« L'héritage mystérieux », L - La falaise   

L - La falaise

Sir Williams éprouva comme un frisson ; ses fontes étaient vides !

La veille, en sellant son cheval pour la chasse, le palefrenier de M. de Lacy avait enlevé les pistolets pour les nettoyer, et il avait oublié de les replacer dans leurs fontes.

– Bonjour, sir Williams, répéta Bastien, qui vint se placer en face du baronnet.

– Tiens ! dit sir Williams qui joua la surprise, je ne me trompe pas, c’est bien… c’est mon adversaire ?

– Lui-même, monsieur…

– Par exemple ! s’écria sir Williams, voilà qui est bizarre !

– Vous trouvez ? dit Bastien.

– Ma foi, oui, monsieur…

Sir Williams parut chercher le nom de son interlocuteur.

– Bastien, dit le hussard.

– C’est cela : monsieur Bastien. Eh ! diable ! fit le baronnet, d’où sortez-vous donc ?

– Je viens de Paris. Je suis arrivé hier. Et, ajouta Bastien, vous devez le savoir, car un valet de Kerloven, que vous avez rencontré hier, vous l’a dit.

– C’est juste ; je l’avais oublié, dit sir Williams avec un sang-froid superbe.

– Mais vous-même, monsieur ?… interrogea Bastien.

– Moi, je vais au Manoir.

– Je le sais. Mais d’où venez-vous ?

– Je viens des Genêts, monsieur Bastien.

– De faire la cour à mademoiselle de Beaupréau ?

– Précisément.

– C’est sa voix… c’est bien sa voix… comme c’est bien son visage… murmurait l’idiot d’une voix sourde.

– Que dit cet homme ? demanda sir Williams à Bastien.

– Il prétend vous reconnaître.

– Moi ? Allons donc !

– Vous savez bien, sir Williams, répliqua Bastien avec un grand calme, que vous ressemblez si parfaitement au vicomte Andréa, le frère du comte de Kergaz, mon maître, que tout le monde vous prend pour lui…

– Comment ! cet homme…

– Cet homme a passé sa vie à Kerloven. Il a connu ce misérable assassin qu’on nommait le comte Felipone.

Bastien s’arrêta sur ce mot.

Un autre que sir Williams eût rougi de colère en entendant traiter son père d’assassin ; mais le baronnet ne sourcilla pas.

– Et, dit-il, complétant la pensée de Bastien, il a connu le fils ?

– Comme vous dites.

– En sorte que, lui aussi, me prend pour le vicomte Andréa ?

– Précisément. Comme moi-même…

– Heureusement que vous…

– Oh ! moi, je sais à quoi m’en tenir.

Sir Williams, qui éprouvait une légère oppression, respira.

– Ah çà, dit-il, où alliez-vous, quand je vous ai rencontré ?

– Au-devant de vous, sir Williams.

– Vous saviez donc que je devais passer par ici ?

– Je m’en doutais.

– Vous avez, convenez-en, des pressentiments bizarres.

– Mon Dieu ! non. Jugez-en vous-même.

– Voyons ? fit le baronnet.

– Vous êtes venu en Bretagne, chez le chevalier de Lacy, pour chasser, n’est-ce pas ?

– C’est vrai.

– La chasse est un délicieux passe-temps, sir Williams ; mais quand on est jeune et bien tourné comme vous…

– Vous êtes trop bon, fit le baronnet en s’inclinant.

– La chasse ne suffit pas, poursuivit Bastien avec bonhomie… on rêve un peu d’amour.

– Oh ! si peu…

– Soit, mais on en rêve…

– Après tout, c’est possible.

– Alors, on cherche autour de soi, dans les environs… une jolie fille…

– Vous êtes plein d’esprit, monsieur Bastien.

– Et vous avez cherché…

Sir Williams eut un sourire.

– Mais, reprit Bastien, dans notre Bretagne, les filles belles et jeunes ne manquent pas ; seulement, quand on cherche femme, les dots manquent.

– Bah ! dit sir Williams, je ne marchande pas.

– Je le crois ; mais vous n’épouseriez pas une fille sans dot.

– Qui sait ? murmura le baronnet, qui trouvait à la voix de Bastien un singulier ton de raillerie.

– Donc, vous cherchez une dot.

– Monsieur…

– Ah ! ne vous en cachez pas, je suis bien informé.

– Vous ?

– Moi.

