« L'héritage mystérieux », LII - Le journal   

LII - Le journal

Le baronnet avait prévu ce qui devait arriver.

La nuit s’était écoulée pour Hermine sans que la jeune fille eût fermé l’œil.

En proie à une douloureuse agitation, elle avait jeté un regard en arrière et y avait embrassé d’un coup d’œil son bonheur perdu, son rêve brisé.

Puis elle avait envisagé l’avenir.

Et, dans l’avenir, elle avait vu sir Williams portant le fardeau de son existence décolorée, l’aimant et la maudissant tour à tour.

Le baronnet avait si bien joué cette douleur immense et résignée qui séduira éternellement le cœur des femmes, que la jeune fille s’accusait de son malheur et en éprouvait déjà du remords…

Et du remords à la compassion, et de la compassion à l’amour, la distance est si faible ! comme avait dit sir Williams.

Pendant toute la matinée, Hermine demeura enfermée dans sa chambre, partagée entre ces deux sentiments : l’amour qu’elle avait encore pour l’ingrat Fernand Rocher ; la pitié que lui inspirait cet homme jeune et beau, au cœur généreux, à l’esprit plein d’élévation, aux manières distinguées, qu’on nommait sir Williams et que tant de femmes eussent été fières d’aimer.

L’heure du dîner arriva.

Hermine descendit à la salle à manger, triste et la mort au cœur, mais essayant de sourire pour rassurer sa mère, dont l’œil inquiet épiait sur son visage la trace et la marche rapide de cette douleur qui la consumait lentement. On se mit à table.

– Mignonne, dit la baronne de Kermadec en baisant sa petite-nièce au front, je vous trouve les yeux battus.

– Vous croyez, ma tante ?…

– Vous n’avez pas dormi…

Hermine se troubla et baissa les yeux.

– Je gage, ma mignonne, poursuivit la douairière, que cette insomnie avait une cause sérieuse ?…

– Ma tante… balbutia la jeune fille qui devint fort pâle.

– À propos, dit la baronne, qui n’avait point dit tout cela sans intention, sir Williams part donc ?

Hermine tressaillit, et Thérèse crut que sa fille allait se trouver mal.

– Quel homme charmant ! poursuivit la douairière ; la femme qu’il aimera sera la plus heureuse des femmes.

Hermine se sentait mourir ; elle eût voulu pouvoir aimer sir Williams.

La cloche placée à l’entrée de la cour et qui annonçait l’arrivée des visiteurs se fit entendre en ce moment.

– C’est le facteur, dit M. de Beaupréau, qui courut à la croisée.

– Ah ! dit la baronne, c’est aujourd’hui mercredi, n’est-ce pas ?

– Oui, ma tante.

– C’est le jour où paraît ma gazette.

Le vieux domestique parut, en effet, apportant la Foi bretonne, le seul journal que lût et voulût lire madame de Kermadec.

– Jonas ! dit la douairière, qui, dans son égoïsme de vieillard, oublia tous ceux qui l’entouraient et se laissa aller à sa passion pour la lecture, Jonas !

L’enfant servait à table. Il jeta sur une chaise la serviette qu’il avait sous le bras, et vint prendre la gazette des mains de madame de Kermadec.

– Parcourez ce journal, Jonas, dit la baronne.

L’enfant s’assit sur un tabouret et déchira la bande du journal.

Le cœur de M. de Beaupréau, battit violemment ; il savait trop ce qui allait se passer, bien que sir Williams lui eût dit avec tranquillité :

– Ne vous alarmez point, le reste me regarde.

Thérèse et sa fille s’étaient mises à causer à mi-voix.

M. de Beaupréau retaillait un cure-dent avec son couteau.

La baronne ouvrait ses oreilles toutes grandes.

