« L'héritage mystérieux », XLVIII - Le génie de Rocambole   

XLVIII - Le génie de Rocambole

Le fils adoptif de la veuve Fipart, maître Rocambole, avait été plus fort que ne l’eût été Colar lui-même, le soir où celui-ci mourut frappé par le comte de Kergaz.

Cet enfant de seize ans, qui pouvait se laisser éblouir par la promesse d’une somme aussi importante que cinquante louis, ne perdit point la tête un seul instant et se fit le raisonnement suivant, qui n’était pas dépourvu de logique :

– Il est évident que si le comte donne mille francs pour savoir où sont les petites, le capitaine en donnerait le double et le triple pour qu’il ne le sût pas. Or, le comte est un homme de bien et le capitaine, un luron ; entre le bien et le mal, Rocambole n’a jamais hésité. Donc, hourra pour le capitaine !… Je vais rouler le philanthrope.

C’était pour obéir à ce programme que maître Rocambole avait entraîné le comte, Guignon et Léon Rolland sur la passerelle de la machine pour les conduire de là dans l’île de Croissy, où, disait-il, les deux femmes étaient prisonnières.

On sait ce qui arriva :

Rocambole, leste et fort, donna un croc-en-jambe à Guignon pris à l’improviste, le précipita dans l’eau et y tomba avec lui.

Guignon ne savait pas nager, et il était dans sa destinée de ne pas avoir la moindre chance, comme l’avait judicieusement observé Rocambole.

Il jeta un cri en tombant à l’eau, essaya de se débattre à la surface, disparut, et, entraîné par le courant, le pauvre ouvrier alla trouver la mort sous les rouages de la monstrueuse machine. Rocambole, au contraire, était cet enfant de Paris par excellence, qui est adroit à tous les exercices sans avoir jamais rien appris : s’improvise cavalier en huit jours, fait des armes d’instinct, tire le fusil et le pistolet, et nage comme un poisson à la troisième pleine eau qu’il fait du haut d’un pont du canal ou de la Seine.

Rocambole se jeta donc à la rivière avec le sang-froid qu’il eût mis à plonger dans un établissement de bains au pont Neuf ou au pont Louis-Philippe.

– Hum ! murmura-t-il en sentant le contact de l’eau glacée, car on était alors en plein mois de janvier, elle est un peu fraîche, et ce bain froid est risqué pour la saison… Bah !

Et ce dernier mot prononcé à la surface de l’eau, Rocambole ferma la bouche, enfonça la tête, plongea l’espace de cinquante brasses pour se mettre à tout hasard, à l’abri d’une balle que le comte aurait pu diriger sur lui, guidé par le bruit de sa chute ; puis il revint respirer, plongea encore, respira de nouveau, et finit par nager entre deux eaux, de façon à ne faire aucun bruit.

La nuit était noire et on n’y pouvait voir à vingt pas.

Rocambole, tout en nageant vigoureusement, prêtait l’oreille, et, servi en cela par le vent, qui soufflait de l’est à l’ouest, il put entendre les paroles irritées du comte et de Léon Rolland, appelant en vain Guignon dont la mort avait été instantanée.

– Sont-ils vexés ! pensa Rocambole, ravi de lui-même et se mettant sur le dos pour faire la planche et ne point user ses forces.

Quand il fut assez loin de la machine pour ne plus craindre une balle, le vaurien jugea convenable de se reposer.

– Échouons-nous, se dit-il en gagnant la berge opposée à la route de Bougival à Port-Marly.

Il se coucha dans l’herbe, entre deux tas de bois coupé, amoncelé et destiné à être transporté par eau ; et tout grelottant il se déshabilla, préférant encore être nu que vêtu d’habits mouillés.

Une fois déshabillé, Rocambole se roula dans le sable et s’y enterra à moitié :

– Voilà, pensa-t-il, un drôle de paletot pour attendre le jour, mais cela vaut encore mieux que rien. S’il pouvait passer une péniche…

Rocambole exprimait ce vœu, parce qu’il connaissait les habitudes de ces sortes d’embarcations qui sillonnent le fleuve nuit et jour de leur sourd et lent sillage.

Deux hommes, trois au plus, les conduisent et vivent éternellement à bord.

Ils ont toujours du feu, quelque chose à manger, et ils accueillent assez complaisamment les canotiers et les pêcheurs qui montent à leur bord.

Or précisément, en prêtant l’oreille, Rocambole, qui n’entendait plus la voix d’Armand et de Léon, distingua tout à coup le craquement monotone d’un gouvernail pesamment manœuvré, et bientôt il vit se détacher au milieu des ténèbres une masse plus noire encore qu’éclairait un point lumineux.

C’était une péniche vide de son chargement et que deux hommes conduisaient à la dérive, sans le secours des chevaux qui, en remontant le cours du fleuve, remorquent les embarcations.