L’accent avec lequel Bastien prononça ce dernier mot était froid et convaincu. Il poursuivit :

– Mademoiselle de Beaupréau est belle, jeune, vertueuse…

– Vous la connaissez ?

– De réputation, sir Williams. Elle aura une belle dot.

– Peuh ! dit sir Williams, une misère, cher monsieur Bastien : cinquante ou soixante mille francs de sa mère. Le père n’a rien.

– Mais elle est menacée d’un héritage…

– Allons donc ! que me dites-vous ?

– La vérité. Feu le baron Kermor de Kermarouet lui laisse, par son testament, toute sa fortune.

– Qui s’élève ? interrogea sir Williams, feignant toujours l’ignorance la plus grande.

– Vous le savez sans doute, sir Williams.

– Moi ? du tout. J’ignorais même…

– Ah ! mille pardons, en ce cas…

– C’est lui ! c’est bien lui ! interrompit tout à coup l’idiot, qui s’était assis sur une pierre, au-dessus du chemin.

– Ah ! fit sir Williams, qui aurait voulu changer de conversation, cet homme m’ennuie.

– Ne faites pas attention, dit Bastien, il est fou. Je disais donc que la fortune du baron Kermor de Kermarouet, dont mademoiselle de Beaupréau hérite, s’élève à douze millions.

– Vous êtes fou ! s’écria sir Williams.

– Non, je dis vrai.

– Douze millions ! mais c’est à en perdre la tête !

– Vous ne la perdrez pas, sir Williams.

– Monsieur, dit froidement le baronnet, si vous avez voulu me mystifier, vous prenez mal votre temps.

– J’en suis incapable, sir Williams.

– Dans le cas contraire, permettez-moi d’attendre à demain pour réfléchir sur vos paroles. Ce soir, je pourrais bien perdre la tête… Douze millions !…

– Soit, dit Bastien, demain je vous dirai la même chose, en ajoutant ce que, peut-être, vous saviez encore…

– Je ne savais rien, monsieur Bastien.

– Que le comte Armand de Kergaz est l’exécuteur testamentaire du baron Kermor de Kermarouet…

– Monsieur, interrompit le baronnet, ne m’avez-vous pas dit que vous veniez tout à l’heure à ma rencontre ?

– Oui, monsieur.

– Était-ce dans le simple but de me dire bonjour ?

– Non, j’avais affaire à vous.

– Vraiment ! De quoi s’agit-il ?

– J’ai à vous parler de choses graves.

– Diable ! fit sir Williams qui malgré tout son sang-froid, ne laissait pas que d’être inquiet et jetait autour de lui un regard investigateur.

Ils étaient en un lieu sauvage et désert, où montait du fond de l’abîme la grande voix de l’Océan ; ils foulaient un sentier de quatre pieds de largeur à peine, séparé du précipice au bas duquel la mer rugissait par une étroite bande de gazon et de plantes parasites poussées dans les anfractuosités de la falaise. Ils étaient deux et il était seul, lui sir Williams, et, pour la première fois de sa vie peut-être, il était sans armes…

Et le fou s’était assis sur une pierre, et il continuait à murmurer des paroles de menace et à faire des gestes furieux. Cependant sir Williams était un de ces hommes qui ne sauraient perdre leur sang-froid en présence du danger.

Quelque critique et réellement terrible que pût devenir la situation, il était homme à ne point se démoraliser par avance.

– En vérité, dit-il, vous avez des choses graves à me dire ?

– Oui, sir Williams, très graves, répondit Bastien.

– Je suppose que ce n’est point en ce lieu ?

– Mais si… au contraire…

– Singulière fantaisie, monsieur Bastien. D’abord le bruit de la mer… et puis… cet isolement…

– Raison de plus, sir Williams. Tenez, mettez pied à terre… et puis, asseyez-vous là… à côté du fou…

– Mais, monsieur, dit sir Williams, je vous trouve réellement sans gêne… pourquoi ne demeurerais-je pas à cheval ?

– Parce que, peut-être, nous causerons longtemps.

– Qu’importe !

– Monsieur, dit froidement Bastien, je voudrais vous parler d’abord d’une femme que vous connaissez.

– Comment la nommez-vous ?

– Baccarat, répondit Bastien.

Sir Williams tressaillit.

– Je ne la connais pas, dit-il avec calme.

