour.

Il jeta un regard oblique et moqueur à sir Williams, et tendit sa lettre qu’il avait placée dans le fond de son chapeau à larges bords.

– Je crois qu’il y a une réponse, dit-il.

– Eh bien ! dit le chevalier avant de rompre le cachet de cire rouge portant l’écusson de Kermadec, va-t’en aux offices, fais-toi donner à souper et attends.

Jonas enveloppa sir Williams d’un second coup d’œil plein d’ironie et s’esquiva.

Alors M. de Lacy ouvrit la lettre de la baronne, cette lettre où la douairière reprochait au chevalier la rareté de ses visites, lui exposait le caractère un peu romanesque de sa nièce et lui demandait d’organiser une chasse qui pût séduire un peu l’imagination d’une jeune fille peu faite à la monotonie de la vie de campagne.

– Voilà qui semblait fait exprès et tombe à merveille ! dit-il en tendant la lettre à sir Williams.

Le baronnet la lut et devina presque mot pour mot, d’après elle, la conversation qui devait avoir eu lieu entre M. de Beaupréau, sa femme et la baronne, après son départ des Genêts.

Et comme la baronne n’en parlait point dans sa lettre, sir Williams jugea inutile d’apprendre au chevalier sa visite aux Genêts et la façon plus que romanesque dont il en était parti.

– Morbleu ! mon cher hôte, dit M. de Lacy, il ne sera pas dit que mon neveu vous aura adressé à moi pour que je vous aide, sans que j’y puisse parvenir. Cornes de cerf, monsieur, vous serez aimé !

– Monsieur… monsieur, balbutia sir Williams, qui feignit un grand embarras, au nom du ciel, ne me donnez point une espérance dont la non-réalisation me tuerait.

– Voyons, parlons raison, fit le chevalier avec calme, et ne demeurons point dans les nuages. Vous êtes riche ?…

– Trop riche ! fit sir Williams avec un geste de dégoût. Peut-être m’aimerait-elle si j’étais pauvre…

– Bah ! murmura le chevalier en haussant les épaules, les hommes qui n’ont que ce défaut-là, d’être trop riches, rencontrent rarement des répugnances… Donc, vous êtes riche… vous êtes gentilhomme…

Sir Williams s’inclina.

– Et vous êtes assez beau garçon pour tourner la tête à la femme la plus blasée qui soit au monde.

Sir Williams témoigna par un geste de l’embarras que ces éloges infligeaient à sa modestie.

– Or donc, reprit le chevalier, votre bilan établi, faisons un peu celui de la jeune fille que vous aimez… D’abord, mademoiselle de Beaupréau n’a pas le sou, ou à peu près…

– Qu’importe ! s’écria sir Williams d’un ton chevaleresque.

– À vous, rien, puisque vous l’aimez. Mais, enfin, raison de plus pour que vos deux cent mille livres de rente aient quelque influence sur son esprit.

– Ah ! fit le baronnet avec dédain.

– Tout beau ! mon hôte : la femme la plus désintéressée préférera toujours un château à une chaumière. La chaumière des amoureux, le grenier où l’on est bien à vingt ans, chansons que tout cela !

Sir Williams se tut.

– Je poursuis, dit le chevalier. Donc mademoiselle de Beaupréau n’a pas le sou : voilà qui est convenu. Ensuite elle est d’une noblesse… douteuse… douteuse est un mot poli. M. de Beaupréau est un petit gentillâtre venu du Comtat, il y a trente ou quarante ans, sans sou ni maille, sans protections, parlant à tout propos d’un sien oncle qui était chanoine, et, je crois, le personnage le plus important de sa famille.

« Dans le Comtat, mon cher, au temps de la domination pontificale, on faisait ériger une ferme en duché, un pigeonnier en marquisat, une prairie en comté, et un simple fossé bordé de deux pommiers en baronnie. Pour six cents livres, on était duc, mais il suffisait de dix écus pour devenir baron.

Sir Williams se prit à sourire. Le gentilhomme breton continua :

– Donc, fortune et noblesse : néant ! Reste une jolie fille dont l’éducation est accomplie et qui a pour mère une sainte ; par conséquent, vous vous mésallierez bien un peu, mais vous aurez épousé la femme que vous aimez… C’est beaucoup !

– Ah ! monsieur, murmura sir Williams, que me dites-vous là ? Un tel rêve… un bonheur si grand…

– Tarare ! dit le chevalier. Si mademoiselle Hermine n’est pas folle de vous avant quinze jours, et si sa famille ne vous vient offrir sa main à deux genoux, je veux y perdre mon nom.