Le point lumineux n’était autre qu’une lanterne suspendue à l’avant.

– Ohé ! de la barque ! cria le vaurien.

– Oh ! répondit-on à bord de la péniche.

Rocambole s’arracha à son linceul de sable, se rhabilla en trois secondes, se rejeta bravement à l’eau, se laissa dériver de quelques brasses au-dessous de l’embarcation, l’aborda par le travers et se suspendit à la corde à nœuds qui pendait en guise d’échelle.

Puis là, bien qu’il fût parfaitement reposé et n’eût rien perdu de son agilité et de sa vigueur, il feignit une grande fatigue et se hissa à bord en gémissant. Le patron de la péniche, qui tenait la barre en ce moment, fut fort étonné, par le froid de la nuit, de voir un homme sortir de l’eau habillé et tout grelottant.

– Ah ! mon Dieu, murmura Rocambole d’une voix lamentable, quel malheur !…

Les deux mariniers qui montaient la péniche, reconnaissant qu’ils avaient affaire à un enfant qui paraissait exténué de besoin, de fatigue et de froid, commencèrent par lui donner des soins, le firent changer de vêtements, et lui donnèrent quelques gorgées d’eau-de-vie.

Une fois restauré, Rocambole descendit dans la cabine, où il y avait du feu, et s’y coucha à côté du patron, qui avait cédé la barre à son second.

Le vaurien raconta alors au patron qu’il était tombé à l’eau en longeant le bord de la rivière, et que, vaincu par le courant, il lui avait été impossible de regagner la berge.

Il ajoutait qu’il allait précisément à Saint-Germain lorsque cet accident lui était arrivé.

Or, comme l’accident dont il prétendait avoir été victime paraissait s’expliquer par l’opacité de la nuit, et que, d’ailleurs, Rocambole avouait qu’il était un peu bu, selon l’expression populaire, lorsque cela lui était arrivé, le patron de la péniche ajouta foi entière à ses paroles.

Rocambole fit sécher ses habits, se garda bien de lui montrer la bourse que lui avait jetée M. de Kergaz et qui renfermait vingt-cinq louis, et, vers minuit, la péniche le déposa au Pecq, sous Saint-Germain.

Rocambole avait jugé prudent de ne point retourner à Bougival sur-le-champ.

Il passa le reste de la nuit dans un cabaret dont il connaissait le maître, et qu’il éveilla en heurtant à la porte ; puis, au point du jour, il se remit en marche, décidé à aller flâner aux alentours de la maison où Colar avait été tué.

– Il est probable, se disait-il en arpentant la route de Port-Marly, que le comte sera retourné au cabaret, qu’il n’y aura plus trouvé maman, et que, comme après tout il a tué Colar, il aura filé sans redemander son reste.

Ce raisonnement était plein de justesse et se trouva pleinement confirmé par l’événement.

Rocambole trouva la chaussée déserte à cette heure matinale, la porte du cabaret entr’ouverte et le cabaret vide. La veuve Fipart avait jugé prudent de filer, comme disait Rocambole ; et elle était montée au pavillon du parc, dans la villa où se trouvaient Jeanne et Cerise.

Rocambole monta au premier étage, où était toujours le cadavre de Colar, noyé dans une mare de sang.

– Voilà le plus embêtant, se dit-il. Le comte a filé, il ne reviendra pas tout de suite ; mais la première personne qui va venir ici va voir couler ce sang à travers le plancher, elle criera à l’assassin… et nous serons propres !… Il faut faire disparaître le bourgeois (c’était le nom que Rocambole et la veuve Fipart donnaient à Colar). Pauvre vieux ! murmura-t-il en soulevant le cadavre avec précautions pour ne se point ensanglanter, tu n’as pas plus de chance que Guignon ! Sans compter que tu n’auras pas le moindre curé à ton enterrement et que nous te priverons du cimetière.

Comme il terminait cette oraison funèbre, Rocambole entendit un bruit de pas au rez-de-chaussée.

Il tressaillit, crut qu’il allait avoir affaire à Armand ou à quelqu’un des siens, et, à tout hasard, il s’arma du couteau que la veille, Guignon lui avait appuyé sur la gorge et qui était demeuré à terre.

Mais une voix bien connue se fit entendre :

– Hé ! Rocambole ! appelait-elle.

– Bon ! dit l’enfant, as pas peur, c’est Nicolo !

C’était en effet le saltimbanque qui, après avoir erré toute la nuit à travers champs, avait un peu calmé sa terreur vers le matin, et se hasardait à revenir savoir ce qui s’était passé après sa fuite.

– Montez, papa, montez, cria Rocambole à l’illégitime époux de la veuve Fipart, par ici, on a besoin de vous.

Nicolo monta et s’arrêta tout frémissant encore sur le seuil du cabinet jaune.

