« L'héritage mystérieux », LIII - Le cadavre   

LIII - Le cadavre

Sir Williams ne perdit pas une minute en route, il fit le trajet en cinquante heures de chaise de poste ; il arriva le surlendemain de son départ, vers huit heures du matin, traversa Paris en vingt minutes, et ne s’arrêta qu’à la porte du petit hôtel de la rue Beaujon.

Au bruit de la chaise de poste, les valets accoururent et vinrent ouvrir les deux battants de la porte de la cour. Le baronnet sauta lestement à terre, et comme s’il n’eût point passé cinquante heures en voiture.

Durant tout le trajet, il avait médité le moyen le plus convenable de faire sortir Fernand de prison, après l’y avoir plongé ; il avait même trouvé plusieurs expédients, et ne s’était cependant arrêté à aucun, les trouvant tous plus ou moins mauvais.

Cependant, il en était un qui lui souriait assez et qu’il croyait facile à mettre à exécution, car il ne savait pas encore que Colar était mort.

– Colar est un ancien forçat, s’était dit le baronnet, tandis que sa chaise roulait vers Paris au grand trot ; il s’est évadé du bagne de Brest il y a cinq ans. Il était condamné à vingt années de travaux forcés pour vol et assassinat ; il s’est sauvé en tuant un garde-chiourme, et s’il était repris, bien certainement il serait condamné, sinon à mort, du moins aux galères à perpétuité… Mais pour qu’il soit repris, il faut que la police ait l’éveil… On a cru qu’il s’était noyé en essayant de se sauver à la nage, et, tous comptes faits, je crois que la police ne l’a jamais recherché.

« Il faudrait trouver un moyen adroit de la mettre sur ses traces.

« Donc, si on arrêtait Colar, il serait bien certain de retourner au bagne. Alors, en lui promettant deux cent mille francs et tous les moyens possibles d’évasion, il ne serait pas difficile de le déterminer à se déclarer l’auteur du vol… Nous arrangerions une fable pleine de vraisemblance… les garçons de bureau du ministère reconnaîtraient du reste en lui le commissionnaire qui apporta à Fernand Rocher la lettre d’Hermine.

« Le tout, s’était dit sir Williams en terminant ce beau raisonnement, le tout et le difficile, c’est que Colar soit arrêté et n’ait pas un moment la pensée que je suis la cause de son arrestation.

« Encore un expédient à trouver. »

C’était en faisant ces réflexions que le baronnet était descendu de voiture dans la cour du petit hôtel de la rue Beaujon.

– Colar est-il là ? demanda-t-il à son valet de chambre.

– Non, monsieur, répondit le valet.

– Où est-il donc ?

– Nous ne l’avons pas vu depuis plusieurs jours.

– Comment ! s’écria sir Williams, voici qui est bizarre ! Et les lettres que je lui ai adressées ?

– Rocambole est venu les prendre. Il paraît que M. Colar est à Bougival.

Sir Williams fronçait déjà le sourcil et se demandait ce que signifiait cette absence prolongée de son lieutenant, lorsque précisément Rocambole apparut sur le seuil de la cour.

Le drôle entrait en sifflant, sa casquette inclinée sur l’oreille, la mine insolente et narquoise. Mais à la vue de sir Williams, il se découvrit aussitôt, cessa de siffler et prit une attitude plus humble.

– Le capitaine ! dit-il tout bas.

– Approche ici, vaurien, lui dit Williams d’un ton sec.

– Voilà, j’avance à l’ordre.

Un moment interdit, Rocambole avait repris son aplomb accoutumé.

– Me diras-tu d’où tu viens et où est Colar ? demanda le baronnet.

– Oui, c’est facile.

Rocambole prit un air mystérieux.

– Mais ça ne peut pas se dire en plein air, dit-il.

Sir Williams comprit qu’il avait dû se passer de graves événements durant son absence, et il ne fit aucune objection.

Il fit entrer Rocambole dans une salle du rez-de-chaussée de l’hôtel, en ferma soigneusement la porte et dit :

– Voyons, parle maintenant. Qu’y a-t-il ?

– Il y a eu du nouveau, et vous l’avez échappé belle, capitaine ; les oiseaux ont failli s’envoler.

– Jeanne et Cerise ?

– Oui, capitaine.

– Mais Colar ? où est Colar ? demanda sir Williams.

– Il est à Bougival, dans le cabaret de maman ; il y est couché depuis cinq jours dans une futaille, à la cave…

– Que me chantes-tu là ?

– Dame ! capitaine, une futaille est une bière comme une autre.

– Que parles-tu de bière ?

– Colar est mort, capitaine, il a donc fallu l’enterrer.

– Mort ! s’écria Williams ; tu dis qu’il est mort ?

– Oui, capitaine, mort.