– Monsieur… vous me rendez fou…

– Très bien, l’exaltation est toujours une excellente chose en amour.

Et le chevalier continua froidement :

– Les jeunes filles ont l’esprit romanesque, elles aiment tout ce qui touche au mystère et sort des sentiers battus.

Il est probable que si je vous conduisais vulgairement aux Genêts et que je vous présentasse tout simplement, mademoiselle Hermine, si elle a une amourette en tête, ne ferait pas grande attention à vous. Mais nous voici sur nos gardes, et l’occasion est bonne… nous chasserons demain, mon cher hôte. J’ai mes plans.

Le chevalier sonna.

– Jean, dit-il, envoyez-moi mon piqueur.

Le piqueur arriva et se tint respectueusement debout devant son maître, sa casquette à la main.

– Maître Pornic, dit le chevalier, que penseriez-vous de ce vieux sanglier que nous avons déjà couru plusieurs fois sans jamais en revoir ?

– Le solitaire du bois Carreau ? dit le piqueur.

– Précisément, il faudra le détourner cette nuit.

– C’est une belle bête, murmura le piqueur avec admiration, qui doit avoir bien près de quinze ans, et peser quatre cents ; c’est une bête de chasse comme le roi n’en a pas.

– Eh bien ! nous la chasserons demain.

– Ce sera dommage de le tirer, poursuivit le piqueur ; mais si monsieur le chevalier veut le forcer, il faut qu’il envoie chercher les chiens de Kerloven, les nôtres sont las.

– J’écrirai au piqueur de madame de Sainte-Luci, dit le chevalier.

– Sans compter que nous en aurons bien une demi-douzaine de décousus.

– Tant pis ! Allez, maître Pornic.

Et le chevalier, congédiant le piqueur, dit à sir Williams :

– Un gentilhomme irlandais est brave, cela va sans dire.

– Je le crois, répondit le baronnet avec calme.

– Courez le moindre danger demain, serrez de près l’animal, et la petite vous aimera, acheva M. de Lacy.

– Je tuerai le sanglier à coups de couteau, répliqua froidement le baronnet.

– Bravo ! Alors elle est à vous.

Le chevalier se leva de table, s’approcha d’un bureau et écrivit la lettre suivante à madame de Kermadec, dont il connaissait depuis longtemps la folle passion pour les romans de chevalerie et tout ce qui pouvait leur ressembler.

« Ma chère voisine,

« Merci d’abord de votre bon souvenir, bien qu’il soit enveloppé de durs reproches ; mais puisque j’ai des torts à réparer, je le veux faire sans retard.

« Je viens, en effet, de recevoir la visite du baronnet sir Williams, un gentilhomme accompli et grand chasseur, dont j’attendais l’assistance pour attaquer une superbe et terrible bête, un gibier de roi s’il en fut, le plus vieux solitaire de mes bois et qui m’a déjà tué plusieurs chiens.

« Nous l’attaquerons demain au bois Carreau ; il gagnera vraisemblablement le Vallon des Cyprès pour aller faire tête au Carrefour du Diable, dans vos environs, par conséquent. Si vos hôtes veulent se joindre à nous et se trouver à la croix de pierre du bois Carreau, à dix heures du matin, je présenterai à votre romanesque petite-nièce le plus romanesque fils de la vieille Irlande. Je vous baise les mains et demeure à vos pieds.

« Chevalier de Lacy. »

 

Le chevalier passa sa lettre à sir Williams.

– Remarquez, dit-il, ce joli assemblage de noms : le Vallon des Cyprès et le Carrefour du Diable. Voilà déjà de quoi charmer l’esprit d’une jeune fille éprise de mystère.

Sir Williams soupira et se tut.

Le chevalier fit appeler Jonas.

Jonas reparut, la bouche pleine et le teint enluminé par un verre de cidre.

– Mon bonhomme, lui dit M. de Lacy, tu vas retourner aux Genêts.

– Ce soir ? demanda Jonas avec un air de piteux désappointement.

– Parbleu ! dit le chevalier, est-ce que tu as peur en route, la nuit ?

– Dame ! murmura le petit pâtre, il pourrait bien y avoir des revenants de çà et de là par les traînes.

– Eh bien, tu les prieras de t’accompagner, répliqua le chevalier en riant. Mais, en attendant, remonte sur ton roussin. Il faut que ta maîtresse ait cette lettre ce soir. Voilà pour te donner du courage.