Le facétieux Rocambole avait mis le cadavre de Colar sur son séant et l’avait adossé à la muraille.

– Flambé ! dit le vaurien en le désignant du doigt à Nicolo.

– Et la mère ? demanda le saltimbanque avec tout l’intérêt d’un amant épris, inquiet sur le sort de l’objet aimé.

– Esbignée ! répondit Rocambole.

Puis il ajouta vivement.

– Allons, papa, faut pas flâner à demander un tas de choses ; je vous conterai cela plus tard. Il faut d’abord cacher M. feu Colar. Ça ne peut pas le chagriner et ça nous rendra grand service.

– Mais, dit Nicolo, ce n’est pas nous qui l’avons tué, après tout… et la rousse ne peut pas nous accuser de cet assassin.

Rocambole, qui avait retrouvé son sang-froid moqueur, haussa les épaules et regarda dédaigneusement le saltimbanque.

– Papa, dit-il, vous n’êtes point l’auteur de mes jours, et, entre nous, je ne le regrette pas.

– Plaît-il ? fit Nicolo surpris de l’apostrophe.

– Vous êtes bête comme un saltimbanque que vous êtes, poursuivit Rocambole complétant ainsi sa pensée ; vous avez de l’esprit dans les jambes, mais pas dans la tête.

– Insolent ! dit Nicolo, habitué cependant aux impertinences de l’enfant.

– Supposez donc, continua Rocambole, que la rousse vienne ici. On commence par nous mettre à l’ombre, vous et moi, et le curieux fouille ses petites notes et ses paperasses, puis il reconnaît que papa Nicolo a habité un port de mer d’où il est parti avec un passeport sur papier jaune et la marque d’un anneau à la cheville ; ce qui fait qu’il est en rupture de ban.

– Diable ! murmura Nicolo, je n’y songeais pas.

– Quant à moi, reprit Rocambole, comme je me suis échappé du pensionnat où m’avait logé la correctionnelle pour y attendre ma majorité, on me repincera tout de bon.

– Tu as raison, dit Nicolo ; mais où le mettre, ton monsieur Colar ?

– S’il était nuit, je vous dirais : nous allons l’enterrer dans le jardin ; mais, vu qu’il est jour, il vaut mieux le descendre à la cave. Nous avons une vieille futaille vide, on la défoncera d’un côté, et puis on rebouchera le trou où on posera le côté défoncé contre la muraille.

Nicolo et Rocambole s’emparèrent alors du cadavre ; l’un le prit sous les bras, l’autre par les pieds, et ils le descendirent ainsi à la cave, où Rocambole, toujours maître de lui, défonça la futaille vide.

Feu Colar, comme disait le spirituel vaurien, fut placé dans cette bière improvisée, puis la futaille fut tournée contre le mur ; après quoi les deux bandits s’occupèrent de faire disparaître tout indice du meurtre.

Le sang qui couvrait le parquet du cabinet jaune et coulait à travers le plancher fut lavé à grande eau, et, en moins de vingt minutes, il n’en resta aucune trace.

Les verres brisés furent jetés dans la cour, les meubles remis en place ; et lorsque tout fut terminé, Rocambole se versa une rasade d’eau-de-vie, bourra une pipe qu’il avait toujours dans sa poche, s’assit sur un escabeau et regarda fièrement le saltimbanque :

– À présent, papa, dit-il, si vous le voulez bien, nous allons causer un peu.

– Causer de quoi ? demanda l’acrobate dont l’intelligence n’était pas le côté saillant.

– Parbleu ! dit Rocambole avec humeur, ce ne sera pas de politique ; d’abord, je n’ai pas d’opinion, moi.

Nicolo se prit à rire.

– Nous voici à l’abri de la rousse, reprit le vaurien, et il est évident que môssieu le comte qui a tué feu Colar ne s’en vantera pas ; mais comme il tient à savoir où sont les petites…

– Il ne le sait donc pas ?

– Tiens ! dit Rocambole, qui le lui aurait dit ? Le serrurier ne le savait pas, et maman et moi nous ne sommes pas des enfants.

Alors le fils adoptif de la veuve Fipart raconta succinctement à Nicolo sa belle conduite de la nuit, et le saltimbanque émerveillé s’écria :

– Décidément, tu as une fière sorbonne, petit !

Rocambole affecta un maintien modeste en écoutant ce compliment.

– Mais, poursuivit-il, si nous sommes parés vis-à-vis de la rousse, nous ne le sommes pas vis-à-vis du comte, et il ne fera pas bon ici désormais. Il m’est donc avis que le meilleur est de filer, vous et maman à Paris, et moi à Port-Marly, où le père Maurice me logera.

Le père Maurice dont parlait Rocambole était un pêcheur tenant un cabaret presque aussi mal famé que celui de la veuve Fipart.

