« L'héritage mystérieux », XLVI - L’hallali   

XLVI - L’hallali

Il était environ dix heures du matin. C’était une belle matinée d’hiver comme en rêvent les chasseurs.

Le soleil faisait fondre le givre aux branches des arbres, le sol était gelé et retentissait sous le pied des chevaux, l’air était vif, sonore, et permettait de percevoir le moindre bruit à grande distance.

Jonas courait toujours sous la futaie ; le bonhomme avait oublié Hermine, qui continuait à le suivre ; il n’avait plus qu’une préoccupation, qu’une pensée, qu’un désir, qu’un but : assister à l’hallali.

Dans les pays de chasse, quand la trompe résonne, les laboureurs abandonnent leur charrue, les pâtres leurs troupeaux, les vignerons leur bêche ou leur serpe pour courir à la voix des chiens.

Courir à la voix des chiens signifie couper au plus court, en ligne droite, à travers bois, à travers champs, et se diriger vers la tête de la meute de façon à voir l’animal.

Pour les tireurs, c’est un moyen plus sûr et plus expéditif de tuer que d’attendre la chasse à ses passages différents et dans les retours forcés et périodiques de la bête courue, qu’on nomme randonnées.

Tout cela était nouveau pour Hermine, et cependant l’enthousiasme de Jonas la gagna. La trompe fit battre son cœur, les aboiements de la meute semblèrent lui prédire qu’un grand événement allait s’accomplir.

Elle oublia momentanément ses douleurs, son désespoir de la veille, sa mère, M. de Beaupréau que le bouillant Éclair continuait à emporter, et elle rendit la main à Pierrette frémissante d’ardeur, obéissant à cette fièvre subite que saint Hubert laisse tomber de sa trompe comme un souffle enthousiaste, par les belles journées de laisser-courre. Elle aussi, elle courait à la voix des chiens et ne suivait plus Jonas, qu’elle avait perdu de vue.

Jonas savait par cœur les bois environnants ; il avait assisté à tant de chasses à courre du chevalier, soit que le vieux gentilhomme suivît à cheval, sonnant de vigoureux bien-aller, soit qu’il se contentât d’appuyer, à pied, de la voix une couple de bassets à jambes torses.

Il avait donc une connaissance parfaite du pays, savait qu’une bête lancée en tel endroit venait se faire battre à tel autre, et il n’eut qu’à prêter l’oreille attentivement pour juger que le sanglier chaudement poussé, et presque à vue, remontait le vallon encaissé par les rochers et viendrait faire tête dans le cul-de-sac.

Jonas courut donc tout droit devant lui, et mademoiselle de Beaupréau le suivit.

Le cul-de-sac s’ouvrait comme un entonnoir gigantesque au milieu d’une clairière. Les derniers grands arbres du bois en étaient distants d’environ cent mètres ; et lorsque la jeune amazone atteignit la clairière, elle aperçut Jonas immobile sur le bord d’un précipice et criant avec enthousiasme :

– Tayaut ! Tayaut ! hardi, mes petits chiens ! hardi !

Hermine poussa sa monture, rejoignit Jonas et s’arrêta à la même place.

Alors un spectacle grandiose et étrange lui apparut.

Le vallon était étroit, encaissé par deux murailles de roches granitiques, et il ne s’agrandissait qu’au cul-de-sac.

Mais là les roches avaient une telle élévation, que l’escalade en était défendue à tout être vivant. Il fallait, pour en sortir, revenir sur ses pas.

Du point culminant où elle se trouvait, la jeune fille pouvait embrasser du regard toute l’étendue du vallon qui descendait jusqu’à la mer, dont on voyait dans le lointain la nappe bleue étinceler au soleil et se confondre avec l’azur du ciel.

De droite et de gauche, l’œil pouvait embrasser les pittoresques accidents de la terre bretonne, ses coteaux couverts de chênes et de bruyères roses, ses champs de genêts d’or et ses landes grises.

Au fond du vallon, un grand mouvement et un grand bruit se produisaient.

La chasse arrivait.

Ce fut d’abord l’animal que mademoiselle de Beaupréau vit sortir des broussailles et monter au galop vers le cul-de-sac.

