« L'héritage mystérieux », LVIII   

LVIII

Alors Armand s’approcha de madame de Beaupréau émue et pâle, et ne sachant quel nouveau malheur venait fondre sur son enfant, car Hermine s’était laissée tomber défaillante à la vue d’Armand, et il lui présenta silencieusement ce médaillon que Kermor, à sa dernière heure, lui avait donné comme signe de reconnaissance, comme moyen de retrouver celle qu’il cherchait depuis si longtemps.

– Ce bijou, lui dit-il, ne vous aurait-il jamais appartenu, madame ?

À la vue du médaillon, madame de Beaupréau poussa un cri, et tout un monde de souvenirs vint l’assaillir ; elle se revit dans cette auberge de la frontière espagnole, elle se rappela tous les détails de cette horrible nuit.

Et, bien que les années eussent passé, bien que la vie entière de cette noble femme eût été exemplaire, ses joues s’empourprèrent, elle baissa les yeux et courba le front comme un coupable.

– Madame, lui dit Armand tout bas, cet homme s’est repenti, car Dieu l’a cruellement châtié, et, à sa dernière heure, il m’a chargé de vous demander pardon… à vous et à son enfant.

Puis, élevant la voix et s’adressant à M. de Beaupréau :

– Il faudra, monsieur, que le contrat de mariage de mademoiselle Hermine soit refait, eu égard à la fortune immense qu’elle apporte à son époux. Le baron Kermor de Kermarouet, dont je suis l’exécuteur testamentaire, institue pour sa légataire universelle mademoiselle Hermine de Beaupréau, votre fille aux yeux de la loi.

Le chef de bureau étouffa un cri, et regarda sir Williams et les autres témoins de cette scène.

Sir Williams était foudroyé.

Madame de Kermadec croyait faire un rêve ; Hermine et sa mère tremblaient comme les feuilles des bois au vent d’automne. Alors Armand alla droit au baronnet et le mesura du regard.

– Vous avez été habile, monsieur, lui dit-il ; et si je fusse arrivé un jour plus tard, vous deveniez l’époux de mademoiselle de Beaupréau, et vous eussiez touché les douze millions.

Mais sir Williams était un homme fort ; un moment ébranlé par la tempête, il redressait et levait la tête :

– En vérité, monsieur, je ne sais ce que vous entendez par mon habileté, répondit-il. J’ignorais, il y a cinq minutes, que mademoiselle de Beaupréau eût une dot, et je me trouvais assez riche pour elle et pour moi.

– Vraiment ? dit M. de Kergaz. J’ai ouï dire le contraire. On m’a parlé même d’un homme portant un nom d’emprunt, chassé de Londres comme voleur et chef de bandits, qui était venu chercher fortune à Paris. Cet homme, paraît-il, avait eu connaissance du testament de M. de Kermarouet, et il avait lentement ourdi une vaste intrigue dont je tiens à peu près tous les fils aujourd’hui…

Et, dédaignant d’entrer dans une autre explication, Armand courut à la porte et appela :

– Fernand ! Fernand !

À ce nom, sir Williams frissonna, Hermine jeta un cri et s’appuya au mur pour ne point tomber…

Fernand entra.

Une femme marchait derrière lui, une femme vêtue de noir, le front courbé, l’attitude humble et suppliante comme il sied au repentir. C’était Baccarat.

Fernand alla droit à M. de Beaupréau, et le regarda face à face.

Baccarat alla devant Hermine et se mit à deux genoux devant elle.

Armand se plaça alors devant sir Williams et le mesura de ce regard superbe dont l’archange céleste dut envelopper l’ange déchu au moment de le terrasser.

– Monsieur, dit Fernand avec l’accent dominateur de l’innocence qui repousse victorieusement la calomnie, il n’y a ici ni juge d’instruction ni procureur du roi : il n’y a qu’une famille dont, hélas ! vous êtes le chef et qui ne vous trahira point. Vous savez ce que sont devenus les trente mille francs de votre caisse, vous mieux que personne, et je vous dispense de nous le dire ; mais vous ne me refuserez pas, j’imagine, de proclamer bien haut que jamais ils ne furent dans mes mains, et que je ne suis point un voleur !

– Mademoiselle, murmura Baccarat, j’ai été une indigne et folle créature, et je viens réparer le mal que j’ai fait, autant qu’il me sera possible. Je me nomme la Baccarat.

