« L'héritage mystérieux », LVI   

LVI

La mise en liberté de Fernand Rocher n’avait pu s’opérer que trois ou quatre jours après la découverte du cadavre de Colar, et de cette lettre qui proclamait son innocence. Cela avait donc donné le temps à sir Williams de partir sur-le-champ et de retourner en Bretagne, bien avant que le comte de Kergaz eût appris la mort de Bastien.

Le baronnet arriva un soir, à la nuit tombante, chez le chevalier de Lacy, au moment même où le vieux gentilhomme revenait de la chasse. M. de Lacy était à moitié dans les confidences de sir Williams.

Il savait que le baronnet était parti pour Paris dans le but de sauver Fernand et d’obtenir ainsi la main d’Hermine.

– Eh bien ? demanda le vieux Breton avec vivacité en voyant entrer sir Williams.

– Eh bien ! répondit-il, c’est fait.

– Vous l’avez sauvé ?

– Complètement.

– Il n’était donc pas coupable ?

– Au contraire, mon cher chevalier.

– Alors, comment avez-vous pu ?… Comment avez-vous fait ?

– Ah ! dit le baronnet avec calme, cela m’a coûté cent mille francs.

Le chevalier ne put s’empêcher de regarder avec admiration cet homme qui dépensait cent mille francs dans le seul but de plaire à la femme qu’il aimait.

– Mais enfin, insista-t-il, est-ce donc un secret ?

– Non, certes, et voici ce que j’ai fait.

– Voyons ? dit le chevalier.

– Fernand Rocher était ou n’était pas coupable.

– Ceci est évident, dit le chevalier.

– S’il ne l’était pas, il fallait trouver le voleur ; s’il l’était, on ne pouvait le sauver qu’en prouvant qu’il était innocent.

– Rien de plus juste. Eh bien ?

– Mais la justice, en France surtout, poursuivit le baronnet, est ce qu’il y a de moins poétique au monde ; elle procède mathématiquement et ne croit qu’aux preuves matérielles.

– Bon ! dit le chevalier, je vous vois venir.

– Fernand était coupable, ceci est incontestable. Donc, pour prouver le contraire, il fallait trouver un homme qui consentît à s’avouer l’auteur du vol.

– Et vous l’avez trouvé ?

– Oui, dit impudemment sir Williams.

– Moyennant cent mille francs ?

– Comme vous le dites. Mais ces cent mille francs-là ne lui ont pas porté bonheur…

– Comment cela ? fit le chevalier étonné.

– Ah ! vous allez voir… C’est une histoire qui tient du roman. L’homme que j’avais trouvé se nommait Colar ; c’était un forçat évadé qui tirait le diable par la queue et se cachait de son mieux. Un moment vint où sa position ne fut plus tenable ; la police était sur ses traces, il allait être repris au premier jour. Ce fut dans ces circonstances que je le rencontrai. Il consentit à écrire une lettre qu’il signerait et adresserait à une prétendue maîtresse à Londres ; puis il m’amena un complice, un voleur devenu cabaretier, et une petite comédie fut montée. Colar devait louer un garni chez le cabaretier ; celui-ci le dénoncerait, la police arriverait, ne trouverait point Colar, qui, depuis quelques heures, serait sur la route d’Amérique avec les cent mille francs ; mais elle trouverait des lettres, et, parmi elles, celle qu’il adressait à Londres et dans laquelle il se vantait du vol du portefeuille, attribué à Fernand Rocher.

– Tiens, s’écria le chevalier émerveillé, mais c’était fort ingénieux, tout cela.

– Assez, répondit Williams d’un ton modeste.

– Et l’on a trouvé la lettre ?

– Ah ! mieux que cela… dit le baronnet, on a trouvé Colar.

– Mais alors il a nié ?…

– Non, il était mort, acheva froidement le baronnet. Le cabaretier l’avait assassiné pour s’approprier les cent mille francs…

– Et la lettre ?

