« L'héritage mystérieux », LIX   

LIX

Comment ce secours inespéré arrivait-il à la pauvre Cerise ?

Comment Léon Rolland et M. de Kergaz, qui avaient si longtemps et si inutilement cherché la retraite des deux jeunes filles, avaient-ils pu la découvrir ?

C’est ce que nous ne pouvons expliquer qu’en faisant un pas en arrière et en retournant à des personnages un peu négligés depuis quelques chapitres.

Nous voulons parler de Rocambole et de la veuve Fipart.

Le baronnet sir Williams avait deviné dans le fils adoptif de la veuve, dans ce vaurien sans pudeur, les rares qualités qui font le scélérat sans préjugés, l’assassin philosophe et le voleur plein d’astuce.

Rocambole avait du sang-froid, de l’audace, une grande pénétration d’esprit, un courage à toute épreuve, et il était muet comme la tombe sur toute chose.

Si Rocambole possédait un secret, il ne le livrait que contre espèces, c’est-à-dire après en avoir tiré tout le parti possible.

Le baronnet avait donc deviné toutes ces qualités, et il s’était dit :

– Voilà le remplaçant de Colar, si le malheur veut que je n’aie pas les douze millions, ce qui me paraît bien difficile, et même si je les ai en épousant Hermine, car je continuerai sourdement la guerre que je fais à Armand.

Dans son esprit donc, Rocambole était du bois dont on fait les hommes d’action, et il l’investit, en repartant pour la Bretagne, de pouvoirs illimités.

– Je vais, lui dit-il, faire un petit voyage assez fructueux, quelque chose comme un million à prendre…

Rocambole fit un geste d’admiration, bien que sir Williams n’eût accusé qu’un million au lieu de douze.

– Le coup sera fait probablement d’ici à quinze jours, poursuivit le baronnet.

– Un beau coup, capitaine.

– Si, à mon retour, les petites ont été bien gardées, tu auras ta part du gâteau.

– Pourrait-on savoir combien ? demanda effrontément le vaurien.

– Cela dépendra.

– Mais encore ?

– Eh bien, dit sir Williams, peut-être dix ou douze billets de mille.

– Bah ! capitaine, dit Rocambole, faisons le compte rond…

– Plaît-il ? demanda le baronnet.

– Et je vous promets que vous serez bien servi, et que le préfet de police lui-même ne découvrira point ces demoiselles.

– Qu’appelles-tu le compte rond ?

– Vingt, au lieu de douze.

– C’est cher !

– Le bon ouvrage ne l’est jamais.

– Soit, dit sir Williams.

Et il partit, donnant à Rocambole de minutieuses instructions, et lui laissant une poignée de louis pour faire face aux dépenses imprévues que pourrait nécessiter la surveillance à exercer sur les deux jeunes filles.

– Décidément, s’était dit sir Williams, tandis que sa chaise de poste montait au grand trot la rue d’Enfer, je crois que je tiens autant à être aimé de cette petite Jeanne qu’à tenir les douze millions de ma future. Don Juan, chez moi, se réveille toujours sous le masque de l’homme positif.

Lorsque le baronnet fut parti, Rocambole s’installa dans le petit hôtel de la rue Beaujon et y commanda en maître, puis il alla à Bougival et y rejoignit la veuve Fipart.

L’horrible vieille avait des remords ; elle se repentait d’avoir vendu Nicolo à sir Williams, et Rocambole la trouva tout affligée.

– Maman, dit le vaurien, pas de regrets ; ce qui est fait est fait.

– Ah ! soupira la veuve Fipart, il n’était pas mauvais, ce pauvre Nicolo.

– Non, seulement il vous battait comme plâtre, chère maman.

– C’est vrai, mais ça n’empêche pas…

Et la veuve mit la main sur ses yeux.

– On le guillotinera pour sûr, dit-elle en pleurant.

– Bah ! ça ne dure qu’une minute.

La veuve frissonna.

– J’ai vu ça souvent, moi, poursuivit froidement Rocambole, à la barrière Saint-Jacques… Faut tout voir, en ce monde, et puis faut s’habituer à tout… on ne peut pas savoir… je serai peut-être fauché, moi aussi, et j’ai voulu me rendre compte de l’opération…

La veuve Fipart poussa un gémissement.