Le père Maurice et l’objet aimé de Nicolo avaient eu ensemble plus d’une ténébreuse affaire étrangère au commerce des liquides ; Rocambole pouvait donc compter sur lui, comme le père Maurice aurait compté lui-même sur la veuve et son fils adoptif, dans l’occasion.

– Tu as raison, dit Nicolo, approuvant le conseil de l’enfant. Mais, ajouta-t-il, qu’allons-nous faire maintenant par rapport au capitaine qui est absent ? Lâcherons-nous les petites ? Colar étant mort, je ne sais plus que faire, moi.

– Moi, je le sais, dit Rocambole, et je vais me mettre à la hauteur des événements. As pas peur ! c’est moi qui remplace feu Colar.

Le vaurien se versa un second verre d’eau-de-vie, bourra et alluma une seconde pipe, puis il se leva :

– Allons, dit-il, filons ! il s’en va sur huit heures.

Ils sortirent.

Rocambole prit un morceau de charbon dans la cheminée et écrivit sur la porte qu’il ferma à double tour :

Fermé pour cause de faillite.

 

Nicolo monta à la villa et emmena la veuve Fipart à Paris.

Rocambole gagna Port-Marly.

Le lendemain, de grand matin, il se présenta à la villa.

Il portait, comme les jours précédents, une manne de poisson sur la tête ; mais le drôle n’avait plus cette attitude humble et modeste des jours précédents ; il portait la tête haute, sifflotait d’un air insolent, et il rassembla les domestiques de la villa.

– Çà, leur dit-il, M. Colar est parti rejoindre le patron, et c’est moi qui le remplace ; il vous ordonne de m’obéir comme à lui-même.

Rocambole parlait avec tant d’assurance, que personne, à la villa, ne songea une minute qu’il prenait sous son bonnet ce ton impérieux et cette attitude omnipotente.

On le crut sur parole.

Transformé en maître de sa propre autorité, Rocambole donna des ordres, recommanda qu’on obéît toujours aussi respectueusement à Jeanne, à moins qu’il ne lui prît fantaisie de vouloir s’échapper, et annonça qu’il reviendrait le lendemain.

Il revint en effet et questionna Mariette.

– Mademoiselle est triste, dit la soubrette.

– Ah ! fit Rocambole, est-ce qu’elle trouve la cage étroite ?

– Non, elle s’ennuie après M. le comte.

– Bon ! dit Rocambole, qui possédait par la veuve Fipart les secrets de sir Williams ; il paraît que ça mord, l’amour…

– Et puis, M. le comte ne lui a pas écrit.

– Il lui écrira, répondit le vaurien.

Le fils adoptif de la veuve Fipart songea alors que sir Williams devait écrire à Jeanne par l’intermédiaire de Colar, et que, celui-ci étant mort, les lettres du capitaine demeuraient sans doute closes à l’hôtel de la rue Beaujon. Ce fut pour lui un trait de lumière. Il courut à Paris, dit au valet de chambre, qui, lui aussi, ne savait ce qu’était devenu Colar, que ce dernier, retenu à Bougival, le chargeait de venir chercher ses lettres.

Le valet de chambre les remit sans difficulté, et crut ce que Rocambole lui disait.

Ce qui fit que, le lendemain matin, M. Rocambole, comme l’appelait déjà Mariette, remit à la soubrette les lettres de sir Williams, après avoir déchiré la première enveloppe qui portait le timbre de la poste, et lui avoir recommandé de les placer sur la table, afin que sa maîtresse les trouvât à son réveil.

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* *

Voilà donc où en étaient les choses, lorsque Jeanne apprit par la dernière lettre de sir Williams son prochain retour.

Sous le poids d’un vague pressentiment, mademoiselle de Balder se prit à penser qu’en effet celui qu’elle attendait pourrait bien arriver le jour même.

Et, pour la première fois de sa vie, la jeune fille fut coquette et mit une recherche extrême à sa toilette.

Elle voulait lui paraître belle.

Une partie de la journée se passa.

Au moindre bruit qui se faisait au dehors, Jeanne tressaillait et courait à la croisée ; les heures lui semblaient couler avec une désespérante lenteur ; elle allait et venait par la villa, anxieuse, le cœur palpitant.

Enfin, vers le soir, au coucher du soleil, le bruit d’une voiture roulant sur le sable de la grande allée se fit entendre.

Jeanne devint toute pâle, et sentit tout son sang affluer à son cœur… Elle voulut se lever, courir à la rencontre de celui qu’elle attendait…

Ses forces la trahirent, et elle ne put quitter son siège.

Tout à coup la porte s’ouvrit, et Mariette, paraissant sur le seuil, annonça :

– M. le comte Armand de Kergaz !

Jeanne jeta un cri étouffé, et crut qu’elle allait mourir !

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