– La lettre était encore dans un portefeuille que Colar portait sur lui. On a trouvé le cadavre et le portefeuille.

Telle fut la version que raconta le baronnet au chevalier de Lacy sur les événements qui s’étaient accomplis à Paris et à Bougival.

Aux yeux du chevalier, le baronnet demeurait donc un parfait gentilhomme, au caractère chevaleresque, et qui ne reculait devant aucune extrémité pour arriver jusqu’à la femme qu’il aimait.

– Eh bien, dit M. de Lacy après avoir réfléchi quelques minutes, je ne vois plus qu’une chose à faire…

– Laquelle ?

– Avertir mademoiselle de Beaupréau du succès de vos démarches.

– C’est ce que je vais faire.

– Et réclamer l’exécution de la promesse qu’elle vous a faite.

– Non pas, dit le baronnet.

– Comment ! s’écria M. de Lacy, vous renonceriez ?…

– Nullement, répondit sir Williams avec une feinte tristesse. Mais mademoiselle Hermine m’a fait cette promesse dans un moment de fièvre et d’exaltation, et ce serait peu généreux à moi de la lui rappeler.

M. de Lacy haussa les épaules :

– Allons donc ! fit-il, ce qui est promis est promis. Hermine vous accordera sa main.

– Je l’espère, mais ne veux point l’y contraindre.

Et sir Williams se disait en lui-même : Ce brave chevalier n’est pas fort, il ne se doute pas qu’on obtient tout d’une femme en ne lui demandant rien…

M. de Lacy et sir Williams en étaient là de leur conversation, lorsqu’un pas de cheval se fit entendre dans la cour, puis on vit apparaître maître Jonas.

Le lecteur intime de madame de Kermadec venait des Genêts en droite ligne, et il était porteur d’une lettre de la baronne au chevalier.

M. de Lacy en rompit le cachet et lut :

« Mon cher voisin,

« Voici huit jours que sir Williams est parti.

« Depuis son départ, Hermine n’a plus qu’une existence fiévreuse, et elle change à vue d’œil.

« Le baronnet lui a-t-il fait la promesse de revenir ? l’aime-t-elle déjà ? Nous n’en savons rien. Mais elle demande chaque jour si je n’ai pas de vos nouvelles ; d’où je conclus aisément, mon cher chevalier, que ce n’est pas vous qui occupez son esprit, mais lui.

« Savez-vous où est le baronnet ?

« Reviendra-t-il ? vous a-t-il écrit ?

« Un mot, je vous prie, et à vous.

« Baronne de Kermadec. »

 

Le chevalier tendit cette lettre à sir Williams.

Le baronnet tressaillit de joie et se dit :

– Je crois que voici l’heure du triomphe.

Puis il tira un journal de sa poche, s’approcha d’une table et se mit à écrire.

Une heure après, maître Jonas remontait à cheval, porteur d’un pli assez volumineux pour M. de Beaupréau, et d’une lettre du chevalier à la baronne.

Le chevalier disait :

« Madame et chère voisine,

« Sir Williams arrive à l’instant, il est plus triste que jamais ; j’en conclus qu’il aime toujours votre petite-nièce. Il a le projet de monter à cheval demain et de se rendre aux Genêts, et il a l’espoir de voir se dissiper ce nuage de tristesse qui couvre le beau front de mademoiselle Hermine, à qui je baise, ainsi qu’à vous, respectueusement les deux mains.

« Chevalier de Lacy. »

 

Le baronnet sir Williams à M. de Beaupréau,

 

au château des Genêts.

 

« Cher beau-père,

« Je crois que la partie est gagnée !

« Votre intéressante fille m’a formellement promis sa main si je sauvais son cher Fernand. Ci-joint une lettre pour elle, et un article de la Gazette des Tribunaux.

« J’attends votre réponse au Manoir.