Et Baccarat, en quelques mots, d’une voix entrecoupée, les yeux pleins de larmes, agenouillée comme une suppliante devant la jeune fille ; Baccarat raconta comment, obéissant à cet étrange amour qui la mordait au cœur, elle s’était faite l’instrument aveugle de sir Williams et de M. de Beaupréau.

En même temps, Armand disait à sir Williams :

– Entends-tu, démon ? ton édifice croule, et le mal est vaincu… entends-tu, Andréa ?

Et M. de Kergaz montra la porte au frère maudit, le génie du mal enfin vaincu, et lui dit un seul mot :

– Va-t’en !

Puis il prit Fernand par le bras et le conduisit auprès d’Hermine, et réunissant leurs mains à tous deux :

– Vous êtes dignes l’un de l’autre, dit-il.

Ils poussèrent un seul et même cri et Fernand tomba aux pieds d’Hermine, sous l’œil attendri de Thérèse, qui souriait à travers ses larmes.

Sir Williams sortit la rage au cœur, l’œil étincelant d’un feu sombre, la lèvre écumante et la tête fièrement rejetée en arrière.

Il passa devant Armand et lui dit :

– Tu triomphes encore, frère, mais mon heure viendra. Je serai vengé !

En même temps, madame de Beaupréau regardait son mari avec ce dédain suprême des victimes pour leur bourreau :

– Monsieur, lui dit-elle, j’espère que vous n’assisterez point au mariage de ma fille et de l’homme que vous avez voulu déshonorer, et je vous engage à retourner à Paris.

Et cette femme courbée vingt années sous la tyrannie de cet homme ; cette femme, indignée et révoltée enfin, étendit la main et montra la porte à celui qui avait été son bourreau :

– Sortez ! lui dit-elle.

Et M. de Beaupréau, le front bas, sortit comme était sorti sir Williams.

Alors Baccarat, qui pleurait agenouillée, se leva et murmura :

– Adieu, mademoiselle… Adieu, monsieur Fernand… Soyez heureux !

Elle se dirigea vers la porte d’un pas chancelant, comme ceux qui vont à la mort.

Mais Armand courut à elle et la soutint :

– Viens, mon enfant, dit-il, viens et appuie-toi sur moi. Quelles que soient leurs fautes et quel qu’en soit le nombre, Dieu pardonne à ceux qui ont aimé, parce qu’ils ont beaucoup souffert.

*

* *

– Venez, beau-père, disait sir Williams en entraînant M. de Beaupréau jusqu’à la chaise de poste de M. de Kergaz, où il le fit monter, nous sommes battus, mais nous nous vengerons. Venez, vous aurez Cerise, et Jeanne sera ma maîtresse !

Nous avons laissé Jeanne sous l’impression des derniers adieux de sir Williams, de ce faux comte de Kergaz qui prétendait l’aimer avec fanatisme et dont le langage était insinuant et vertigineux comme celui du démon de la tentation.

Depuis huit jours qu’il était parti, mademoiselle de Balder était en proie à une agitation extrême et bizarre, et les plus étranges combats se livraient dans son âme.

Était-ce donc bien lui qu’elle aimait ? Lui ! c’est-à-dire cet être longtemps pris pour un autre, dont les brûlantes lettres avaient fait battre son cœur, dont les soins délicats, les attentions infinies l’avaient fait rêver d’un bonheur éternel et sans nuages… Ou bien n’éprouvait-elle pour cet homme, qui l’avait arrachée aux mains d’un misérable, d’un valet affublé de l’habit de son maître, qu’une reconnaissante amitié, qu’une froide et stérile affection ?

Et n’était-ce point encore cet autre homme au front pensif, à la beauté mâle et triste, au regard fin et plein de noblesse, qui, gentilhomme ou laquais, avait séduit son imagination et son cœur, et qui, à cette heure encore régnait despotiquement en son âme ?

Et Jeanne se sentait devenir folle d’heure en heure, et elle se demandait lequel de ces deux hommes elle aimait, du laquais ou du maître, de celui dont le front était calme et grave à la fois comme un front de génie, ou de cet autre au sourire tentateur, aux grands yeux bleus plein de séductions, don Juan à la parole envenimée, au geste fascinateur, au regard empli de charmes mystérieux.

– Non ! non ! disait-elle parfois à Cerise, cela est impossible !… Ce n’était point, ce ne pouvait être un laquais… Horreur !

Et Cerise demeurait muette.

Un soir, un bruit se fit entendre dans la cour, celui d’une voiture arrivant.