Il avait le poil hérissé, l’œil sanglant ; il passait comme un boulet, en droite ligne, coupant avec ses boutoirs les baliveaux et les joncs qui gênaient sa marche.

Puis, derrière lui, à cent pas, arrivait la meute haletante, féroce, hurlant de courroux et si pressée, si bien réunie, qu’on l’eût couverte d’un manteau, bien qu’il y eût au moins dix-huit à vingt têtes.

Puis encore, derrière les chiens, Hermine aperçut un cavalier.

Il montait un cheval noir comme la nuit ; il le maniait avec une hardiesse inouïe, lui faisait franchir les rochers et les haies, et, la trompe à la bouche, il sonnait un bien-aller retentissant, qui parut plus harmonieux à la jeune fille que la plus gracieuse des mélodies.

Ce cavalier paraissait jeune et plein de feu. Hermine reconnut cet homme étrange entrevu la veille, et à qui, – du moins elle le croyait, – M. de Beaupréau devait la vie.

C’était sir Williams.

Hermine aimait toujours Fernand, et le baronnet lui était aussi indifférent que peut l’être un inconnu.

Pourtant son cœur battit d’une singulière et inexplicable émotion.

Suivant les prévisions de maître Jonas, le sanglier, aveugle et furieux, vint se heurter aux parois des rochers et reconnut qu’il ne pouvait passer outre.

Alors il fit deux fois le tour du cul-de-sac, comme un ours ferait dans une fosse, cherchant une issue et ne la trouvant pas.

Et il prit son parti en brave : il fit tête aux chiens, qui arrivaient sur lui avec le téméraire et sanglant courage des races vaillantes.

M. de Lacy avait eu raison, la veille, lorsqu’il avait dit à sir Williams que l’animal qu’il chasserait le lendemain était une bête vraiment royale.

C’était un solitaire de la plus haute taille, maigre, allongé, haut sur jambes, d’un brun roussâtre avec une mâchoire énorme et les plus redoutables défenses qu’on pût voir.

L’heure de la fuite, il le comprit, était passée pour lui, et il s’apprêta pour le combat.

Acculé contre les rochers, à demi accroupi et ramassé sur son arrière-train, il attendit, l’œil sanglant et la bouche béante, ses redoutables adversaires.

Les premiers chiens qui arrivèrent furent culbutés, foulés aux pieds, éventrés.

Alors les autres commencèrent à réfléchir, continuant à hurler, cherchant à coiffer l’animal, mais échappant par des bonds rapides à ses redoutables coups de boutoir. Ce fut en ce moment que sir Williams arriva.

Derrière lui galopait le piqueur de M. de Lacy.

Soit calcul, soit qu’il fût moins bien monté, M. de Lacy était demeuré en arrière et hors de vue.

Hermine, saisie par la grandeur poignante du spectacle, assistait immobile aux préludes de cette lutte terrible, dans laquelle sans doute l’homme allait intervenir.

En effet, sir Williams mit pied à terre, épaula sa carabine et fit feu… mais la balle effleura le sanglier et ne le renversa point.

Alors, jetant sa carabine, sir Williams continua à marcher vers le sanglier, sans autre arme que son couteau de chasse et son fouet.

Le baronnet marchait la tête haute, comme un conquérant ; et son habit de chasse rouge, selon la mode anglaise, le sauvage aspect du lieu, les hurlements des chiens, les sourds grognements du sanglier l’attendant de pied ferme, tout semblait continuer à l’envelopper d’un prestige étrange.

Le cœur d’Hermine battait à se rompre, et cependant elle ne devinait point encore ce qui allait se passer.

Sir Williams marchait toujours.

Il écarta les chiens qui entouraient le sanglier, et dont quelques-uns déjà étaient décousus, les frappant à grands coups de fouet, et il continua à s’avancer vers l’animal.

Alors Hermine comprit…

Elle comprit que cet homme téméraire jusqu’à la folie allait jouer sa vie pour le plaisir de la jouer…

Et elle frissonna et sentit son sang abandonner ses veines pour refluer violemment à son cœur.