Le chevalier glissa cinq francs dans la main de l’enfant, et le congédia.

– À présent, mon cher hôte, dit-il à sir Williams, je ne vous retiens plus et vous laisse libre d’aller prendre un peu de repos, afin que demain nous puissions chasser gaillardement et avancer vos affaires.

M. de Lacy sonna et donna des ordres pour que son hôte fût conduit à la chambre à coucher qu’on réservait, chez lui, aux étrangers.

– Cependant, dit-il au moment où le baronnet se levait et lui souhaitait le bonsoir, si vous n’êtes pas trop las, je vous montrerais volontiers mes écuries et mon chenil. Vous choisiriez le cheval que vous désirez monter demain.

– Je suis prêt à vous suivre, dit le baronnet.

Et tous deux sortirent.

La cuisine du Manoir faisait vis-à-vis à la salle à manger dont elle était séparée par un vaste vestibule ; la porte était grande ouverte, et sir Williams put apercevoir les domestiques du château rangés et devisant autour de l’âtre.

En entendant les pas du chevalier dans le vestibule, un grand vieillard accroupi au coin du feu se leva et développa sa longue taille droite encore.

– Tiens, dit le chevalier, le fou est ici ?

– Oui, monsieur le chevalier, répondit un des valets, il a demandé à souper.

Le vieillard que l’on désignait sous le nom du fou s’approcha.

– Bonjour, monseigneur, dit-il au chevalier.

Le chevalier avait un flambeau à la main ; la clarté de ce flambeau tomba d’aplomb sur le visage du vieillard, et à sa vue sir Williams tressaillit.

– C’est un pauvre diable, dit le chevalier se tournant vers son hôte, qui est idiot depuis trente ou quarante ans, et qui pourrait bien être centenaire. Nul ne se souvient dans le pays de l’avoir vu autrement qu’il est. Moi-même, et j’ai la soixantaine, je l’ai toujours connu les cheveux blancs.

– Ah ! dit sir Williams d’un ton de parfaite indifférence.

– On l’appelle Jérôme, poursuivit le chevalier ; il a été longtemps au service de la comtesse Felipone et de son premier mari, le comte de Kergaz. Ce n’est qu’à la mort de la comtesse Felipone qu’il a quitté Kerloven, et n’y est jamais rentré. Depuis ce jour, il vit un peu comme un vagabond, mendiant et courant tantôt ici et tantôt là. On lui donne souvent l’hospitalité chez moi.

Et le chevalier, cette courte explication donnée, voulut passer outre ; mais la clarté du flambeau, changeant alors de direction, tomba sur le visage de sir Williams, et soudain le fou poussa un cri :

– Tiens ! dit-il, je te reconnais bien, va !

Sir Williams tressaillit encore.

– Oh ! dit le fou, se frappant le front, je ne me souviens pas bien, mais je me souviendrai… je te connais ! tu es un méchant…

Et l’idiot montra le poing au gentleman, qui ressentit au fond de l’âme une vague terreur.

En entendant les paroles du fou, le chevalier se prit à rire et haussa les épaules :

– Ne faites pas attention à ce pauvre diable, dit-il, il est fou et il croit reconnaître tout le monde.

– Oh ! non, non, murmura le vieil idiot avec colère, je suis fou, c’est vrai, mais je le connais…

– Soit, dit le chevalier ; bonsoir, Jérôme !

Et il prit le bras au baronnet et l’emmena. Mais le fou les suivit à distance en grommelant :

– Je le connais… je le connais… il ressemble à son père… C’est un méchant !

– Voilà un drôle plus heureux que moi, dit sir Williams d’un ton léger ; il trouve que je ressemble à mon père, preuve qu’il l’a connu, et il a en cela un avantage sur moi, car j’étais au berceau quand mon père est mort.

Le baronnet prononça ces mots du bout des lèvres, avec un accent de pitié railleuse, mais, au fond, il était tout troublé de l’apostrophe véhémente du vieillard ; on eût dit qu’il avait le pressentiment de quelque sinistre événement.

Ce fut sous le poids de cette bizarre appréhension que le baronnet accompagna son hôte dans cette visite du chenil et des écuries, que le chevalier avait coutume de faire tous les soirs ; et l’émotion qu’il en éprouvait le suivit jusque dans son lit et le tint éveillé une partie de la nuit.

