« L'héritage mystérieux », XLVII - Confidences   

XLVII - Confidences

Nous sommes obligés, grâce à la multiplicité de nos personnages et à l’étendue du drame dont nous sommes l’historien, de changer de place souvent et d’abandonner un moment quelques-uns de nos héros pour retourner à ceux que nous avions délaissés momentanément.

Nous avons laissé Jeanne s’éveillant dans le petit castel de Bougival, promenant autour d’elle un regard étonné, cherchant à s’expliquer sa présence en ce lieu inconnu, et découvrant enfin, sur le guéridon placé au milieu de la chambre, cette lettre écrite par sir Williams, non signée comme celle de la veille, et dans laquelle mademoiselle de Balder avait cru reconnaître l’esprit et la main d’Armand de Kergaz ; lettre bizarre, étrange, où aucun fait n’était articulé sans être enveloppé de réticences sans nombre, où régnait, de la première à la dernière ligne, un ton mystérieux qui devait avoir fatalement une certaine influence sur une imagination de jeune fille.

Le mystère est l’agent le plus actif de l’amour.

Certes, il semble qu’un soupçon aurait dû venir à l’esprit de mademoiselle de Balder, qu’elle aurait pu penser qu’un autre que M. de Kergaz était le deus ex machina de cet étrange drame où elle avait le premier rôle.

Mais Jeanne aimait Armand, et pour ceux qui aiment, tout événement paraît avoir pour cause ou pour point de départ l’objet aimé. Ensuite, si excentrique, si bizarre que fût sa conduite, comment n’aurait-elle pas cru que l’auteur de ces deux lettres et M. de Kergaz ne faisaient qu’un, alors que, la veille, elle avait entendu ce dernier chuchoter avec Bastien et prononcer les mots de « mauvaise affaire », faisant ainsi allusion au duel du lendemain ?

Tout cela semblait si naturel, que Jeanne ne douta point un seul instant, et se contenta de laisser son esprit s’abandonner aux plus bizarres conjectures, sans pour cela soupçonner la non identité d’Armand et de celui qui lui écrivait. Ensuite, à la pensée que de sa discrétion à elle dépendait peut-être la vie d’Armand, elle se promit de ne point chercher à sonder tous ces mystères, et elle se contenta d’examiner attentivement le lieu où elle se trouvait. Nous l’avons dit, rien de plus coquet, de plus élégamment joli que cette chambre à coucher qu’une fée semblait avoir meublée et décorée pour l’habiter elle-même. Ce n’était peut-être pas, dans son ensemble, assez sévère pour une duchesse de l’austère faubourg Saint-Germain ; ce n’était pas non plus la demeure de l’une de ces folles créatures du monde galant, que l’or de la finance va chercher dans les coulisses des théâtres de vaudeville pour leur construire des palais.

On aurait dit le boudoir d’une de ces femmes que le talent a fait indépendantes en leur donnant le cœur et les hautes aspirations de l’homme, et qui veulent rester femmes dans leur vie privée.

Jeanne, la pauvre fille d’un officier sans fortune, n’avait jamais rêvé de semblables coquetteries, et elle demeura éblouie. Et puis, comme tout cela venait de l’homme aimé, de celui dont elle porterait le nom, elle éprouva une joie d’enfant et sentit son cœur battre de reconnaissance et d’amour ; et puis encore, elle voulut voir jusqu’où s’étendaient ses domaines, c’est-à-dire cette maison qui appartenait déjà à la future comtesse de Kergaz.

Elle ouvrit la première porte qu’elle vit devant elle, et se trouva dans un grand salon dont les murs étaient tendus d’une magnifique tapisserie des Gobelins. Un guéridon placé au milieu supportait des albums, des gravures, un journal de modes, une gazette de femmes. En face de la cheminée était un piano.

Jeanne traversa le salon, dont les portes étaient ouvertes, et se trouva dans un petit vestibule dallé en marbre, aux murs peints à fresques, encombré de caisses de fleurs exotiques et d’arbustes rares.

Dans ce vestibule, couché sur une banquette, un grand laquais chamarré qui dormait s’éveilla au bruit des pas de la jeune fille, et, se levant, se tint respectueusement devant elle en disant :

– Mademoiselle désire-t-elle sa femme de chambre ?

Et, sans attendre de réponse, le valet appela :

– Mariette ! Mariette !

Une jolie soubrette, comme on n’en voit plus guère qu’à la Comédie française, accourut et salua la jeune fille.

Puis, derrière la soubrette, arrivèrent successivement une femme de charge entre deux âges et un groom. C’était là le domestique mis aux ordres de Jeanne.