– Votre mémoire vous fait assurément défaut, car vous l’avez fait enfermer comme folle dans une maison d’aliénés…

– Monsieur ! s’écria sir Williams qui devint pâle.

– La Baccarat est sortie…

– Sortie ! exclama-t-il, oubliant son rôle.

– Ah ! enfin ! s’écria Bastien, vous vous trahissez.

Et comme le baronnet se mordait les lèvres jusqu’au sang :

– Oui, dit-il, la Baccarat est sortie… elle s’est évadée et elle est venue trouver M. le comte de Kergaz.

Le baronnet étouffa un cri.

– Voyons, monsieur, dit Bastien avec calme, vous voyez bien qu’il s’agit de choses graves, et vous ne me refuserez pas de mettre pied à terre maintenant ?

Sir Williams voulut faire un geste négatif.

Alors Bastien tira un pistolet de sa poche, ajusta sir Williams et lui dit :

– Descendez, monsieur, ou vous êtes mort.

– Tirez ! tirez ! hurlait l’idiot. Tuez le fils de l’assassin ! tuez-le !

Sir Williams était trop fort lui-même pour ne point obéir à la force.

Il mit silencieusement pied à terre.

Bastien s’empara de la bride du cheval ; puis, toujours son pistolet à la main, il mit à son tour le pied à l’étrier et sauta en selle avec une légèreté juvénile.

– À présent, dit-il, vous ne pourrez fuir, ou du moins je pourrai vous atteindre et vous jeter à la mer, si besoin est.

– Monsieur, répondit sir Williams, je croyais avoir affaire à un homme d’honneur, je vois que je me suis trompé. Je suis à la merci d’un bandit.

– Soit ! mais écoutez-moi jusqu’au bout. Je vous disais donc que la Baccarat était venue voir M. de Kergaz.

– Après ? dit sèchement le baronnet.

– La Baccarat, poursuivit Bastien, a raconté au comte une histoire assez singulière.

– Ah ! ah ! ricana le baronnet.

– Vous allez en juger vous-même…

Depuis que sir Williams avait mis pied à terre, il demeurait les bras croisés auprès de son cheval, qu’avait enfourché Bastien.

Seulement, il ne lui avait point tendu sa cravache, et Bastien n’avait point songé à la lui demander.

– Oui, monsieur, continua Bastien, l’histoire est assez singulière. Il s’agit d’abord d’une lettre dictée par un misérable… le vicomte Andréa… à qui vous ressemblez si parfaitement.

– Après ?… après ? insista sir Williams, qui commençait à frémir de colère.

– Cette lettre, dictée par Andréa, était adressée par la Baccarat à M. Fernand Rocher, qui ne la connaissait point, mais qui était aimé d’elle. Or, cette lettre fut remise à M. de Beaupréau. M. de Beaupréau était devenu complice du vicomte Andréa, et il se chargea de laisser tomber cette lettre chez lui sur le tapis. Mademoiselle de Beaupréau lut cette lettre, et, trompée par les apparences, elle écrivit à M. Fernand Rocher que tout était rompu entre elle et lui. Que se passa-t-il ensuite ? le vicomte Andréa et M. de Beaupréau pourraient seuls le dire. Toujours est-il qu’un portefeuille fut volé au ministère et retrouvé le lendemain dans la poche de M. Fernand Rocher…

Bastien s’arrêta et regarda sir Williams.

– Cependant, dit-il, M. Fernand Rocher était innocent du vol, aussi bien que la Baccarat.

Sir Williams écoutait attentivement ; tout à coup il interrompit Bastien d’un geste.

– Où voulez-vous en venir ? demanda-t-il.

– À ceci, sir Williams, que le vicomte Andréa, en agissant ainsi, en accumulant une à une toutes ces infamies, avait un but ténébreux, mais sur lequel maintenant la lumière s’est faite.

– Ah ! vous croyez ?

– Sans nul doute. Le vicomte Andréa voulait épouser la fille présumée de M. de Beaupréau et s’approprier les douze millions du baron Kermor de Kermarouet. Or, acheva Bastien, vous conviendrez, sir Williams, que ce vicomte Andréa est un bien grand scélérat, et que celui qui porte le moindre intérêt, soit à mademoiselle de Beaupréau, soit à M. Fernand Rocher, venant à le rencontrer comme je vous rencontre, dans un lieu isolé, désert, où le bruit qui monte de l’Océan couvre tous les bruits, même les cris d’agonie, le rencontrant sans armes, alors que lui a un pistolet à la main, n’a qu’une chose à faire, c’est de lui casser la tête.