Sir Williams avait une haute intelligence, et savait fort bien que les grandes catastrophes de la vie arrivent presque toujours par suite d’un événement de mince importance, et que rien n’est plus à craindre que ce qu’on nomme la pierre d’achoppement. Dans cet idiot, sir Williams voyait l’homme qui pouvait, à un moment donné, le forcer à se trahir, à révéler le vieil homme, c’est-à-dire le vicomte Andréa, et cela dans un pays qui avait su le crime du père et les infâmes actions du fils ; car là, comme ailleurs, le jeune roué avait laissé une odieuse réputation de corrupteur.

Cependant, le baronnet n’était pas homme à se laisser longtemps dominer par un sentiment de crainte, et il eut bientôt pris son parti.

– S’il me gêne par trop, pensa-t-il, je m’en débarrasserai.

Et, sur cette réflexion consolante, il s’endormit, et ne s’éveilla qu’au point du jour, au moment où M. de Lacy entra dans sa chambre.

Le vieux gentilhomme était tout botté et éperonné selon son habitude, bien que le rendez-vous ne fût qu’à dix heures.

– Mon cher hôte, dit-il en entrant, et tandis que sir Williams se frottait encore les yeux et achevait de s’éveiller, je vous demande pardon de vous faire lever si matin ; mais nous avons besoin de partir de très bonne heure, car il m’est venu une bien belle idée.

– Vraiment ? demanda le baronnet.

– Vous allez en juger.

Le chevalier prit un air mystérieux et s’assit.

– Je dors peu, dit-il, c’est de mon âge. Je réfléchis beaucoup la nuit, et, depuis deux heures du matin, je médite la petite mise en scène de votre présentation.

– Très bien ! dit sir Williams. Et quelle est-elle ?

– Voici : nous disions hier, je crois, que le moyen le plus sûr de séduire une jeune fille à imagination exaltée était de lui apparaître environné d’un certain prestige romanesque, et nous avions déjà trouvé cette chasse au sanglier et cette scène dramatique de l’animal tué à coups de couteau…

– C’est vrai, chevalier, j’y suis tout disposé.

– Eh bien ! moi, poursuivit M. de Lacy, à force de me représenter la scène telle qu’elle doit arriver, j’ai trouvé mieux encore.

– Oh ! oh ! voyons, chevalier.

– Il faut vous dire que le lieu du rendez-vous, le bois Carreau, renferme une sorte de trou formé par d’immenses blocs de roche taillés à pic, quelque chose comme un entonnoir gigantesque renversé.

« On y arrive par un étroit vallon, et on y atteint ensuite une sorte de cul-de-sac à muraille de granit, et où l’on ne trouve d’issue qu’en revenant sur ses pas.

« Or, voici à quoi j’ai songé : nous allons prendre la chasse au rebours ; au lieu d’attaquer la bête à dix heures du matin, nous l’attaquerons à huit. Elle délogera, gagnera la plaine, et, si nous la menons chaudement, elle reviendra précisément se faire battre dans le bois Carreau d’où elle sera partie. Alors, si les chiens sont bien conduits, et j’ai un excellent piqueur, le sanglier suivra naturellement le vallon, arrivera au cul-de-sac et sera forcé de faire tête.

– Bon, dit sir Williams, mais je crois que ce programme était déjà arrêté hier.

– Avec cette différence, répondit le chevalier, que nous devions attendre dix heures du matin pour chasser, ne découpler qu’en présence de mademoiselle Hermine, et compter sur l’éventualité au lieu de forcer la main au hasard, comme nous allons le faire. Lorsqu’elle arrivera au rendez-vous, nous serons en pleine chasse, on entendra sans doute la voix des chiens dans le cul-de-sac, et le premier soin de mademoiselle Hermine et de ceux qui l’accompagneront sera de courir au bord des rochers qui le dominent, de façon à voir la mort. C’est alors, mon cher hôte, que vous pourrez apparaître, votre couteau de chasse à la main.

– Je comprends, chevalier, dit sir Williams, qui sauta sur-le-champ à bas du lit et s’habilla.

Dix minutes après, il était botté, éperonné, suivait M. de Lacy à la salle à manger, où la halte du matin était servie ; puis dans la cour du manoir, où piaffaient déjà leurs chevaux.