Derrière sir Williams, le piqueur avait embouché sa trompe et sonnait la mort. Autour du baronnet, les chiens hurlaient toujours.

Enfin, le sanglier lui-même, devinant qu’il allait avoir à lutter contre un plus noble ennemi, s’était débarrassé des deux chiens les plus acharnés, et, ramassé sur lui-même, comme un chat prêt à bondir, il attendait que sir Williams eût fait deux pas encore pour se ruer sur lui avec l’aveugle impétuosité de la bête fauve acculée en ses derniers retranchements.

En ce moment, le baronnet, qui cheminait lentement, leva la tête, vit Hermine et la salua, semblable à ces chevaliers du moyen âge qui, avant d’entrer en lice, cherchaient du regard la dame de leurs pensées.

Hermine crut qu’elle allait mourir, et elle se cramponna à sa selle pour ne point tomber.

Jonas battait des mains.

Ce qui se passa alors aux yeux épouvantés de la jeune fille, qui n’avait plus une goutte de sang dans les veines, fut une chose inouïe.

Elle vit sir Williams et le sanglier s’aborder, se confondre en une seule masse… Alors elle ferma les yeux, poussa un cri d’angoisse et se laissa tomber de sa selle, évanouie et mourante, dans les bras de Jonas qui la soutint et l’empêcha de rouler dans le précipice.

En même temps, au cri d’effroi de la jeune fille, un sourd grognement, puis un cri de triomphe répondirent…

Avec une habileté merveilleuse, un sang-froid superbe, une rare intrépidité, sir Williams avait frappé le sanglier au défaut de l’épaule, et y avait enfoncé son couteau de chasse jusqu’à la garde.

Le sanglier était tombé foudroyé, et le vainqueur lui appuyait triomphant son pied sur la gorge, lorsque Hermine s’était évanouie…

*

* *

Lorsque mademoiselle de Beaupréau revint à elle, elle était couchée sur l’herbe, à quelques pas du théâtre du glorieux exploit de sir Williams.

Trois personnes étaient penchées sur elle : sir Williams, ému et pâle ; le chevalier de Lacy, qui venait d’arriver, et Jonas qui, à genoux, lui jetait au visage de l’eau qu’il était allé puiser à la source voisine dans le creux de sa main. Son évanouissement avait duré vingt minutes environ.

Il est une chose qui touchera toujours profondément le cœur d’une femme, c’est l’émotion que produira le péril qu’elle a couru ou le mal qu’elle a éprouvé chez l’homme demeuré impassible devant son propre péril, et qui a vu venir la mort en souriant.

Sir Williams avait attaqué l’horrible bête le front haut, l’œil plein de fierté, sans que son cœur battît plus vite, sans qu’un muscle de son visage tressaillît.

Et Hermine, qui avait pu apprécier cette froide et terrible bravoure, retrouvait, en rouvrant les yeux, ce même homme tremblant, pâle, la voix émue, à genoux devant elle et lui demandant pardon de l’avoir si fort épouvantée.

Certes, soit que le baronnet, toujours maître de lui, eût savamment médité son attitude, soit que, en effet, il fût encore sous cette impression nerveuse qui naît du péril, quand le péril vient d’être vaincu, il était comme transfiguré, et beau comme les femmes à la recherche de l’homme qu’elles espèrent, dans leur rêve, rencontrer et aimer. Pâle, l’œil en feu, les narines frémissantes, il passait sa main fine et blanche dans ses longs cheveux noirs.

Sa culotte de daim blanc était maculée par quelques gouttes du sang de sa victime, et un large accroc fait à son habit témoignait qu’il s’en était fallu de bien peu que les redoutables boutoirs ne lui eussent fait une grave blessure. Mademoiselle de Beaupréau le regarda avec ce naïf enthousiasme que la femme accordera toujours à un homme brave, et elle éprouva une seconde fois l’influence de cette étrange fascination que sir Williams semblait exercer autour de lui.

– Mademoiselle, murmura le baronnet dont la voix tremblait, pardonnez-moi de vous avoir causé un si grand effroi par ma sotte conduite.

