« L'héritage mystérieux », XLV - La chasse   

XLV - La chasse

Retournons aux Genêts.

Jonas avait fait diligence la veille.

Moitié par crainte des sorciers, moitié par zèle, il avait si bien talonné son cheval de ferme, que personne n’était encore couché aux Genêts lorsqu’il arriva.

Madame de Kermadec jouait au piquet avec M. de Beaupréau ; Thérèse et sa fille lisaient un chapitre de l’Imitation dans un coin du salon.

Jonas entra.

Le drôle était fier d’avoir traversé la bruyère et la traîne sans rencontrer le moindre revenant ; et persuadé que les revenants avaient eu peur, il portait la tête haute et avait les poses d’un vrai page rendant compte à sa châtelaine d’un important message.

– Approchez ici, Jonas, dit la baronne, et dites moi comment vous avez trouvé M. le chevalier ?

– M. le chevalier était à table, dit l’enfant. Il soupait avec le monsieur, – celui qui doit être le diable.

Un regard sévère de madame de Kermadec fit rentrer la langue de Jonas dans sa gorge, et il tendit silencieusement la lettre du chevalier.

Madame de Kermadec rompit le cachet armorié et lut attentivement. Puis elle tendit la lettre à M. de Beaupréau.

Le chef de bureau manifesta une grande satisfaction.

– C’est cela, dit-il tout bas. C’est à merveille !

– Petite ! appela la baronne en se tournant vers Hermine, qui n’avait pas même pris garde à la triomphante entrée de Jonas.

Hermine s’approcha.

– Monsieur le chevalier de Lacy, mon voisin, dit madame de Kermadec, vous invite, ma belle mignonne, à assister à une de ses chasses demain. Vous plaît-il d’y aller ?

– Comme vous voudrez, ma tante, répondit Hermine avec indifférence.

– Mais certainement, dit M. de Beaupréau, certainement nous irons. Cela me rappellera ma jeunesse et nos chasses du Comtat.

Beaupréau se vantait comme un dentiste. D’abord il n’avait jamais chassé, dans son indigente jeunesse ; ensuite il savait bien que ce pays doré du soleil et battu du mistral, qu’on nomme le comtat Venaissin, est dépourvu de tout gibier, et que les vieillards y racontent, les soirs d’hiver, de fantastiques légendes sur l’unique lièvre qu’on y ait jamais aperçu, il y a plusieurs centaines d’années.

– Le chevalier m’avise, belle mignonne, poursuivit madame de Kermadec, de l’envoi qu’il vous fera demain de Pierrette, sa petite jument, une bête charmante et docile, qui sera toute fière de vous porter.

Mademoiselle de Beaupréau, comme toutes les jeunes filles dont l’imagination est un peu exaltée, devait accueillir avec une sorte d’empressement, malgré sa douleur, cette distraction tout aristocratique qui lui était offerte.

Hermine avait appris à monter à cheval ; mais elle n’avait jamais suivi dans le bois, à travers les taillis et les clairières, et sous le dôme verdoyant des grands chênes bretons, une meute ardente, à la poursuite d’un noble animal, et stimulée par les notes éclatantes du cor.

Elle avait souvent ouï parler, sans les voir jamais, de ces mille détails épisodiques, de ces accidents souvent prévus et non évités à dessein, qui remplissent une journée de laisser-courre.

Et malgré cette douleur morne et sombre qui était au fond de son cœur, Hermine tressaillit de joie à la pensée qu’elle verrait tout cela le lendemain, qu’elle se laisserait emporter sous la futaie par un cheval généreux.

– Il paraît, dit la baronne, tandis que l’imagination de sa petite-nièce trottait déjà par monts et par vaux, il paraît que M. de Lacy a un compagnon de chasse, le baronnet sir Williams.

Hermine tressaillit, mais elle ne répondit point.

Seulement, elle rentra chez elle toute pensive, en proie à une sorte d’hallucination fiévreuse.

Hermine aimait toujours Fernand ; mais elle l’aimait, comme on aime les morts, d’un amour sans espoir et sans issue. Fernand, indigne d’elle, était à jamais perdu pour elle. Elle voulait l’oublier, ou du moins essayer de vivre, de vivre pour sa mère qui mourrait de sa propre mort, et lui faire croire qu’elle était guérie, ou, du moins, en voie de guérison.

La jeune fille dormit peu ; elle eut comme un pressentiment bizarre que la journée du lendemain serait pour elle féconde en événements, en émotions, et que la présence de cet homme étrange qu’elle avait à peine entrevu pourrait avoir un poids dans sa destinée.

Sa mère, le lendemain matin, la trouva tout éveillée.

La pauvre Thérèse avait passé la nuit à prier avec ferveur, invoquant la protection du ciel pour son enfant et lui demandant de permettre qu’elle vînt à aimer sir Williams et oubliât l’indigne Fernand. Madame de Beaupréau procéda à la toilette de sa fille avec ces soins, cette attention minutieuse, cette joie qui n’appartiennent qu’aux mères ; elle lui fit revêtir une amazone de drap vert, qui avait appartenu à madame de Kermadec, et que la baronne avait conservée comme un précieux souvenir de sa jeunesse.