Le cheval de sir Williams était une vaillante bête pleine de feu, et, bien qu’il eût fait la veille une longue course, le baronnet avait résolu de le monter ce jour-là de préférence aux chevaux de M. de Lacy. Le chevalier avait dans ses écuries une petite jument limousine très douce, chassant très bien et qu’il montait quelquefois ; le matin même, au point du jour, il l’avait envoyée au Genêts pour Hermine, afin qu’elle fût convenablement montée, car il n’y avait guère chez madame de Kermadec que des chevaux de labour ou de trait.

Au moment où M. de Lacy et sir Williams mettaient le pied à l’étrier, le vieux Jérôme, l’idiot de Kerloven, se montra dans la cour.

Le mendiant avait couché dans la grange, et il se disposait à continuer son chemin, car il allait à Saint-Malo à peu près tous les deux jours, demandant la charité à toutes les portes et revenant le bissac plein.

Il aperçut Williams.

– Ah ! ah ! dit-il, tu es encore là, toi ?

Le baronnet tressaillit et éprouva un singulier malaise en revoyant le vieillard.

– Ah ! ah ! continua celui-ci, te voilà encore ? On ne te connaît donc pas ici ?

Et Jérôme regarda fixement sir Williams en ajoutant :

– Tu as été à Kerloven… tu es le fils de l’assassin !

Au moment où le vieillard parlait ainsi, M. de Lacy était auprès du baronnet.

– Que chantes-tu donc là, maraud ? s’écria le chevalier en levant sa cravache.

– Je sais ce que je dis, murmura l’idiot.

Et il s’en alla, répétant toujours :

– Je le reconnais bien, moi.

– Mon cher baronnet, dit M. de Lacy, je vous demande humblement pardon des paroles incohérentes de cet homme ; il est fou.

Sir Williams, bien que troublé au fond du cœur, était impassible de visage.

– Il doit être fou, en effet, dit le baronnet. Mon père, que je sache, n’a assassiné personne, et moi, je n’ai jamais été à…

Sir Williams parut chercher le nom qu’avait prononcé l’idiot.

– À Kerloven, dit le chevalier.

– Qu’est-ce que Kerloven ?

– Kerloven est le château du comte Armand de Kergaz.

– Ah ! dit vivement le baronnet, je le connais !

– Vous le connaissez ?

– Oui ; il y a huit jours, je me suis battu avec un homme à qui il servait de témoin. Et maintenant, ajouta sir Williams, maintenant je comprends les paroles du fou… Il paraît que je ressemble à un vaurien, au frère utérin du comte… au vicomte Andréa.

– Un misérable ! dit froidement le chevalier ; mais je ne l’ai jamais vu de près, et il me serait bien difficile de constater la ressemblance.

– Il paraît qu’elle est frappante, car j’ai été pris pour lui.

– En vérité ! et comment cela ? demanda M. de Lacy étonné.

– Je rentrais un soir chez moi, à Paris ; j’étais en tilbury. Un monsieur me croisa, dans un fiacre ; il me prit pour le vicomte Andréa, me suivit, pénétra violemment chez moi, m’insulta… toujours persuadé que j’étais le vicomte, et malgré mes dénégations les plus formelles.

– Mais, interrompit le chevalier, que lui avait donc fait le vicomte ?

– Je n’en sais rien. Toujours est-il que je fus obligé de lui demander raison, et que le comte de Kergaz, qui lui servit de témoin, constata lui-même cette ressemblance bizarre, tout en reconnaissant que j’avais les cheveux noirs, tandis que le vicomte les avait blonds.

– Et avez-vous tué votre adversaire ?

– Nullement. Je l’ai désarmé.

– Ma foi ! dit le chevalier, c’était là, je le crois, la meilleure preuve que vous puissiez donner de votre non identité avec le vicomte Andréa.

– Ah çà, demanda le baronnet d’un ton naïf, c’est donc un bien grand misérable ?

– Il chasse de race, répondit le chevalier. Son père avait assassiné le colonel de Kergaz pour épouser sa veuve ; puis il avait jeté à la mer, dit-on, le comte de Kergaz actuel, qui fut miraculeusement sauvé. Le fils a séduit et enlevé des filles honnêtes, perdu au jeu, assassiné celui qu’il avait dépouillé, il a fait mourir sa mère de chagrin, que sais-je ?

– Je suis assez marri, dit froidement le baronnet, de ressembler à une pareille canaille, et un tel drôle mériterait au moins le bagne.

– C’est mon avis, répondit le chevalier ; mais, en attendant, mon cher hôte, n’oublions pas que nous avons, nous aussi, une séduction à exercer aujourd’hui à cheval !