– Si mademoiselle veut me suivre dans son cabinet de toilette, dit la jolie camériste qui portait le nom de Mariette, j’habillerai mademoiselle.

Jeanne s’aperçut alors qu’elle était en robe de chambre, dans le costume qu’elle avait la veille en s’endormant, et elle suivit, toujours étonnée et ravie, Mariette qui la conduisit dans un vaste cabinet de toilette, où la jeune fille retrouva toute sa garde-robe, transportée là comme par enchantement.

– Monsieur le comte, dit Mariette, a dû passer, en retournant à Paris, chez les fournisseurs de mademoiselle, qui viendront dans la journée prendre ses ordres.

Et Mariette se mit en devoir de peigner et de tordre les beaux cheveux noirs de Jeanne qui se laissa faire, rêveuse et toujours éblouie.

Une heure après, mademoiselle de Balder, en négligé du matin, entrait dans la salle à manger située au rez-de-chaussée de cette mystérieuse maison, et y trouvait son déjeuner servi.

Jeanne trempa ses lèvres dans une tasse de thé après y avoir émietté un gâteau, et elle lut et relut avidement la mystérieuse lettre de cet homme que les gens qui la servaient appelaient M. le comte.

Mariette la servait à table et lui dit, au moment où elle se leva :

– La campagne n’est pas très agréable à habiter en hiver, et mademoiselle s’ennuiera peut-être…

Jeanne aurait bien voulu savoir dans quelle campagne elle se trouvait ; mais elle se souvint de la recommandation formelle de la lettre et elle se tut.

– Mais, reprit Mariette, M. le comte a pensé que mademoiselle reverrait avec plaisir une ancienne amie.

– Une amie à moi ? exclama Jeanne avec surprise.

– Une amie de mademoiselle, insista Mariette, qui ouvrit une porte et appela :

– Mademoiselle Cerise !

Et Jeanne, stupéfaite, vit entrer la fleuriste, émue et pâle, qui vint se jeter dans ses bras.

*

* *

Les deux jeunes filles s’accablèrent de questions d’abord. Comment se retrouvaient-elles ? où étaient-elles ? Ni l’une, ni l’autre ne le savait. Mais sir Williams avait si bien pris ses précautions, il avait si bien su écrire à l’une et parler à l’autre de périls imaginaires, que toutes deux s’observèrent et ne se firent que des demi-confidences. Une partie de la journée s’écoula pour elles en une douce causerie.

Jeanne confia à Cerise que son cœur avait parlé ; elle lui dit combien elle aimait un inconnu, sans doute l’auteur de ces deux lettres qu’elle avait reçues, le comte Armand de Kergaz.

Cerise lui parla de son amour pour Léon, de son bonheur qui n’était que retardé et qui s’accroîtrait de tout le charme de l’obstacle vaincu, de la difficulté surmontée.

Vers le soir, comme les deux jeunes filles, après s’être longtemps promenées dans le jardin, dont les murs élevés ne permettaient point de voir au dehors, rentraient à la villa, un homme se présenta à Jeanne et la salua avec respect.

C’était Colar.

À la vue de cet inconnu, mademoiselle de Balder éprouva une vague inquiétude ; mais Cerise la rassura.

– C’est un ami, dit-elle, c’est un serviteur de M. le comte.

– Mademoiselle, dit Colar en s’inclinant devant Jeanne, je suis l’intendant de M. le comte.

– Ah ! fit Jeanne remise de son trouble ; venez-vous de sa part ?

– Oui, mademoiselle.

Et Colar prit un air mystérieux et tendit une lettre à la jeune fille.

Jeanne la prit en tremblant, et son cœur battit bien fort.

C’était encore la même écriture.

Cette lettre venait de lui.

Elle l’ouvrit et lut :

« Jeanne, ma bien-aimée, quand cette lettre vous parviendra, j’aurai déjà mis entre nous une grande distance. Ainsi le veut la fatalité. Mais, rassurez-vous, mon absence ne sera point de longue durée ; quelques jours à peine, et vous me verrez à vos pieds, baisant vos deux mains et vous demandant à genoux d’accepter mon nom et de faire le bonheur de ma vie. Chaque jour l’homme qui vous portera cette lettre, et qui a toute ma confiance, vous en remettra une autre que je lui ferai parvenir des divers lieux où je m’arrêterai pendant ce voyage que m’imposent de graves et mystérieuses circonstances.