Les deux jeunes filles étaient assises l’une près de l’autre dans la chambre à coucher de Jeanne.

La nuit venait, le feu commençait à s’éteindre, et aucun flambeau n’était encore allumé sur la cheminée. Une demi-obscurité régnait dans la chambre.

La porte s’ouvrit, livrant passage à un flot de lumière et encadrant dans cette clarté la silhouette d’un homme.

C’était sir Williams.

– Monsieur le comte de Kergaz ! annonça un laquais.

Jeanne tressaillit et se leva vivement.

Sir Williams courut à elle, fléchit un genou et lui baisa la main :

– Enfin ! murmurait-il, enfin, je vous revois ! Jeanne, ma bien-aimée…

Elle le regarda…

L’enfer en avait fait le plus séduisant de ses démons ; il était beau à rendre jaloux Lucifer lui-même ; beau, pâle et triste comme ceux qui ne vivent plus que par le cœur.

Et Jeanne se sentit défaillir et laissa échapper un cri étouffé.

Il la prit dans ses bras et lui dit :

– Jeanne, ma bien-aimée, Jeanne, mon seul et unique amour… Jeanne, toi qui es devenue ma vie tout entière, me voilà, enfin… me voilà pour toujours… je ne te quitterai plus, et tu seras ma femme !

Et Jeanne fermait les yeux à demi et frissonnait d’émotion.

Et pourtant il lui semblait qu’il y avait dans cette voix caressante et fascinatrice un timbre railleur, un accent sardonique et infernal ; dans ce regard plein d’amour, un éclair de sombre joie ; dans ce sourire plein d’adoration, une pensée de haine ténébreuse.

Et Jeanne songeait à Armand.

Sir Williams regarda alors Cerise.

– Mon enfant, lui dit-il, vous allez revoir Léon…

Cerise jeta un cri et chancela.

– Vous allez le revoir… Demain, vous serez sa femme… poursuivit sir Williams.

La pauvre fille se laissa tomber sur un siège à demi évanouie.

Sir Williams courut à elle, tira de sa poche un flacon et lui fit avaler quelques gouttes de son contenu.

Soudain Cerise se sentit ranimée et elle se redressa.

– Chère enfant, reprit sir Williams, courez au pavillon du parc, vous savez ? là où cette horrible vieille vous tourmentait naguère et où vous ne la trouverez plus, soyez tranquille… Montez dans la chambre où vous avez passé deux jours, et attendez… Vous n’attendrez pas longtemps, Léon va venir.

Et sir Williams mit un baiser de frère au front de Cerise, qui se jeta dans les bras de Jeanne éperdue et s’enfuit légère comme une chevrette effarouchée, laissant en tête-à-tête mademoiselle de Balder et le faux comte de Kergaz, la colombe et le vautour !

Et sir Williams l’accompagna jusqu’à la porte, qu’il ferma, puis il revint auprès de Jeanne.

Et, dans l’ombre, ses yeux brillaient d’une infernale joie, et il se disait sans doute :

– Je vais donc enfin me venger !

Le cœur de Cerise battait à rompre sa poitrine. Sir Williams venait de lui dire :

– Vous allez revoir Léon.

Et Cerise s’enfuyait à travers salles et corridors, sans prendre garde que nulle part elle ne trouvait de lumières, et que cette maison, habitée par un nombreux domestique, paraissait déserte.

En effet, on eût dit que le souffle d’une fée avait fait disparaître, en un clin d’œil, tous les êtres vivants qui, une heure plus tôt, peuplaient cette demeure.

Il n’y avait pas jusqu’à la voiture, dont on venait d’entendre bruire les roues sur le pavé de la cour, qui n’eût disparu comme par enchantement.

Sir Williams semblait avoir fait le vide autour de lui, afin de n’être point inquiété dans ses criminels desseins.

Mais Cerise ne vit rien de tout cela ; elle courut sans s’arrêter à travers le parc, jusqu’au pavillon, le cœur bondissant, le front baigné de sueur.

Elle allait le revoir !

Comme la maison, le parc était désert et enveloppé de ténèbres.

Cerise atteignit la porte du pavillon.

Cette porte était entre-bâillée et laissait filtrer un rayon de clarté. Cerise la poussa et vit une lampe posée à terre dans le vestibule.

Le vestibule était pareillement désert.

