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On s’en souvient, c’était dans la rue Guérin-Boisseau que Colar, prêt à partir pour Bougival avec Léon Rolland, était allé avertir le saltimbanque Nicolo.

Nicolo habitait, dans cette rue, une méchante chambre garnie à douze francs par mois, au sixième, où, du reste, il ne faisait que de rares apparitions, car il courait les barrières et les villages des environs de Paris, associé qu’il était à une troupe d’acrobates. Le garni de la rue Guérin-Boisseau était plutôt pour lui un refuge qu’un domicile. C’était là qu’il se cachait, chaque fois qu’il avait commis quelque méfait et redoutait les pièges de la police.

En effet, cette rue, située au centre d’un quartier populeux et presque entièrement habitée par des cordonniers et des ouvriers en chambre, était par cela même moins suspecte, et Nicolo y vivait fort tranquille depuis quatre ou cinq années.

Il payait régulièrement son loyer, rentrait et sortait sans bruit, ne recevait guère que Rocambole, qui passait dans la maison pour son neveu, et savait donner à son visage une expression de gaieté et de bonne humeur qui lui avait attiré une sorte de sympathie de la part des différents locataires.

Depuis la nuit où Colar avait été tué, Nicolo n’avait point reparu rue Guérin-Boisseau. Il avait été successivement à Saint-Denis, à Belleville et à Vincennes, exercer son métier d’acrobate. Mais un soir, précisément celui où sir Williams et Rocambole s’introduisaient dans le cabaret de Bougival et y visitaient le cadavre de Colar, Nicolo éprouva le besoin de faire un tour de son métier. Son paletot était usé, il en décrocha un tout neuf à la devanture d’un marchand d’habits et l’emporta. Malheureusement, un agent de police l’aperçut, le poursuivit, et finit par le perdre de vue dans la foule.

Cela se passait à Belleville.

Nicolo se sauva à toutes jambes, dépista l’agent de son mieux, et rentra rue Guérin-Boisseau vers minuit.

Une vieille femme qui remplissait les graves fonctions de concierge lui tendit sa chandelle et sa clef.

– Monsieur Nicolo, lui dit-elle, votre neveu est venu.

– Rocambole ? demanda le saltimbanque.

– Oui, m’sieu Nicolo.

– A-t-il laissé quelque chose pour moi ?

– Il a demandé votre clef.

– Et il est monté ?…

– Et descendu tout de suite.

Nicolo pensa que le vaurien était venu lui apporter des nouvelles de la veuve Fipart, et il monta chez lui espérant y trouver un mot, un signe quelconque qui eût pour lui une signification. Mais tout était dans le même état, et Nicolo eut beau chercher, son logement ne conservait aucun indice du passage de Rocambole. Le saltimbanque était épuisé par cette course désordonnée à travers ce dédale de rues tortueuses qu’il avait parcourues pour faire perdre sa trace aux agents. Il se jeta sur son lit, tout vêtu, et s’endormit d’un profond sommeil.

Le jour ne l’éveilla point, et, vers dix heures, il dormait encore, lorsqu’on frappa rudement à sa porte.

– Qui est-là ? demanda-t-il.

– Au nom de la loi, ouvrez ! répondit une voix du dehors.

– Je suis pincé, murmura le saltimbanque.

Il voulut cacher le paletot volé sous son lit, mais la porte fut enfoncée et il n’en eut pas le temps.

Deux agents de police entrèrent.

– Hum ! pensa Nicolo en les voyant, j’en ai pour six mois à la correctionnelle, peut-être même un an.

Nicolo avait été au bagne, il était même en rupture de ban ; mais il s’était si bien défiguré qu’il avait la conviction qu’on ne le reconnaîtrait pas.

Les agents le prirent au collet et le mirent en état d’arrestation, sans prendre garde au paletot à moitié caché sous les couvertures.

– Vous vous expliquerez chez le commissaire, lui dirent-ils.

Nicolo fut conduit au bureau de police.

Le magistrat lui fit subir un interrogatoire sommaire sur son nom, sa profession, ses habitudes, et ne lui dit pas un mot du vol du paletot.

Lui commença à s’inquiéter.

– De quoi suis-je donc accusé ? demanda-t-il.

– D’un assassinat, lui répondit-on.

Nicolo fit un haut-le-corps et s’écria :

– Ce n’est pas vrai… je n’ai assassiné personne !

