« L'héritage mystérieux », LIV   

LIV

Revenons à Jeanne, que nous avons laissée jetant un cri, au moment où la porte s’ouvrait, tandis qu’on annonçait : « Monsieur le comte Armand de Kergaz ! »

Jeanne crut voir apparaître Armand, et son cœur se fondit, et elle se prit à trembler sous l’étreinte d’une indomptable émotion.

Mais soudain elle recula.

Elle recula pâle, frappée de stupeur, l’œil atone, comme si elle eût vu un abîme s’entr’ouvrir devant elle.

L’homme qui entrait n’était point celui qu’elle attendait…

Ce n’était pas Armand.

C’était le baronnet sir Williams !

Le baronnet était vêtu d’un élégant costume de voyage ; il était tête nue, et sa physionomie était empreinte d’une mélancolie grave et douce.

Il marcha lentement vers Jeanne, immobile et comme foudroyée ; il lui prit silencieusement la main et la baisa.

– Mademoiselle, murmura-t-il, après quelques secondes de silence, veuillez me pardonner… je suis bien le comte Armand de Kergaz !

Ces mots déterminèrent chez Jeanne une explosion de paroles, et lui permirent de manifester enfin sa stupeur :

– Vous ! dit-elle, vous, Armand ?

– Moi, répondit-il, moi le comte de Kergaz !

– Ah ! s’écria la jeune fille indignée, vous mentez !

Sir Williams s’attendait à ce mot. Il se tourna vers Cerise immobile et l’interrogea du regard.

Cerise balbutia :

– Oui… mademoiselle… c’est bien lui…

Puis, comme si ce témoignage lui eût paru insuffisant, sir Williams s’empara du gland de soie d’une sonnette, et le secoua violemment.

Mariette parut.

– Depuis combien de temps êtes-vous à mon service ? demanda le baronnet.

– J’ai servi cinq ans la mère de M. le comte, madame la comtesse de Kergaz, et je suis restée auprès de M. le comte, après la mort de madame la comtesse, répondit Mariette qui avait sa leçon faite par avance.

Jeanne chancelait éperdue et regardait cet homme qu’elle n’avait jamais vu, et qui lui apparaissait sous un nom qu’elle avait toujours cru celui d’un autre homme qu’elle aimait avec adoration.

D’un regard, sir Williams congédia Cerise et Mariette.

Puis il fléchit un genou devant Jeanne.

– Daignerez-vous m’entendre, mademoiselle ? demanda-t-il d’une voix respectueuse et pleine d’émotion.

Jeanne était immobile, pétrifiée, et regardait toujours cet homme inconnu.

Il la fit asseoir et demeura debout devant elle :

– Écoutez-moi, reprit-il, et tout ce qui vous paraît étrange vous sera expliqué.

Et comme elle se taisait, il continua :

– Je suis bien le comte Armand de Kergaz. Maître d’une immense fortune, dès ma jeunesse, j’avais à choisir : la gaspiller sottement, comme font bien des fils de famille, ou dépenser noblement mes revenus et les employer à faire un peu de bien. Le souvenir de ma sainte mère et Dieu m’ont inspiré. J’ai pris ce dernier parti. Depuis six ans, je marche dans cette voie, et le bonheur qu’on trouve à soulager le malheur me suffisait encore naguère. Un jour je vous ai vue…

Jeanne fit un geste d’étonnement et de dénégation.

– Oh ! je sais bien ce que vous allez me dire, reprit-il. Je sais bien que vous allez me demander où je vous ai vue, car vous ne m’avez jamais vu, moi…

« Eh bien ! écoutez : j’ai appris un jour que vous alliez tomber dans un piège infâme. Je ne vous connaissais pas, mais une note qui m’était transmise m’apprenait vos malheurs, votre isolement, votre beauté et votre vertu… Je voulus vous voir, je vous vis à la dérobée et je vous aimai… »

Sir Williams prononça ce dernier mot tout bas, en rougissant, comme un jeune homme timide et plein de suaves hésitations de l’adolescence.

Jeanne commençait à se remettre de sa stupéfaction en présence de cet homme jeune, beau, distingué, qui lui parlait avec un respect profond ; et elle recouvra l’usage de la parole :

– Mais, monsieur, lui demanda-t-elle d’une voix tremblante, quel est donc le danger que j’ai couru, quel est donc ce piège infâme dont vous parlez ?

– Vous êtes allée un dimanche à Belleville, n’est-ce pas, en compagnie de Cerise, de son fiancé et de la mère de ce dernier ?

– Oui, répondit mademoiselle de Balder.

– Là deux hommes sont venus et ont cherché querelle à Léon Rolland ?

– Oui, fit encore Jeanne.