Et Bastien ajusta de nouveau sir Williams, et le baronnet, malgré son courage, frissonna et pensa qu’il allait mourir.

– Ainsi donc, murmura-t-il d’une voix où perçait une certaine angoisse impossible à contenir, vous persistez à croire que je suis le vicomte Andréa ?

– Moi, je ne crois rien, dit froidement l’ancien hussard, je fais une comparaison, voilà tout : seulement, je crois que, si vous étiez le vicomte Andréa, vous n’auriez qu’une chance de salut.

– Ah ! et quelle est-elle ?

– Voici. Vous renonceriez d’abord à épouser mademoiselle de Beaupréau, et vous vous engageriez à quitter le pays sur-le-champ.

– Ah ! ah ! la condition est dure.

– Ensuite, vous indiqueriez positivement, sans mentir, le lieu où le vicomte Andréa a caché mademoiselle Jeanne de Balder et Cerise.

– Plaît-il ? fit le baronnet conservant un reste d’audace, bien qu’il eût toujours dirigé sur sa poitrine le pistolet de Bastien.

– Je répète, dit celui ci, qu’à la place de sir Williams, je n’hésiterais pas à indiquer cet endroit.

Et Bastien, changeant tout à coup de ton, ajouta :

– Andréa, monsieur le vicomte Andréa, l’heure des artifices, des mensonges sans nombre, des trahisons infâmes et des enlèvements est passée ; voici celle de l’expiation qui sonne. Allons ! bas le masque ! hypocrite, tu ne t’appelles point sir Williams ! bas le masque ! et fais une prière si tu en sais une, car tu vas mourir et tu auras l’Océan pour linceul.

La voix de Bastien était lente et grave comme celle d’un juge prononçant un arrêt de mort.

Sir Williams crut que c’en était fait de lui, et alors il perdit son assurance et son sang-froid superbe :

– Allez-vous donc m’assassiner ? dit-il.

– On n’assassine que les honnêtes gens, on tue les assassins. N’as-tu pas assassiné toi-même le chevalier à Florence ?

– Grâce ! dit sir Williams ; si vous me tuez, vous ne saurez rien.

– Parle donc, alors ! Où est Jeanne ? où est Cerise ?

Sir Williams hésita.

– Monsieur le vicomte Andréa, dit Bastien, entendons-nous bien. Je suis chargé par M. de Kergaz de vous remettre cent mille francs, si vous voulez quitter le pays, renoncer à séduire mademoiselle de Beaupréau et indiquer la véritable retraite des deux jeunes filles que vous avez enlevées. Seulement, remarquez bien ceci : au cas où vous avouerez, je vous forcerai à marcher devant moi jusqu’à Kerloven ; là, je vous enfermerai et veillerai sur vous nuit et jour, jusqu’à ce que M. de Kergaz, à qui j’aurai écrit, m’ait répondu. S’il a retrouvé les deux jeunes filles, vous serez libre ; si vous m’avez menti encore, je vous tuerai.

– Je dirai vrai, murmura sir Williams, qui comprenait bien que Bastien serait sans pitié, et qu’il était perdu s’il ne se décidait à parler.

– Voyons ! insista Bastien.

– Jeanne et Cerise, dit sir Williams d’une voix sourde, sont à Bougival, tout en haut du vallon, dans une villa close de grands murs. Elles y sont sous la garde d’une femme nommée la veuve Fipart et d’un homme appelé Colar.

– Bien ! dit Bastien, qui tenait toujours son pistolet à la hauteur du front de sir Williams ; mais là ne se bornent point mes instructions.

– Qu’est-ce encore ? articula sir Williams d’une voix sourde.

– Je vous l’ai dit, je vais vous conduire à Kerloven. Vous allez marcher devant moi, de façon que je puisse vous tuer si vous essayez de fuir.

– Je ne fuirai pas.

– Puis, continua Bastien avec calme, je vous y garderai prisonnier jusqu’à ce que M. le comte de Kergaz, à qui je vais écrire, m’ait répondu qu’il a retrouvé Jeanne et Cerise. Car si vous m’aviez menti, si vous m’aviez donné de fausses indications, je vous tuerais comme un chien !

Sir Williams courba le front ; il était vaincu.

– Marchons ! dit-il.

