« L'héritage mystérieux », LVII   

LVII

Huit jours après l’envoi de cette lettre, le vieux manoir des Genêts avait, dès huit heures du matin, un air de fête ; les domestiques, les métayers, les paysans des environs accouraient endimanchés, et madame la baronne de Kermadec elle-même avait mis une robe de gala, qui remontait aux premiers jours de l’Empire.

À neuf heures, plusieurs voitures étaient arrivées des environs, amenant les châtelains d’alentour et le notaire qui devait rédiger le contrat.

Puis on avait vu paraître un élégant tilbury, et de ce tilbury étaient descendus le baronnet sir Williams et le chevalier de Lacy, son hôte et son témoin.

Sir Williams était radieux.

Encore quelques heures, et il était l’époux d’Hermine, et les douze millions étaient à lui.

Quant à mademoiselle de Beaupréau, elle s’était levée comme se lèvent les martyrs pour marcher au supplice.

Esclave de sa parole engagée pour sauver Fernand, elle allait épouser sir Williams, puisque celui qu’elle avait tant aimé et qu’elle aimait encore était libre.

Plus pâle qu’une statue de marbre dans sa parure blanche de fiancée, Hermine apparut aux invités réunis dans le salon comme ces victimes humaines dévouées au couteau du sacrificateur. M. de Beaupréau lui donnait le bras. Sa mère marchait auprès d’elle.

Hermine avait si bien dissimulé sa torture depuis quelques jours, elle avait si bien laissé croire que Fernand était effacé de son cœur et que sir Williams en avait pris possession, que l’œil clairvoyant de la mère elle-même s’y était trompé.

Thérèse croyait sa fille heureuse, et mit sa pâleur extraordinaire sur le compte de l’émotion inséparable du grand acte qui allait s’accomplir pour elle.

Le contrat devait être signé vers neuf heures ; à dix, les époux monteraient en voiture pour se rendre au village voisin et y être mariés par l’officier de l’état civil ; à midi, aurait lieu la messe nuptiale.

Le soir même, les nouveaux époux devaient partir pour Paris, emmenant, malgré son grand âge, la vieille baronne de Kermadec et le chevalier de Lacy qui désiraient accompagner sir Williams. Donc, au moment où neuf heures sonnaient, les portes du grand salon des Genêts furent ouvertes, et la jeune fiancée entra, appuyée au bras de M. de Beaupréau et suivie de sa mère, à qui sir Williams donnait le bras.

Les invités des alentours et leurs femmes, déjà réunis dans une pièce voisine, ne tarissaient point en éloges sur la tournure charmante, l’air noble et distingué de cet étranger opulent que l’amour conduisait à épouser une jeune fille à peu près sans fortune.

Le notaire, un petit vieillard sec et portant perruque, s’était assis devant la table du contrat en murmurant :

– Belle fortune, ma foi ! si les documents transmis d’Irlande par le tabellion et le shérif de Dublin sont exacts, fortune magnifique, princière !

Le baronnet, on le devine, avait produit tout autant de pièces fausses qu’il en pouvait être nécessaire pour laisser croire à ces dix mille livres sterling de revenu qu’il s’était libéralement octroyées.

Les invités étaient au complet, les futurs époux présents, l’heure sonnait.

Madame de Kermadec, à demi couchée sur sa chaise longue, ordonna de fermer les portes et congédia les domestiques.

– Monsieur le notaire, dit-elle, voudriez-vous nous lire le contrat que vous avez dû rédiger ?

Le notaire se leva, posa sa plume, mit ses lunettes, toussa et déplia un volumineux cahier de papier timbré. Mais, au moment où il commençait sa lecture, il fut interrompu par un bruit de roues, de claquements de fouet et de grelots, qui se fit entendre dans la cour.

Les invités se regardèrent ; l’un d’eux ouvrit une croisée et se pencha au dehors.

– C’est une chaise de poste, dit-il, et trois personnes en descendent.

Sir Williams éprouva, à ce bruit, à ces paroles, comme un malaise subit, et il pâlit.

Hermine, qui n’avait déjà plus qu’un vague instinct de son existence et se sentait défaillir à mesure que l’heure fatale approchait, Hermine tressaillit et eut le cœur envahi d’un frisson d’espoir…

Soudain la porte s’ouvrit, et un homme apparut sur le seuil.

– Monsieur le comte Armand de Kergaz ! annonça un valet.

Et Armand, vêtu de noir, pâle, solennel comme un juge, entra lentement et alla droit à madame de Kermadec, sans même regarder sir Williams.

– Madame, lui dit-il, pardonnez-moi si j’ose me présenter chez vous sans y être attendu, et dans une circonstance aussi sérieuse que celle-ci ; mais un intérêt majeur, impérieux m’y oblige.

– Monsieur le comte, répondit la baronne étonnée, quel que soit le motif qui vous amène, soyez le bienvenu.

– Madame, reprit M. de Kergaz, je suis l’exécuteur testamentaire de feu le baron Kermor de Kermarouet, un gentilhomme d’origine bretonne, mort il y a deux mois, et laissant une fortune d’environ douze millions de francs.

Armand se tourna vers le baronnet sir Williams.

– N’est-ce pas, monsieur, dit-il, que ce chiffre est exact ?

Sir Williams était fort pâle ; cependant, il répondit :

– Je ne sais, monsieur, pourquoi vous m’adressez cette question. Je ne connais pas plus le baron que le chiffre exact de sa fortune.

– Ah ! dit Armand, je croyais le contraire. Passons…

Et il s’adressa de nouveau à la baronne :

– Madame, dit-il, pourriez-vous prier M. le notaire de nous laisser seuls un moment.

Le notaire s’inclina et sortit, passant dans la salle voisine où étaient les invités.