– Puis un troisième est venu. Celui-là s’est posé en libérateur. Il a chassé les deux autres ?…

– C’est vrai… monsieur.

– Cet homme vous a donné le bras jusqu’à votre porte, n’est-ce pas ?

Jeanne hocha affirmativement la tête.

– Le lendemain, un autre homme, un vieillard, vêtu militairement, décoré, est venu se loger dans votre maison, sur votre carré, il s’est donné la qualité de capitaine, il a prétendu avoir été l’ami de votre père… Puis cet autre qui vous avait reconduit la veille est venu chez lui. Il a pris mon nom, il a volé mon titre… et vous l’avez cru…

Sir Williams pesait sur chaque mot.

– Eh bien, acheva-t-il, cet homme était un infâme, cet homme mentait et jouait une odieuse comédie, à Belleville, à Paris, chez le prétendu capitaine, chez vous !…

– Ah ! s’écria Jeanne, c’est impossible !

– Et savez-vous, continua sir Williams avec l’accent d’une conviction profonde, savez-vous quel était cet homme ?…

Il s’arrêta.

– Non, dit-il, je ne puis vous le dire encore… Écoutez toujours.

« Le hasard, ou plutôt cette police infatigable que j’ai mise au service du bien, m’apprit de quelle trame épouvantable vous alliez être enveloppée ; je ne voulais d’abord que vous sauver ; je vous vis, je vous aimai… Je vous vis un soir, dans l’ombre, à votre porte, caché que j’étais dans le coin le plus obscur de ma voiture…

« Hélas ! reprit sir Williams avec un soupir, je sais bien ce que vous allez me dire. J’aurais dû aller à vous et vous avertir du danger que vous couriez… Mais le mal était déjà grand… vous étiez sur le point d’aimer cet homme…

« Et il fallait vous laisser, en vous sauvant, dans votre erreur première ; il ne fallait pas vous tuer par une révélation subite… »

Jeanne écoutait, haletante, et il lui semblait lire dans les yeux, dans l’attitude respectueuse, dans la voix de sir Williams, un immense amour.

Il continua :

– Je mis Gertrude dans la confidence ; elle approuva mon plan. Je vous fis enlever et transporter ici durant votre sommeil. Alors, n’osant me montrer, je vous écrivis… Oh ! que mon cœur battait chaque fois que je prenais la plume… Et comme j’eus peur de mourir de joie lorsque m’arriva cette lettre de vous… »

Sir Williams se remit à genoux et baisa la main de Jeanne ; et Jeanne, qui croyait faire un rêve, lui dit :

– Mais enfin, monsieur, puisque c’est vous… puisque vous êtes le comte de Kergaz, quel était donc cet homme ?

– Un misérable ! Cet homme était mon laquais !

Jeanne jeta un cri, se renversa en arrière et ferma les yeux.

Elle avait aimé un laquais !

Lorsque la jeune fille sortit d’un long évanouissement, sir Williams avait disparu et Cerise était auprès d’elle, lui prodiguant ses soins.

Elle lui remit une lettre du baronnet.

Cette lettre était ainsi conçue :

« Mademoiselle,

« Après la pénible révélation qu’il m’a fallu vous faire, je sens qu’il faut que je m’éloigne, au moins pour quelques jours. Vous ne pouvez m’aimer sur-le-champ, et pourtant il me semble que je vous rendrais la plus heureuse des femmes. Jeanne, ma bien-aimée, je passerai huit jours encore loin de vous ; mais je vous écrirai chaque soir, et peut-être que, lorsque je reviendrai vous supplier d’accepter mon nom et ma main, votre noble cœur et votre esprit auront fait la différence du véritable et du faux comte de Kergaz.

« Adieu, je vous aime.

« Comte Armand de Kergaz. »

 

Jeanne lut cette lettre et fondit en larmes. Tout ce qu’il y avait de sang aristocratique dans ses veines se révoltait à la pensée qu’elle avait aimé cet homme que sir Williams avait osé appeler son laquais.

En quittant Jeanne évanouie, sir Williams avait donné quelques ordres mystérieux à Mariette ; puis il avait quitté la villa et était descendu à Port-Marly, où l’attendait Rocambole.

– Mon capitaine, lui dit le gamin, il est presque nuit…

– Eh bien ! est-ce trop tard ? demanda sir Williams.

– Au contraire, je serais assez d’avis d’admettre qu’il fasse nuit tout à fait.

– Pourquoi ? interrogea le baronnet.

– Parce que, pour vous dire la vérité vraie, je suis persuadé que le comte fait faire guet aux alentours du cabaret ; il espère me repincer et savoir où sont les petites.

– Oh ! oh ! dit sir Williams, prenons garde, alors…

Ils attendirent la nuit.