– Tuez-le ! tuez le maudit ! murmurait toujours le vieil idiot assis sur sa pierre.

Andréa fit un pas en avant du cheval, Bastien le suivit.

Le fou, les voyant se mettre en marche, se leva et prit les devants.

– Monsieur le vicomte, dit Bastien avec un accent qui emportait une conviction profonde, le comte Felipone, votre père, me renversa sanglant sur la neige d’un coup de pistolet, à la retraite de 1812. Je serais l’homme le plus heureux du monde de prendre ma revanche sur vous, si vous tentiez de m’échapper.

Sir Williams ne répondit pas et se prit à marcher lentement ; mais le baronnet, si extrême et si critique que fût la situation, avait reconquis son sang-froid en quelques secondes ; à peine remis de sa défaite, il songeait à triompher.

Il marchait, regardant du coin de l’œil le sentier, si étroit que deux chevaux n’auraient pu y marcher de front, le précipice au fond duquel la mer grondait et que rasait le sentier.

Et il se disait qu’il suffirait d’un faux pas du cheval pour précipiter dans l’abîme la monture et le cavalier.

Le fou cheminait, vomissant des imprécations ; Bastien suivait sir Williams le pistolet au poing, et bien convaincu que le baronnet n’avait pas d’armes, car il s’en fût servi tout d’abord.

En effet, sir Williams avait trouvé ses fontes vides ; mais il avait toujours sur lui un poignard, qu’il avait rapporté d’Italie ; le même qu’il teignit du sang de son partner, à l’issue de cette nuit funeste où il perdit cent mille écus sur parole.

Songer à poignarder un homme qui le menaçait d’un coup de pistolet eût été folie, et sir Williams n’y songea point un instant.

Mais il mesurait toujours le précipice du regard.

Le cheval était si près de lui que sa tête touchait presque au dos du baronnet.

– Cette fois, pensait Bastien, nous tenons notre ennemi, et, dussé-je le tuer, il ne nous échappera pas…

Tout à coup sir Williams heurta du pied un caillou, parut trébucher et se laisser choir ; puis, tandis que Bastien, sans défiance, s’imaginait qu’il allait se relever et continuer sa marche, rapide comme l’éclair, souple comme une couleuvre, le baronnet se baissa, se glissa sous le ventre du cheval et lui enfonça son poignard dans le flanc.

Le cheval se cabra.

Et soudain Bastien poussa un cri terrible et se trouva lancé dans l’espace.

Sir Williams avait précipité le cheval et le cavalier du haut de la falaise dans la mer.

Au cri poussé par Bastien, un bruit sourd répondit.

Puis le silence, un silence de mort.

La monture et l’homme s’étaient brisés sur les rocs à fleur d’eau que le flot couronnait d’écume.

À ce cri, à ce bruit, le fou se retourna.

Il ne vit plus le cheval, il ne vit plus Bastien.

Sir Williams seul était debout au milieu du sentier, regardant l’abîme d’un œil tranquille, et tenant toujours son poignard à la main.

Le fou devina : il jeta un cri de rage, revint sur ses pas et se précipita sur sir Williams.

Le baronnet était jeune, adroit et souple ; le vieillard, d’une stature herculéenne, avait conservé une rare vigueur en dépit de son grand âge.

Tous deux s’enlacèrent étroitement et cherchèrent mutuellement à se jeter du haut de la falaise.

Pendant dix secondes, on eût pu les voir piétiner, tourner, hurler de fureur sur cet étroit champ de bataille d’où la moindre secousse pouvait les précipiter dans l’abîme.

Mais l’idiot n’avait d’autre arme que ses bras nerveux.

Sir Williams tenait toujours son poignard.

Tout à coup le vigoureux vieillard poussa un gémissement étouffé, ses bras crispés se distendirent.

– Assassin ! murmura-t-il.

Et il tomba à la renverse.

Et sir Williams le poussa du pied et l’envoya rejoindre Bastien.

Alors le baronnet se croisa les bras avec calme.

– Décidément, murmura-t-il, je suis plus fort que tous ces gens-là… mais je l’ai échappé belle !

Et le baronnet continua sa route à pied et ajouta :

– Cependant, je regrette mon cheval ; c’était une bête charmante… un demi-sang dont j’avais refusé deux mille écus.

Ce fut l’oraison funèbre de l’ancien hussard.

Une fois de plus, sir Williams triomphait.