Ce vêtement était aussi frais que s’il eût été fait de la veille, et comme la mode varie peu à propos de ces sortes de costume, l’amazone paraissait avoir été faite pour Hermine elle-même, tant elle seyait bien à sa taille élégante et souple. La jeune fille prit le bras de sa mère et descendit dans la cour des Genêts, où piaffait déjà la jolie bête que le galant chevalier mettait au service de la jeune écuyère.

M. de Lacy n’avait point fait les choses à demi ; en envoyant Pierrette à mademoiselle de Beaupréau, il avait également envoyé un de ses chevaux au chef de bureau. M. de Beaupréau était un de ces Gascons de l’est qui prétendent tout savoir et ne doutent de rien. Il s’étendait avec complaisance sur la chasse et l’équitation, et parlait à chaque instant de son orageuse jeunesse.

Or, M. de Beaupréau n’était pas monté à cheval dix fois en sa vie ; il était incapable de distinguer une bête de sang d’un courtaud, et ses exploits cynégétiques se bornaient à la mort d’un pierrot assassiné, il y avait plus de trente ans, sur la plus haute branche d’un mûrier de grande route.

Aussi il arracha un malin sourire à la vieille baronne de Kermadec qui, de sa croisée, assistait au départ d’Hermine, lorsqu’il se mit pesamment en selle, après avoir failli se croire d’église et monter au remontoir ni plus ni moins qu’un curé, c’est-à-dire du côté droit. Quant à Hermine, elle plaça son pied dans la main de maître Jonas et sauta lestement sur Pierrette.

Pierrette était une charmante pouliche, de la taille d’un cheval arabe, de robe gris pommelé, la tête petite et un peu carrée, le jarret sec, l’œil plein de feu.

Le cheval que M. de Lacy avait envoyé à M. de Beaupréau était un demi-sang irlandais bai brûlé, avec une étoile au front. Il se nommait Éclair et avait couru, avant de devenir cheval de chasse.

Le marquis Gontran de Lacy en avait fait cadeau à son oncle l’année précédente.

Pierrette releva noblement la tête sous le poids de sa belle amazone, et comprit qu’elle serait dignement montée.

Éclair fit un mouvement d’impatience, et parut comprendre la sottise inexpérimentée de son cavalier.

– Mignonne, cria la baronne de Kermadec de sa fenêtre, vous avez réellement fort bel air à cheval. Bien, très bien, ma petite…

Le chef de bureau leva la tête et parut mendier le même compliment.

– Vous, monsieur mon neveu, dit la douairière, vous ressemblez fort à un procureur, et je vous engage à vous bien tenir. Vous n’avez pas l’air très solide.

Le pauvre M. de Beaupréau rougit jusqu’aux oreilles, et, derrière ses lunettes bleues, ses petits yeux gris flamboyèrent de courroux.

On partit.

Jonas devait servir de guide au père et à la fille, et les conduire au rendez-vous à travers les méandres du bois. Le petit paysan avait pris ses habits des dimanches, sa veste bleue à boutons de cuivre, ses brayes de toile fine, son chapeau à large bord garni d’un ruban de velours.

Mais il avait ôté ses sabots pour courir plus vite, et il détala à travers la bruyère, pieds nus et plus rapide qu’un chevreuil.

Hermine rendit la main à la pouliche, qui prit le galop.

Quant à M. de Beaupréau, qui n’avait jamais enfourché que des bêtes vulgaires, il s’imagina qu’un demi-sang avait besoin de sentir l’éperon.

L’animal, indigné, hennit de douleur et de colère, bondit et se précipita à travers les halliers, semblable à un sanglier blessé.

M. de Beaupréau comprit que ce n’était pas le moment de la fierté ; que mieux valait encore renoncer à toute prétention équestre et ne point se rompre les reins.

Il se cramponna donc au pommeau de la selle et se laissa emporter à travers le bois, tandis que Jonas prenait un petit sentier qui conduisait directement au rendez-vous.

Hermine le suivait sans prendre garde à la course furieuse de M. de Beaupréau, qui, bientôt, disparut à ses yeux.

Tout à coup, Jonas s’arrêta.

– Les chiens ! dit-il, on entend les chiens !

Hermine prêta l’oreille à son tour, et, en effet, elle entendit, à la distance d’un kilomètre, les aboiements de la meute qui donnait avec un admirable ensemble.

– Ils sont dans le vallon, poursuivit Jonas, qui se reprit à courir ; dans le vallon du bois Carreau !… Hardi ! hardi !

Comme tout paysan d’une contrée où la vénerie est encore en honneur, Jonas sentait son cœur bondir en écoutant les chiens et le son du cor.

Et, pris d’un bel enthousiasme, il se retourna vers Hermine, trottant toujours derrière lui.

– Venez, venez ! dit-il ; nous allons à la voix des chiens. Nous verrons la mort.

Et Jonas s’élança comme un daim effarouché, et Pierrette fut contrainte de prendre le galop pour suivre le bouillant enfant, que les notes éclatantes d’une fanfare sonnée gaillardement commençaient à électriser.