Elle vint, opaque, pluvieuse, froide comme le sont parfois les nuits d’hiver.

Alors ils se mirent en route à travers champs, évitant les chemins de halage et le bord de la rivière, et ils pénétrèrent dans le cabaret par les derrières.

Rocambole y voyait la nuit comme les chats, ou plutôt il connaissait si parfaitement les aîtres de la maison qu’il guida sir Williams dans l’obscurité, se munit d’une chandelle qui était sur la cheminée de la salle basse, et ne l’alluma point.

– On pourrait voir, dit-il, la clarté au dehors ; allons dans la cave.

Il fit descendre le baronnet en le tenant par la main.

Puis, arrivé dans le caveau, il battit le briquet et alluma la chandelle.

Alors sir Williams put jeter un regard autour de lui.

La cave était spacieuse et les murs étaient garnis de futailles, les unes pleines, les autres déjà vides.

Aidé de sir Williams, il amena à lui une futaille, la tourna l’orifice défoncé du côté de la porte, et le baronnet put apercevoir le cadavre de Colar ; il était reconnaissable encore.

Le capitaine, comme l’appelait Rocambole, se souvint que Colar avait ordinairement sur lui un portefeuille, et pensa que ce portefeuille pouvait bien contenir des lettres ou des papiers compromettants pour lui, sir Williams.

Sa main blanche s’allongea donc sans hésitation, toucha le cadavre sans scrupule, déboutonna la redingote, et y prit le portefeuille dans la poche de côté.

Puis, à la lueur fumeuse de la chandelle, le baronnet en passa l’inspection, retira une lettre que Colar lui adressait et n’avait pas eu le temps de mettre à la poste, y laissa un passeport que l’ancien forçat s’était fait délivrer au nom de Louis Duroc, et y ajouta une lettre qu’il tira de sa poche à lui, sir Williams.

– Le tour est fait, murmura-t-il.

Cette lettre cachetée et écrite par le baronnet, qui avait si parfaitement imité l’écriture de son ancien lieutenant que ce dernier, s’il fût revenu à la vie, aurait juré l’avoir écrite lui-même, portait cette suscription :

À mademoiselle Émilie Foulbeuf, modiste,

 

Belgrave-square, 2 ter, à Londres.

 

Elle était signée Colar, et ainsi conçue :

« Ma belle adorée,

« Encore trois jours, et ton vainqueur est hors des griffes de la rousse parisienne. Je compte arriver à Boulogne après-demain et m’y embarquer. Je brûle de te revoir et de devenir honnête et considéré. Avec nos économies, nous irons nous retirer à Midlesex ou ailleurs, nous y achèterons un cottage, et nous nous ferons passer pour des princes russes, si ça nous plaît. J’ai cent cinquante mille francs de bon argent, et qui, à Londres, ne devront rien à personne. À Paris, si j’étais pincé, ils me renverraient au bagne.

« Il faut que je te conte un bon tour que j’ai joué à un petit employé du ministère des affaires étrangères et qui le conduira un peu loin, j’imagine, s’il est pincé.

« C’est à mourir de rire.

« Figure-toi que, il y a six mois, le drôle s’est avisé de faire de l’œil à une femme très jolie et qui me voulait du bien. Je ne te la nomme pas, parce que je ne veux pas que vous soyez jalouse, madame Colar, et que vous passiez le détroit pour venir lui arracher les yeux… Mais n’importe !

« Il y avait longtemps que je cherchais une bonne occasion : voilà que le hasard, qui est un grand maître, s’est mis à mon service… Un matin, je flânais dans la rue Saint-Louis ; j’avais une veste de commissionnaire pour ma commodité, vu que j’avais affaire dans le quartier. Une demoiselle s’approche de moi et me dit : « Vous allez me faire une course. » Elle me donne une lettre ; je regarde l’adresse et je lis : « À M. Fernand Rocher, au ministère des affaires étrangères. »

« Je prends la lettre et j’y vais. En route, je coupe l’enveloppe et je lis le poulet. La demoiselle, qu’il devait épouser sans doute, lui signifiait son congé.

« – Bon ! me dis-je, voilà une nouvelle qui va l’amuser.

« Et je continue mon chemin en riant. J’arrive, je demande mon homme, on me fait entrer dans le bureau du chef de division. Il était seul, et il y avait une caisse après laquelle pendaient les clefs et qui était ouverte.

« Les caisses, ça me connaît. D’un coup d’œil, j’en fais l’inventaire. Je vois dans celle-là un portefeuille, et d’abord j’ai l’idée de mettre la main dessus ; mais bah ! il n’y a jamais gras dans une caisse de ce genre, et je me prends à songer qu’il ne faut pas, pour quelques mille francs de plus, risquer d’être repris et de perdre le fruit de mes petites économies.