« Cet homme, nommé Colar, est mon ami plus que mon serviteur ; il m’est entièrement dévoué, et il exécutera tous vos ordres avec joie. Soyez reine dans cette maison qui est à vous, et qui n’est peuplée que de mes gens, âmes dévouées à leur maîtresse future, et qui mourraient pour elles avec joie. Je ne vous demande qu’une seule chose, Jeanne, ma bien-aimée, mais je vous la demande à genoux, au nom de l’amour que j’ai pour vous, au nom de notre bonheur à venir : n’essayez point de sortir de la villa ou du moins du jardin, ne demandez point où vous êtes… Ceci est un mystère que je vous expliquerai plus tard.

« Adieu… à demain. Mon corps s’éloigne, chère femme adorée ; mais mon cœur est resté près de vous. »

Cette fois, la lettre était signée d’un A.

Il y avait progrès.

– Mademoiselle, dit Colar, lorsque Jeanne eut terminé la lecture de cette lettre, si vous désirez répondre à M. le comte, je lui ferai parvenir votre missive.

Jeanne rougit.

– Je verrai, dit-elle d’une voix émue.

Et, en effet, que pouvait-elle, qu’allait-elle répondre ?

Se plaindrait-elle de cet espèce d’enlèvement ?

Lui avouerait-elle qu’elle l’aimait ?

Elle regarda Cerise, comme si elle eût voulu lui demander conseil.

Cerise comprit et dit à Colar :

– Mademoiselle écrira demain à M. le comte.

Colar s’inclina.

– Je reviendrai demain, dit-il, et si mademoiselle veut faire venir de Paris quelque chose…

– Je n’ai besoin de rien, merci.

Une cloche qui sonnait le dîner se fit entendre.

Le lieutenant de sir Williams salua de nouveau la jeune fille et s’en alla. Mais au lieu de sortir par la grande grille de la villa, il gagna le pavillon où était encore la veuve Fipart, bien que sir Williams eût feint, le matin, de la chasser.

– La mère, lui dit-il, le capitaine a réfléchi. Il vaut mieux que tu ne restes pas ici. Tu as maltraité Cerise, et si les deux petites te rencontrent, elles finiront par avoir des soupçons.

– C’est bon, dit la cabaretière de Bougival, on s’en ira.

– Tous les matins, poursuivit Colar, tu donneras une manne à Rocambole, et tu lui recommanderas d’avoir, s’il le peut, un air bien honnête.

– Oh ! dit la veuve Fipart avec orgueil, c’est mon élève, et, quand il le veut, il ressemble à un petit saint.

– Et tu l’enverras ici porter du poisson.

– Suffit, on l’enverra.

– Rocambole, qui est fin comme une mouche, donnera son coup d’œil et veillera au grain mieux que toi ; car je ne me fie qu’à moitié à tout notre monde. – Si le vrai comte venait à flâner par ici…

Colar désignait Armand par ce mot de vrai comte.

La veuve Fipart redescendit à Bougival en compagnie de Colar, qui retourna à Paris, où il avait mission d’observer et de surveiller les actes de M. de Kergaz.

Le lendemain, il retourna à la villa.

Sir Williams lui avait écrit d’Orléans et envoyé une seconde lettre pour Jeanne. Cette lettre, plus tendre et plus brûlante encore que la précédente, acheva de jeter le trouble dans le cœur de la jeune fille. Le faux comte de Kergaz avait, cette fois, écrit au bas tout au long le nom d’Armand. C’était donc bien lui.

– Mademoiselle, demanda Colar, ne répondra-t-elle point à M. le comte ?

À cette question, le cœur de Jeanne battit à rompre sa poitrine ; ses joues s’empourprèrent ; elle hésita encore…

– Ah ! murmura Colar, je vois d’ici M. le comte ouvrant ma lettre et trouvant, sous le même pli, quelques lignes de mademoiselle. Cher et bon maître, quelle joie !

Jeanne n’y tint plus, à la pensée qu’il serait heureux si elle lui répondait.

Elle prit la plume et écrivit :

« Monsieur, bien que votre conduite me paraisse étrange, bien qu’il soit inouï qu’on fasse les gens prisonniers pour leur prouver quelque affection, je veux bien ne vous point juger trop sévèrement et attendre votre retour pour avoir l’explication de tous ces mystères. D’ici là je suivrai vos conseils et garderai la réserve que vous me demandez. »

Malgré la froideur de cette lettre, on devinait que l’âme tout entière de la jeune fille avait dû passer par sa plume, et les caractères tremblés, la signature presque illisible attestaient son émotion.

Mais Jeanne était fille de noble race ; elle savait bien que la première vertu de la femme est la réserve, et la conduite mystérieuse de sir Williams ne méritait pas de plus tendres expressions. Cependant, au-dessous de son nom, elle écrivit un mot :

« Revenez ! »

Ce post-scriptum laconique résumait la pensée tout entière de la lettre et en atténuait la sécheresse.