– Monsieur, balbutia-t-elle, c’est le danger que vous avez couru… Mais vous voilà sain et sauf… et…

La jeune fille rougit et n’acheva pas.

– Corbleu ! mon cher hôte, dit le chevalier de Lacy avec expansion, si vous chassez le sanglier souvent ainsi, je vous proclame le roi des veneurs britanniques.

Jonas grommelait tout bas.

– Je disais hier à madame la baronne que c’était le diable… Je soutiens mon idée… Ce ne peut être que lui…

On entendit alors un galop de cheval sous la futaie ; bientôt on vit déboucher dans la clairière M. de Beaupréau, toujours emporté par Éclair, et l’aspect piteux du digne chef de bureau rompit le charme plein d’émotion qui s’était emparé d’Hermine.

En effet, M. de Beaupréau, qui arrivait bride abattue, couché et cramponné sur sa selle, poussait des cris lamentables. Le bouillant Éclair l’avait emporté par monts et par vaux, à travers les haies, les futaies, les broussailles, et il revenait ses vêtements en lambeaux, ayant cessé de songer à maîtriser le fougueux animal, et laissant flotter la bride sur son col. Le hasard seul ramenait Éclair en cet endroit.

Aux cris poussés par le chef de bureau, Jonas se dressa sur ses pieds, laissa échapper un éclat de rire, puis il s’élança à la rencontre du cheval, lui sauta à la bride et l’arrêta net.

Le noble animal hennit de colère sous la main de l’enfant qui l’avait saisi par les naseaux, se cabra à demi et rejeta son cavalier en arrière.

M. de Beaupréau roula sur l’herbe en jetant un dernier cri de terreur.

Mais il se releva presque aussitôt. Il ne s’était fait aucun mal.

Un éclat de rire du chevalier de Lacy, de sir Williams et d’Hermine elle-même l’accueillit.

– Ah ! mon cher voisin, dit le chevalier, vous n’êtes pas un cavalier consommé.

– Excusez-moi, répondit le Beaupréau encore pâle et tout défait, mais ce cheval a le diable au corps.

– Bah ! il est doux comme un agneau…

– Merci ! il a pris le mors aux dents.

– Vous l’avez donc éperonné ?

– Sans doute.

– Alors, dit le chevalier en riant, je comprends ; vous avez cru avoir affaire à un courtaud ou à un cheval de moulin.

Puis, comme M. de Lacy avait pitié de l’embarras du bonhomme, à jamais battu dans ses prétentions d’écuyer, il changea de conversation ; et lui montrant le sanglier gisant dans une mare de sang, il lui conta les événements de la chasse.

– Ah ! dit le chef de bureau en regardant le baronnet avec admiration, c’est un beau coup cela, un très beau coup, par la sambleu !

Sir Williams affecta un maintien plein de réserve et de modestie, qui acheva de séduire Hermine.

– Monsieur le chevalier, dit alors Jonas, qui venait d’attacher Éclair à un arbre, madame la baronne m’a donné ce matin une lettre pour vous.

– Voyons, dit M. de Lacy.

Jonas tira de la poche de sa veste le poulet de la baronne.

Le chevalier rompit le sceau armorié, parcourut d’abord la lettre des yeux, puis lut tout haut :

« Mon cher voisin,

« Invitation pour invitation.

« Vous avez prié mon neveu et ma petite-nièce à votre chasse.

« Très bien et merci de la galanterie.

« Permettez-moi, à mon tour, de vous prier à dîner.

« J’espère que vous m’amènerez votre hôte, le baronnet sir Williams ; et, en vous attendant, je vous abandonne mes deux mains.

« Baronne de Kermadec. »

 

La douairière écrivait au chevalier de Lacy comme elle eût écrit cinquante années plus tôt, quand elle était fille d’honneur, à un abbé de cour ou à un mousquetaire.

Le chevalier regarda sir Williams :

– Eh bien ? lui demanda-t-il d’un air interrogateur.

Sir Williams, à son tour, regarda Hermine.

Hermine rougit et sembla lui dire :

– Acceptez !