– Vous êtes accusé, dit le commissaire, d’avoir, il y a huit jours, dans un cabaret de la banlieue tenu par une veuve Fipart, assassiné un ancien forçat du nom de Colar.

– Moi ! moi ! s’écria Nicolo, ce n’est pas moi !

– C’est ce que l’instruction éclaircira, répondit le commissaire.

Et il envoya Nicolo au Dépôt.

Deux heures après, le saltimbanque comparaissait devant le juge d’instruction et niait énergiquement la part qu’on voulait lui faire dans le meurtre de Colar.

Cependant, honnête comme le sont les voleurs entre eux, il ne chargea personne et ne parla ni de la veuve Fipart, ni de Rocambole, ni de sir Williams.

Mais alors il fut confronté avec la veuve et son fils adoptif.

La veuve Fipart, devant Nicolo frappé de stupeur, déposa sans sourciller que Nicolo et Colar s’étaient pris de querelle, et que ce dernier avait été frappé d’un coup de pistolet ; elle ajouta qu’à partir de ce moment elle avait pris la fuite et ne savait plus rien.

Jusque-là, comme le comte de Kergaz s’était introduit par la fenêtre et qu’il avait fort bien pu se faire que, dans son effroi, la veuve Fipart eût cru Nicolo l’auteur du meurtre, d’autant plus qu’il s’était sauvé précipitamment, jusque-là, disons-nous, le saltimbanque n’entrevoyait que vaguement la trahison de sa maîtresse ; mais lorsque Rocambole eut déposé à son tour, il comprit qu’il était vendu et que sa perte était jurée.

Rocambole, avec ce cynique sang-froid qui le caractérisait, confirma d’abord la déposition de la veuve, puis il entra dans de minutieux détails, parla de la terreur que Nicolo inspirait, des menaces de mort à l’aide desquelles il avait obtenu son silence et l’avait contraint à l’aider pour faire disparaître le cadavre et les traces du crime.

Alors Nicolo, indigné, furieux, hors de lui, voulut dire la vérité, accuser Armand qu’il ne connaissait que sous le nom du comte, désignation souvent échappée à Colar ; il voulut parler du capitaine, de Léon Rolland, et essayer de jeter un jour quelconque, dont il pût profiter, dans cette ténébreuse affaire ; mais il avait compté sans son tempérament sanguin et son caractère emporté. Il entra en fureur, ne put prononcer un mot Son visage enflammé devint livide et violacé, et il faillit avoir un coup de sang.

Il fut placé à demi mort dans une voiture et conduit à Bougival, où, en présence d’un commissaire de police, le cadavre fut retiré de la futaille et reconnu pour celui de Colar, forçat évadé.

– Canaille ! lui dit alors Rocambole en menaçant Nicolo du poing, nieras-tu que tu lui as volé sa montre et sa bourse ? tu les as cachées dans ta paillasse…

Nicolo comprit qu’il était perdu ; son accès de fureur le reprit ; il essaya de se débattre et d’échapper aux agents ; mais il fut solidement garrotté, et, à partir de ce moment, ce ne fut plus qu’une bête fauve dont les hurlements et les cris de rage achevaient de prouver la culpabilité et d’égarer la justice. La tête du saltimbanque était vouée à l’échafaud.

Pendant qu’on se rendait maître de lui, le commissaire passait une inspection minutieuse des objets trouvés sur le cadavre, et principalement du portefeuille.

Ce que sir Williams avait prévu arriva.

La prétendue lettre de Colar à mademoiselle Émilie Foulbeuf, modiste à Londres, fut décachetée et lue.

Par une singulière coïncidence, le commissaire devant lequel Nicolo avait comparu, et qui s’était transporté à Bougival, était le même qui, quelques jours auparavant, avait arrêté Fernand Rocher chez la Baccarat, et dans l’esprit de qui un doute sur la culpabilité du jeune homme s’était toujours élevé.

En dépit des preuves qui paraissaient accabler Fernand, ce magistrat avait toujours eu la conviction qu’il n’était pas coupable.

On comprend donc quelle révolution la lecture de cette lettre opéra dans son esprit, et il crut tenir dans ses mains la preuve de l’innocence de Fernand.

Il ordonna le transport du cadavre à la Morgue ; puis, tandis que Nicolo était ramené à Paris et reconduit en prison, il avisa le parquet de sa découverte et lui transmit la lettre.