D’abord, maître Jonas lut le premier article, l’article de fond, ce qu’on nomme dans la grande presse le premier-Paris ; puis il passa aux nouvelles locales ; enfin il arriva au courrier des tribunaux, et lut ce qui suit, d’un ton égal, monotone, habitué qu’il était à s’acquitter machinalement de ses fonctions de lecteur :

« C’est la semaine prochaine, disait le journal, que se déroulera, devant la cour d’assises de la Seine, une affaire des plus mystérieuses, et qui a déjà produit une vive sensation dans les régions ministérielles… »

– Tiens, dit M. de Beaupréau, il est question de ministère ?… Ceci me regarde un peu.

Madame de Beaupréau et sa fille continuaient à causer.

« Il s’agit, poursuivit Jonas, d’un employé du ministère des affaires étrangères… »

À ces mots, Hermine tressaillit et leva vivement la tête.

« Accusé d’avoir volé dans une caisse, dont les clefs lui avaient été confiées par son chef de bureau, un portefeuille renfermant trente mille francs… »

M. de Beaupréau crut nécessaire, en ce moment, de pousser un cri et d’arracher le journal des mains de Jonas.

Mais Jonas avait lu la ligne suivante et il dit de mémoire :

« Cet employé se nomme Fernand Rocher. »

Madame de Beaupréau jeta un cri terrible et soutint sa fille dans ses bras.

Hermine venait de s’évanouir.

*

* *

En ce moment même, la porte s’ouvrit, et on annonça :

– Le baronnet sir Williams !

Le baronnet embrassa la scène tout entière d’un seul coup d’œil.

Il vit Hermine évanouie, M. de Beaupréau froissant le journal, la baronne stupéfaite et ne comprenant rien encore à ce qui venait de se passer ; enfin, la pauvre Thérèse affolée et croyant que son enfant allait mourir.

Il entra, Thérèse le vit et jeta un cri :

– Ah ! dit-elle, comme si cet homme qui arrivait là comme un agent de la Providence eût eu en ce moment quelque pouvoir surnaturel, sauvez, sauvez mon enfant !…

Sir Williams prit la jeune fille évanouie des mains de la mère folle de terreur, il tira de sa poche un flacon de sels et l’approcha du visage d’Hermine qui, soudain, rouvrit les yeux et revint à elle.

Madame de Beaupréau était tombée à genoux, et fondait en larmes.

M. de Beaupréau froissait toujours le journal.

La baronne de Kermadec continuait à demander des explications.

Sir Williams prit le journal des mains de M. de Beaupréau, le lut et parut comprendre.

Et Hermine le vit porter la main à son front avec tous les témoignages d’une vive douleur.

– Je le savais, murmura-t-il.

*

* *

Une heure après, sir Williams, seul avec la jeune fille livrée à un énorme désespoir, la conduisait dans le parc des Genêts, lui prenait la main et lui disait :

– Si je le sauvais… si je l’arrachais à la honte, au bagne, si je parvenais à prouver qu’il est innocent, que feriez-vous pour moi ?

– Je vous aimerais, dit-elle.

Et puis elle courba le front, une larme longtemps contenue roula sur sa joue, et elle dit d’une voix brisée :

– Au moins, si je ne vous aimais pas, je vous épouserais.

Le baronnet jeta un cri.

– Oh ! alors, dit-il, alors je le sauverai !

Hermine le regarda avec une indéfinissable expression de joie et de prière à la fois.

– Sauvez-le, dit-elle, sauvez-le, monsieur… et je vous bénirai à genoux… et je tiendrai la promesse que je vous ai faite… ma main vous appartiendra.

– Je pars sur-le-champ, répondit-il, je vole à Paris… et j’en reviendrai pour vous dire : j’ai fait croire à son innocence… il est libre !

– Allez, dit-elle, et revenez… je serai votre femme !

*

* *

– Beau-père, disait une heure après sir Williams en montrant une chaise de poste, vous pouvez faire publier mes bans. Je serai de retour sous huit jours.

Et sir Williams partit.