– Allons ! dit le chevalier, en route, en ce cas ! Il y a encore loin d’ici aux Genêts, et il est déjà midi passé. La baronne dîne de bonne heure… Mon cher voisin, ajouta-t-il, je ne vous propose plus de monter Éclair ; mais je vais vous faire donner le cheval de mon piqueur, celui-là est assez lourd pour ne pas prendre le mors aux dents.

Le Beaupréau baissa la tête en homme résigné à sa honte.

Hermine remonta à cheval, et sir Williams lui tendit respectueusement le genou.

Puis, tandis que la jeune fille rassemblait sa bride, le baronnet se pencha à l’oreille du chef de bureau.

– Eh bien ! beau-père ? lui dit-il en souriant.

Le Beaupréau le regarda.

– Trouvez-vous que j’ai joué mon rôle en conscience ?

– Oui, oui, merveilleusement.

– Si votre fille n’avait pas douze millions de dot, croyez-le bien, ajouta le baronnet, je ne me serais pas risqué. J’ai joué ma vie.

– Vous êtes un brave ! murmura le Beaupréau avec enthousiasme.

On se mit en route.

Sir Williams rangea son cheval à côté de la pouliche d’Hermine.

Le chevalier de Lacy chevaucha auprès de M. de Beaupréau.

Le piqueur et les valets couplèrent les chiens, chargèrent le sanglier sur un mulet qui suivait la chasse, et prirent le chemin du Manoir.

Ce fut une course charmante à travers les bois que celle que firent le baronnet et la jeune fille galopant côte à côte. L’âme désolée d’Hermine semblait faire silence en ce moment ; elle écoutait la voix douce et mélancolique de sir Williams, qui lui parlait avec enthousiasme de la verte Erin, sa nébuleuse patrie, cette terre des martyrs qui marchent le front haut sous la persécution et tournent parfois leurs regards vers la France. Le baronnet disait son horreur de l’Angleterre et de la vie anglaise, l’ennui de sa vie errante, le rêve qu’il avait fait souvent de se fixer en France, d’y chercher une compagne digne de lui et qui sût le comprendre.

Hermine l’écoutait rêveuse, et songeait à Fernand.

À Fernand à jamais perdu.

Et cependant elle l’écoutait.

L’homme qui s’exprime avec tristesse sur son isolement, et semble regretter un bonheur rêvé et irréalisable, inspirera toujours une vive sympathie à une femme, surtout s’il est jeune et beau comme l’était sir Williams.

Et puis, cet homme possédait si bien tous les charmes, toutes les roueries, toutes les ruses infernales de la séduction ; il savait si bien faire vibrer, par un seul mot, la corde muette du cœur des femmes !

Certes, le vicomte Andréa ne s’était point vanté, le jour où, déguisé en don Juan de Marana, il avait mesuré Paris du regard en disant :

– Don Juan n’est pas mort… c’est moi.

Quand ils arrivèrent aux Genêts, Hermine était toute rêveuse, et madame de Beaupréau, qui attendait avec anxiété le retour de son enfant, crut lire sur son visage que sir Williams ne lui était déjà plus indifférent.

Et la pauvre mère tressaillit de joie, et elle enveloppa le baronnet d’un regard ardent de reconnaissance et qui semblait dire :

– Oh ! sauvez, sauvez mon enfant !

En même temps, la vieille baronne de Kermadec donnait sa main à baiser à sir Williams, le mettait à table à côté d’elle et lui disait tout bas :

– Enfin, vous voilà raisonnable et non plus fou comme hier…

– Madame… balbutia-t-il, en feignant un grand embarras.

– Chut ! elle vous aimera…

Le baronnet hocha tristement la tête.

– Fiez-vous-en à moi, dit-elle ; je suis de bon conseil… je vous prends sous ma protection, et, vertudieu !…

Vertudieu était un innocent juron par lequel la douairière avait coutume de traduire ses résolutions les plus irrévocables.

– Décidément, pensait le baronnet, j’ai pour moi la tante, le père et la mère… si la fille ne m’aime pas sous huit jours, c’est que je serai un niais, indigne de jamais épouser une dot de douze millions !