Pendant qu’on faisait remonter en voiture le prétendu coupable du meurtre de Colar, la veuve Fipart fut prise d’un accès de sensibilité.

– Pauvre vieux ! murmura-t-elle, ça me fend tout de même le cœur de penser que c’est moi qui vais le faire raccourcir…

– Bah ! maman, répondit Rocambole, vous trouverez mieux que votre vieux saltimbanque ; car, c’est pas pour vous fâcher, maman, mais vous aviez là un drôle de goût, tout de même.

Tandis que ces événements s’accomplissaient, Fernand Rocher était toujours en prison.

L’instruction de son affaire était terminée, l’acte d’accusation dressé, et il allait comparaître devant la cour d’assises, dont la première session s’ouvrait dans la quinzaine.

Le pauvre jeune homme, en proie à une prostration terrible, n’avait plus, depuis quelques jours, conscience de ses actions et de son existence.

Il était frappé d’atonie.

Armand, Léon, Baccarat l’avaient visité deux fois et lui avaient promis de le sauver ; mais huit jours s’étaient écoulés depuis leur dernière visite, et il ne les avait point revus.

Un moment, il avait espéré ; puis l’espoir s’était évanoui.

Un matin, il fut averti qu’il était renvoyé devant la cour d’assises et qu’il n’avait plus que huit jours à attendre…

À partir de ce moment, Fernand sentit sa raison s’égarer et la folie arriver à grands pas. Il fallait lui faire violence pour prendre quelques aliments. Il voulait se laisser mourir de faim. Depuis que l’instruction était terminée, il n’était plus au secret du reste, et il avait été transféré à la pistole. Là, il pouvait rencontrer d’autres prisonniers et causer avec eux ; mais, sombre et farouche, il n’adressait la parole à personne et ne descendait jamais dans le préau.

Ses compagnons de captivité l’avaient surnommé laristo.

Un matin, cependant, Baccarat se présenta.

Il la regarda sans lui parler, d’un regard terne, sans rayons, et où se peignait l’hébétude.

Baccarat lui prit la main et se mit à genoux devant lui.

– Pauvre monsieur Fernand, murmura-t-elle d’une voix émue, comme il est changé !

Et, en effet, le prisonnier était devenu pâle, hâve, amaigri ; il n’était plus que l’ombre de lui-même.

Baccarat, elle aussi, était bien changée. Ce n’était plus cette jeune femme élégante et folle dont la vie était une longue fête pleine de bruits et d’éclats de rire, insoucieuse du lendemain et ne songeant qu’au plaisir.

C’était une femme courbée par la douleur et dont le front pâli attestait les sombres veilles du remords.

Elle était vêtue simplement, et l’on eût dit qu’elle voulait racheter par son humilité présente son orgueil d’autrefois.

– Ah ! c’est vous ? lui dit Fernand d’une voix sourde et comme si la vue de la pécheresse lui eût rappelé toutes ses tortures.

– Oui, répondit-elle bien bas, c’est moi… c’est moi qui viens, une fois encore, vous demander pardon et vous dire d’espérer… Nous travaillons à vous sauver.

Fernand hocha la tête.

– C’est impossible, murmura-t-il.

– Non, non, dit Baccarat avec véhémence, ce n’est pas impossible ; il n’est jamais impossible de prouver l’innocence. Espérez, monsieur Fernand, espérez plus que jamais aujourd’hui.

Et comme un triste sourire où se peignait son incrédulité glissait sur ses lèvres, elle continua :

– M. le comte de Kergaz vous sauvera, et il peut ce qu’il veut ; mais il faut du temps pour cela, monsieur Fernand.

– Du temps ! fit-il avec un élan de désespoir ; mais vous ne savez donc pas que je serai jugé dans huit jours, jugé et condamné ?

– Huit jours ! répéta la jeune femme avec stupeur, mais c’est impossible !

– Cela sera pourtant…

– D’ici à huit jours, s’écria Baccarat, Bastien sera revenu de Bretagne ; il aura contraint sir Williams à parler. Oh ! nous vous sauverons de la honte de la cour d’assises… je vous le jure !

Au moment où Baccarat disait ces paroles avec une indicible émotion, un guichetier et un gendarme parurent :

– Mon Dieu ! murmura Fernand épouvanté, est-ce donc déjà l’heure ?

Mais le guichetier répondit :

– Le juge d’instruction veut vous voir !

Baccarat eut un frisson d’espoir.