« À vous,

« Sir Williams. »

 

M. de Beaupréau reçut cette lettre une heure après l’arrivée du baronnet chez le chevalier de Lacy.

Hermine ressemblait depuis quelques jours à un fantôme ; elle avait pleuré, elle avait prié…

Elle avait fait le vœu d’épouser le baronnet, s’il sauvait Fernand… elle espérait mourir après.

La lettre de sir Williams, que lui remit M. de Beaupréau, était ainsi conçue :

« Mademoiselle,

« Hélas ! il était coupable…

« Et cependant je l’ai sauvé, et tout Paris, à cette heure, croit à son innocence. Vous pourrez vous en convaincre par la lecture du journal que je vous transmets.

« Au moment de m’éloigner pour toujours de ce pays de France où j’ai tant souffert, mademoiselle, je voudrais vous revoir une dernière fois, non pour vous rappeler une promesse que vous me fîtes dans un moment d’égarement ou de douleur, mais pour vous dire un éternel adieu.

« Me refuserez-vous ? »

*

* *

Hermine lut cette lettre, puis elle ouvrit la Gazette des Tribunaux :

« Un drame qui devait se dérouler devant la cour d’assises, disait le journal, vient d’avoir son dénouement d’une façon moins bruyante dans le cabinet du juge d’instruction.

« Nos lecteurs se souviennent encore sans doute de l’arrestation d’un employé au ministère des affaires étrangères, accusé d’avoir volé un portefeuille renfermant trente mille francs et contenu dans la caisse du chef de bureau, M. de B…, qui avait en cet employé toute confiance.

« L’accusé protestait énergiquement de son innocence, mais les preuves l’accablaient.

« La découverte d’un homme récemment assassiné dans un cabaret de la banlieue, et une lettre trouvée sur le cadavre, viennent de jeter un jour tout nouveau sur cette mystérieuse affaire.

« Dans la matinée où le vol fut accompli, un homme vêtu en commissionnaire s’introduisit, une lettre à la main, dans le bureau où l’employé travaillait auprès de la caisse ouverte… »

Suivaient tous les détails renfermés dans la prétendue lettre de Colar à mademoiselle Émilie Foulbœuf, et l’article du journal judiciaire se terminait par ces mots :

« M. Fernand Rocher a été sur-le-champ mis en liberté, et il rentrera sans doute au ministère, dont il était un des employés les plus distingués. »

Pendant quelques minutes, mademoiselle de Beaupréau crut qu’elle allait mourir de joie ; puis elle se souvint de sa promesse à sir Williams, et elle lui écrivit ces quelques lignes :

« Monsieur,

« On n’aime, hélas ! qu’une fois en sa vie : mais, si une affection reconnaissante peut vous faire oublier l’amour que vous auriez le droit d’exiger de la femme qui portera votre nom, vous pouvez faire demander ma main par le chevalier de Lacy. Je m’efforcerai de vous consacrer ma vie, et je serai une honnête femme.

« Hermine. »

 

Quand le baronnet reçut cette lettre, à laquelle, du reste, il s’attendait, car il avait compté sur la loyauté d’Hermine, il se contenta de murmurer :

– Pauvre fille ! elle se donnera bien du mal inutilement. Je tiens à la dot et non à l’amour. Je ne suis pas un homme sentimental, et si j’avais à aimer, je crois que j’aurais un faible très déterminé pour cette petite Jeanne, dont je me ferais une maîtresse ravissante à la barbe de ce pauvre Armand…

Et le baronnet écrivit à M. de Beaupréau :

« J’ai rapporté de Paris toutes les pièces nécessaires qui établissent que je suis le baronnet sir Williams, gentilhomme irlandais. Elles sont en règle.

« Le chevalier de Lacy monte à cheval pour aller faire ma demande officielle à mon honoré beau-père ; il faut presser les choses, racheter deux bans à l’église et célébrer le mariage d’ici à huit jours.

« Le lendemain, cher complice, nous réclamerons, je sais bien à qui, les douze millions, et je vous permettrai d’aimer Cerise, que je vous ai gardée bien soigneusement, vieux misérable !

« À vous,

« Sir Williams. »