La jeune fille, frissonnante d’émotion, prit la lampe, monta au premier étage, obéissant ponctuellement aux instructions de sir Williams et entra dans cette chambre où la Fipart l’avait tenue prisonnière pendant trois jours.

Elle posa la lampe sur la cheminée et s’assit, confiante en la promesse du baronnet, et persuadée que Léon Rolland, son fiancé, son époux, le seul être qu’elle aimât réellement, allait venir et la presser sur son cœur.

Et, en effet, à peine était-elle assise, qu’un bruit se fit au dehors, que des pas d’homme résonnèrent dans l’escalier.

Cerise appuya la main sur son cœur pour en comprimer les bruyantes pulsations ; elle voulut se lever et n’y put parvenir.

L’émotion la clouait sur son siège.

Tout à coup, un homme apparut.

– Léon ! murmura Cerise.

Mais elle poussa un cri aussitôt, un cri de déception et d’épouvante.

Ce n’était pas Léon ; c’était M. de Beaupréau.

Et Cerise le reconnut sur-le-champ, cet homme à l’habit bleu, au paletot blanc, hideux et difforme, au front déprimé, le visage violacé comme une face de satyre.

Beaupréau entra et ferma la porte.

– Ah ! petite, dit-il d’un ton moitié galant, moitié railleur, chère petite, quelle joie de vous revoir !…

Cerise, dominant sa terreur, s’était levée et réfugiée à l’autre extrémité de la chambre.

– Comment ! ricana le Beaupréau, nous fuyons notre ami… celui qui nous veut du bien ?… Ah ! ah ! ah !

Et il courut à elle ; mais Cerise bondit avec la légèreté d’une biche et mit une table entre elle et lui.

– Allons ! dit l’odieux vieillard avec calme, pas de bêtises, mon cher ange ; quand vous serez lasse, j’aurai mon tour.

– Léon ! Léon ! appela la jeune fille éperdue.

Le Beaupréau se prit à rire.

– Bon ! dit-il, est-ce que vous l’avez cru ? Farceur de sir Williams, va ! Mais c’est moi que vous attendiez, chérie, moi… rien que moi, et Léon ne viendra pas !

« Nous sommes seuls… la porte est fermée, et sir Williams, cette fois, n’a plus de raisons pour jouer la comédie et le rôle de protecteur…

– Au secours ! à moi, Léon !… cria Cerise d’une voix mourante, car elle comprit qu’elle était perdue.

Et elle voulut fuir encore.

Beaupréau la poursuivit.

Pendant cinq minutes, ce fut une course furieuse, insensée, où la victime cherchait à éviter son bourreau et se faisait des barrières entre elle et lui, de la table, des chaises, du lit.

Mais, soudain, une lourdeur étrange s’empara d’elle ; ses jambes fléchirent ; il lui sembla qu’un nuage rouge passait devant ses yeux.

Sir Williams lui avait fait avaler un narcotique au lieu d’un cordial.

Elle fit quelques pas encore, jeta un cri, un cri terrible rempli de désespoir et d’angoisse, un cri à faire hésiter un tigre.

Et elle s’affaissa sur elle-même, vaincue par cette étrange torpeur, dominée par cette ivresse somnolente de l’opium qu’elle avait avalé.

Et Beaupréau jetait déjà un cri de joie et de triomphe, lorsque soudain des cris et des pas se firent entendre dans l’escalier ; une minute après la porte enfoncée vola en éclats.

Alors deux hommes apparurent menaçants, l’œil en feu, foudroyants comme le glaive de la justice, et l’un d’eux, se précipitant sur cet homme prêt à outrager la pauvre enfant sans défense, le renversa sous lui et lui mit un pied sur la poitrine :

– Ah ! misérable, dit-il, j’arrive à temps. Et tu as eu tort de lui dire que je ne viendrais pas.

Cet homme, c’était Léon Rolland ; l’autre, Armand de Kergaz.

– Léon… murmura Cerise d’une voix éteinte, Léon… je crois que je vais mourir.

Elle ferma les yeux et renversa sa belle tête en arrière, comme si elle eût dû, en effet, rendre le dernier soupir, au moment même où l’ouvrier la prenait dans ses bras et l’y étreignait avec passion ; mais alors elle eut un reste de force et de présence d’esprit, ses yeux se rouvrirent violemment, une lueur se fit dans son intelligence déjà obscurcie par les vapeurs du narcotique, et sa voix éteinte laissa entendre ces mots :

– Jeanne, là-bas, dans la maison, sauvez Jeanne !