Colar s’en alla.

Le lendemain il revint, apportant encore une lettre du faux comte de Kergaz.

Comme les précédentes, elle avait un parfum de chaste honnêteté, d’amour ardent qui continua à opérer de profonds ravages dans l’âme de mademoiselle de Balder.

Les jeunes filles se laisseront toujours séduire par des lettres.

Pourtant Jeanne ne crut point devoir répondre.

Mais chaque heure qui s’écoulait rivait par un lien de plus le cœur de la pauvre enfant à cet amour dont elle croyait envelopper Armand.

Et les jours passaient.

Et Jeanne oubliait Gertrude, dont cependant le faux Armand parlait toujours dans ses lettres comme l’accompagnant, – lettres qui n’étaient jamais datées, et lui arrivaient, elle ne savait d’où, par l’entremise de Colar.

Elle attendait avec impatience le retour de celui qu’elle aimait, comme Cerise attendait Léon.

Et ni l’une ni l’autre ne songeaient à quitter la villa. Cependant un jour, Colar ne vint point. Jeanne attendit en vain la lettre bien-aimée qui était devenue la nourriture de son âme.

La lettre ne vint pas. Le lendemain, Colar ne parut point encore.

Le lieutenant de sir Williams avait, pour motiver son absence, la meilleure de toutes les raisons : il était mort.

On se souvient de la fin tragique de Colar dans le cabaret de la veuve Fipart.

Colar était mort sans prononcer un mot qui pût éclairer Rocambole sur la marche à suivre vis-à-vis de Jeanne et de Cerise. Trois jours, puis un quatrième s’écoulèrent. Jeanne ne recevait plus de lettres de son mystérieux correspondant, et cependant rien n’était changé à la villa.

Les domestiques continuaient à la servir, la grille du parc à demeurer fermée ; Mariette parlait de M. le comte chaque fois qu’elle coiffait ou habillait sa maîtresse.

Mais Jeanne ne voyait plus Colar, et ne recevait plus de lettres.

Elle interrogea les domestiques sur le sort du messager ; les domestiques ne savaient rien dire ou ne voulaient rien dire, et répondaient invariablement :

– L’intendant de M. le comte est peut-être en voyage.

Alors Jeanne se mit en tête les plus noires idées ; elle se souvint que, dans la première lettre trouvée sur le guéridon, celui qu’elle croyait être Armand de Kergaz disait qu’il allait courir de grands périls…

Jeanne eut le vertige à ce souvenir ; elle se dit que peut-être son Armand bien-aimé était mort…

Puis l’espoir vint faire place à ce doute cruel, à cette épouvantable anxiété ; elle pensa que, puisqu’il n’écrivait plus, c’est qu’il allait revenir.

Le quatrième jour cependant, comme Jeanne s’éveillait et disait bonjour à Cerise qui couchait dans un cabinet voisin de sa chambre et dont la porte restait ouverte durant la nuit, elle aperçut un paquet de lettres sur le guéridon.

Jeanne ne fit qu’un saut de son lit au guéridon, et poussa un cri de joie.

Il y avait là quatre lettres, autant de lettres que de jours écoulés…

Et elle les reconnut et en brisa le cachet avec une émotion violente.

Armand n’était donc pas mort !

Il lui annonçait son retour prochain ; il allait arriver… Elle pouvait le voir au premier moment.

C’était du moins ce que disait sa dernière lettre.

– Cerise ! Cerise ! s’écria Jeanne folle de joie, il est vivant, il va revenir !

Et Cerise qui, depuis trois jours, essuyait les larmes de la pauvre Jeanne, Cerise accourut toute joyeuse et l’embrassa avec effusion.

Alors Jeanne voulut savoir qui avait apporté ces lettres et les avait déposées sur le guéridon durant son sommeil.

Elle sonna, Mariette parut.

– Colar est donc venu ? demanda-t-elle.

– Non, madame.

– Qui donc, alors ?… fit Jeanne surprise et montrant les lettres.

– Mademoiselle, répondit la camériste, c’est Rocambole.

– Qu’est-ce que Rocambole ? demanda Jeanne, qui jamais n’avait entendu prononcer ce nom.

– C’est le petit marchand de poisson.

– Il a donc vu Colar ?

– Je ne sais pas.

Mariette ne savait pas, en effet.

La vérité était que, depuis trois jours, maître Rocambole s’était métamorphosé aux yeux des gens de la villa, et il nous faut expliquer cette métamorphose avant d’aller plus loin.