– Peut-être, pensa-t-elle, a-t-on découvert le vrai coupable…

Et elle quitta Fernand, en lui promettant de revenir le lendemain.

Fernand suivit le gendarme et fut conduit devant le magistrat qui avait instruit son affaire :

– Monsieur, lui dit ce dernier, connaissiez-vous le commissionnaire qui vous apporta une lettre au ministère, la veille de votre arrestation ?

– Non, répondit Fernand, je ne l’avais jamais vu.

– C’est assez bizarre. Il vous connaissait, lui.

Et le juge d’instruction lut à Fernand la lettre écrite par sir Williams et signée Colar.

– Or, poursuivit le magistrat, cette lettre prouverait infailliblement votre innocence, sans une légère contradiction qui existe entre les faits qu’elle énonce et une des réponses de votre interrogatoire : selon elle, les clefs de la caisse adhéraient à la serrure et la caisse était ouverte. D’après votre interrogatoire, au contraire, vous n’auriez pas même ouvert la caisse.

– C’est vrai, murmura Fernand. Mais, monsieur, la foudroyante nouvelle que renfermait pour moi cette lettre que le commissionnaire m’apportait a fort bien pu me faire perdre la tête… Peut-être M. de Beaupréau avait-il laissé la caisse ouverte… Tout ce que je sais, c’est que je suis innocent.

L’accent de Fernand était si vrai, si convaincu, qu’à tout prendre on pouvait supposer que sa mémoire lui faisait défaut.

– Monsieur, lui dit le juge d’instruction, malgré ces contradictions, la lettre que je tiens dans les mains ne me laisse plus aucun doute sur votre innocence ; je vais vous faire mettre en liberté…

Fernand jeta un cri de joie et se laissa tomber défaillant sur un siège…

Il était libre, on le déclarait innocent !

*

* *

Une heure plus tard, Fernand Rocher se présentait à l’hôtel de Kergaz.

Armand, Baccarat et Léon Rolland s’y trouvaient réunis, et leur étonnement fut au comble à la vue du jeune homme.

Comment était-il libre ? par quels moyens avait-il prouvé son innocence ?

C’était à n’y rien comprendre.

Mais lorsque Fernand eut résumé la substance de la prétendue lettre écrite par Colar ; quand M. de Kergaz sut que le cadavre de ce dernier avait été retrouvé dans la cave du cabaret, et que le saltimbanque Nicolo était accusé de cet assassinat, alors un grand jour se fit dans son esprit :

– Encore Andréa ! murmura-t-il.

Et les cheveux du comte se hérissèrent à la pensée que peut-être, à cette heure, puisque Fernand était libre, le baronnet sir Williams était l’époux d’Hermine.

– Et Bastien qui ne m’écrit pas ! murmura-t-il. Voici trois jours que j’attends de ses nouvelles… et rien !

Tout à coup, une porte s’ouvrit, un homme entra.

À la vue de cet homme, qui était vêtu comme un paysan breton et portait simplement une petite casquette verte à galon d’argent, au lieu du large chapeau, Armand s’écria :

– Ah ! voilà des nouvelles de Bretagne. Voici mon garde-chasse de Kerloven.

Le garde-chasse était couvert de boue ; il était venu à cheval et à franc étrier.

– Monsieur le comte, dit-il, je vous apporte une mauvaise nouvelle : M. Bastien est mort.

– Mort ! Bastien est mort ! exclama le comte frappé de stupeur.

– Oui, monsieur, il y a cinq jours.

Et le garde-chasse raconta que, le soir du meurtre, Bastien était sorti à pied, avec le vieux Jérôme l’idiot, et qu’il n’avait point reparu.

On les avait attendus longtemps, toute la nuit, toute la journée du lendemain et la nuit suivante.

Ils n’avaient point reparu…

Mais, deux jours après, la mer avait roulé un cadavre sur la plage, celui de Bastien.

Et, chose surprenante peut-être, le corps du cheval, précipité avec lui dans l’abîme, avait sans doute été entraîné par un autre courant, et on ne l’avait pas retrouvé ; de telle sorte que la seule preuve du crime de sir Williams avait disparu.

Mais Armand ne s’y trompa point ; il devina que l’infâme Andréa triomphait une fois encore, et demanda des chevaux de poste.

– En Bretagne ! s’écria-t-il, s’adressant à Fernand, nous allons en Bretagne, et Dieu veuille que nous arrivions à temps !