« Une autre idée me vient, une fameuse ! Mon jeune homme avait ouvert la lettre et sa figure se décomposait. Tout à coup, il se lève et se met à marcher à grands pas, comme un fou et sans faire attention à moi.

« Alors, je mets la main sur le portefeuille et je le lui fourre dans la poche de son paletot.

« Puis, je m’en vais et j’attends dans la rue.

« Trois minutes après, je le vois sortir tête nue et prendre en courant le boulevard, emportant le portefeuille sans s’en douter, et volant ainsi l’État à son propre insu.

« Ça a dû lui faire une vilaine affaire… »

Cette explication, on le voit, était assez plausible, surtout donnée par lettre à une femme habitant Londres, et par un homme qui avait de déplorables antécédents judiciaires.

Afin de la rendre plus vraisemblable encore, sir Williams avait ajouté plusieurs détails tout intimes, relatifs à de prétendus vols et tout à fait étrangers à l’affaire du portefeuille.

– Mademoiselle Émilie Foulbeuf, s’était-il dit, était en effet, à Londres, la maîtresse de Colar. Le fait pourra être vérifié.

Lorsqu’il eut mis cette lettre dans le portefeuille du mort, replacé le portefeuille dans la poche et reboutonné la redingote, le baronnet, aidé de Rocambole, rendit à la futaille défoncée sa position première, après avoir toutefois ôté au cadavre sa montre d’or et une bourse qui contenait une vingtaine de francs en monnaie blanche.

– Maintenant, dit-il au vaurien, comprends bien ce que je vais te dire.

– Je vous écoute, capitaine.

– Colar a été assassiné.

– Parbleu ! je le sais bien, par le comte de Kergaz.

– Non, par Nicolo.

– Ah ! bien, dit Rocambole. Au fait, j’aime autant cela. Je vous l’ai déjà dit, il m’ennuie, papa Nicolo.

– Ta mère va aller chez le commissaire…

– Hum ! vilaine visite, capitaine.

– N’importe ! elle ira.

– Que lui dira-t-elle ?

– Elle lui dira que le remords s’est emparé d’elle, et que la crainte d’être accusée plus tard l’engage à tout révéler.

Rocambole écoutait attentivement.

– Elle parlera de ses relations intimes avec Nicolo, poursuivit sir Williams, et des relations qui existaient entre lui et l’ancien forçat Colar. Elle dira que, la nuit du crime, Nicolo et Colar sont venus chez elle, qu’ils y ont causé longtemps et tout bas ; mais que, cependant, elle a pu comprendre à leurs demi-mots que Colar partait et quittait la France ; puis qu’une querelle à propos de partage de certaines valeurs s’étant élevée, Nicolo a tué Colar d’un coup de pistolet, lui a volé sa montre et sa bourse, et puis, que, à l’aide de menaces, il a obtenu qu’elle, la veuve Fipart, et Rocambole garderaient le silence. La crainte d’être pareillement assassinés par ce furieux les a contraints à se taire, et ils ont aidé Nicolo à transporter le cadavre de Colar ici et à le cacher dans cette futaille.

– Bon ! dit Rocambole ; mais combien maman aura-t-elle pour ce petit mensonge ?

– Trois billets de mille.

– C’est peu… hasarda Rocambole. Le cou de papa Nicolo, que nous allons faire couper, vaut bien mille francs de plus pour elle…

– Soit, va pour mille francs de plus.

– Et quatre pour moi, acheva froidement le vaurien. Oh ! c’est pour rien, capitaine ; vous verrez comme je déposerai… la main en l’air… sans sourciller… comme un homme qui dit la vraie vérité.

– Soit, dit encore le capitaine.

Ils remontèrent, soufflèrent leur chandelle, gagnèrent les derrières de la maison et s’esquivèrent.

Le tilbury de sir Williams l’attendait entre Bougival et Rueil, et il regagna Paris.

Quant à Rocambole, il monta au pavillon où la Fipart se tenait cachée, et lui fit sa leçon.

La Fipart pleurnicha bien un peu à la pensée qu’elle allait faire couper le cou à son époux illégitime et qu’elle avait tant aimé, suivant l’expression classique, mais Rocambole fut éloquent, persuasif ; il lui prouva que Nicolo devenait insupportable et qu’une veuve, dans sa position, pouvait prétendre à beaucoup mieux…

Et la veuve Fipart se décida.

Elle alla chez le commissaire de police dès le point du jour, tandis que Rocambole courait à Paris, s’introduisait dans la demeure de Nicolo, qui n’était pas rentré la veille, et y cachait la montre et la bourse de « feu M. Colar », comme il disait.