– Mais où ?… quand ? comment ? demanda sir Williams, bouleversé par cette nouvelle.

– Il est mort à Bougival… il y a cinq jours… d’un coup de pistolet… Il a reçu la balle en pleine poitrine.

– À Bougival… il y a cinq jours… d’un coup de pistolet ?… répétait sir Williams lentement et avec stupeur.

– Oui, capitaine. C’est le comte qui l’a tué.

– Le comte ! exclama sir Williams en tressaillant.

– Le comte Armand de Kergaz !

Le baronnet poussa un cri terrible.

– Mais alors, dit-il, Armand a retrouvé Jeanne ?

Un sourire plein d’orgueil glissa sur les lèvres de Rocambole :

– Sans moi, dit-il, c’est bien possible ; mais Rocambole veillait au grain. Rocambole n’est pas un enfant, allez !

Et le garnement raconta succinctement à sir Williams ce qui s’était passé à Bougival, comment Colar avait été tué au moment où il étranglait Léon Rolland, et comment, lui, Rocambole, avait échappé à M. de Kergaz et dérouté ses investigations.

Le baronnet écouta froidement ce récit.

– Colar était un homme actif et intelligent, murmura-t-il lorsque Rocambole eut fini ; mais enfin on verra à le remplacer… Jusqu’à présent, il n’y a pas grand mal.

– Amen ! dit Rocambole.

Telle fut l’oraison funèbre de Colar.

Sir Williams se prit alors à réfléchir.

– Puisque je voulais faire arrêter Colar et le forcer à s’avouer l’auteur du vol des trente mille francs, qui sait s’il n’y aurait pas moyen de l’accuser mort comme il se serait accusé lui-même vivant ? Il faudra y songer.

Le génie de sir Williams entrevoyait vaguement déjà dans cette mort de son lieutenant le moyen de tirer Fernand de prison, et, par conséquent, d’épouser Hermine.

– Ainsi, demanda-t-il à Rocambole, le cabaret est inhabité depuis le meurtre ?

– Oui, capitaine.

– Penses-tu que Colar soit reconnaissable encore ?

– Les caves conservent. Feu M. Colar, ricana Rocambole, doit être frais comme une rose.

– Eh bien, dit le capitaine, ce soir nous verrons cela.

Et le baronnet ajouta :

– Nicolo assistait au meurtre, n’est-ce pas ?

– Oui, et il s’est sauvé…

– Ta mère, la veuve Fipart, est-elle très attachée à lui ?

– Ça dépend… mais, dans le fond, on l’enverrait au diable que ça lui serait égal.

– Et toi, l’aimes-tu ?

– Moi, dit Rocambole, je ne peux pas le souffrir. J’irais le voir guillotiner de grand cœur.

Sir Williams ne répondit pas, mais il ouvrit un pupitre et en retira un petit carnet couvert de notes hiéroglyphiques. Ce carnet n’était autre chose que le dossier de tous les agents subalternes qu’il avait fait embaucher par Colar.

Il feuilleta ce carnet et s’arrêta à une note ainsi conçue :

« Nicolo, condamné à vingt ans de bagne pour vol nocturne, escalade et tentative de meurtre ; évadé de Rochefort en 184… Recherché activement, il est parvenu à faire disparaître ses traces et à se défigurer complètement.

« Cependant, il est reconnaissable à une cicatrice qu’il porte sous le sein droit, et qui ressemble à une entaille qu’on aurait faite avec un couteau. »

Sir Williams referma le carnet.

– Il est évident, dit-il, qu’aux yeux de la police, un homme qui a de pareils antécédents est parfaitement capable d’un nouveau meurtre.

Rocambole regarda curieusement le baronnet.

– Et, poursuivit celui-ci, on l’accuserait d’avoir tué Colar…

– Mais il niera !…

– Nous aurons des témoins.

– Lesquels ? demanda Rocambole.

– Toi, d’abord, mon jeune drôle. Tu affirmeras sous serment que tu as vu Nicolo assassiner Colar.

– Et l’autre témoin ?

– Ce sera la veuve Fipart. Tu dis qu’elle ne tient pas à lui…

– Ah çà ! dit Rocambole, mais on lui coupera le cou !…

– Naturellement. Après ?

– Mais il est innocent !

– Mon cher enfant, dit froidement le baronnet, tu es jeune, et il faut que je fasse ton éducation. Rappelle-toi bien ceci : il n’y a d’innocents en ce monde que les gens qui ont de la chance. Nicolo n’en a pas, voilà tout.

– À ce compte-là, dit Rocambole, ce pauvre M. Guignon était un grand coupable.

Et il ajouta à part lui :

– Quelle drôle d’idée tout de même qu’il a là, le capitaine, de vouloir faire guillotiner Nicolo ! Au fait, je n’en suis pas fâché, il ennuyait maman et il nous ruinait.