– Foi de Rocambole, murmura le vaurien, si on en revenait, je me ferais volontiers faucher pour voir… ça ne doit pas être désagréable…

La veuve Fipart pleurait pour tout de bon. Cette mégère avait senti se réveiller en elle une sorte d’attachement pour son ancien amant, attachement qu’on n’oserait appeler de l’amour sans profaner ce mot, mais qu’on aurait pu définir par le mot d’affection brutale. Nicolo la battait, comme avait dit Rocambole, et la femme avilie aime à être battue.

Rocambole comprit que, dans un moment d’exaltation, la veuve pourrait bien retourner chez le commissaire et faire de nouveaux aveux qui changeraient tout à fait la face des choses.

– Maman, dit-il, tout ça c’est bête ! Ce qui est dit est dit, et vous trouverez bien un gars qui vaudra mieux que Nicolo… sous tous les rapports… Jamais Nicolo n’a valu les quatre mille francs que le capitaine vous a donnés pour le faire faucher.

Les mots de « quatre mille francs » calmèrent un peu le désespoir de la veuve.

– Écoutez, maman, poursuivit Rocambole, ce n’est pas quatre mille francs de plus ou de moins qui gêneront beaucoup le capitaine : je vous en promets huit mille, si vous êtes sage.

La veuve Fipart releva la tête :

– Toi ? dit-elle, tu me promets…

– Je promets et je tiens.

– Toi ?

Et la veuve regarda Rocambole avec étonnement.

– Soyez calme, dit le gamin, se servant d’une expression bien connue dans les faubourgs de Paris, je sais ce que je dis ; le capitaine fera tout ce que je voudrai.

– Alors, dit la veuve Fipart en essuyant tout à coup ses larmes, au lieu de huit mille, demandez-en dix.

– Va pour dix mille ! répondit Rocambole, charmé de voir la veuve revenir à d’autres sentiments. Mais vous serez sage ?

– Nous achèterons un fonds à Bercy, reprit la veuve entrant dans un autre ordre d’idées. C’est la place aux marchands de vins, Bercy ; ils y font tous fortune…

– Oui, dit Rocambole, mais vous déposerez bien à la cour d’assises ?

La veuve poussa un dernier soupir :

– Il le faudra bien, dit-elle.

– Et carrément, n’est-ce pas ? sans sourciller… et sans dire un mot de vérité ?…

– Oui… oui… je te le promets.

– D’ailleurs, dit Rocambole, le capitaine est parti, il ne reviendra que dans quinze jours. Nicolo sera jugé d’ici-là, peut-être… et, dans tous les cas, vous n’aurez l’argent qu’après la rentrée des foins, c’est-à-dire après la fauchaison.

Et Rocambole se prit à rire de cet atroce calembourg.

La veuve Fipart eut un dernier frisson ; puis la perspective d’un fonds de marchand de vins à Bercy la calma tout à fait.

– Après tout, murmura-t-elle en songeant une dernière fois à Nicolo, il commençait à vieillir, le pauvre homme, il était tout chauve…

– Et il n’avait plus de dents, acheva le vaurien.

À partir de ce jour, la veuve Fipart ne songea plus à Nicolo, et demeura fort tranquillement cachée, tantôt dans le petit pavillon de Bougival, tantôt à Port-Marly, chez le vieux pêcheur, son ancien complice.

Rocambole allait et venait de Paris à Bougival et de Bougival à Paris, veillant à ce que les ordres du capitaine fussent exécutés, et ne s’aventurant jamais en plein jour dans les environs du cabaret où Colar avait trouvé la mort, car il craignait que le comte de Kergaz ne fît surveiller ce lieu. Dix jours s’écoulèrent.

Un soir, – Rocambole se trouvait rue Beaujon, – la chaise de poste de sir Williams franchit la grille du petit hôtel, et Rocambole aperçut sir Williams et le Beaupréau qui arrivaient de Bretagne.

On sait ce qui s’était passé, et comment l’arrivée subite du comte de Kergaz avait à jamais ruiné les espérances du baronnet. Sir Williams accourait donc à Paris avec l’intention d’enlever Jeanne et d’abandonner Cerise à Beaupréau.

Sir Williams avait le front soucieux ; s’il n’était pas homme à se laisser abattre par un aussi rude échec, du moins il ne pouvait surmonter une certaine exaspération concentrée au fond de son cœur, et qui se reflétait par instants sur son visage.

Ce n’était plus cet homme à froideur britannique, dont l’impassible visage ne trahissait jamais les émotions secrètes. Le sourire railleur et tranquille qui plissait d’ordinaire ses lèvres avait disparu.

C’était un homme transformé.

Un feu sombre brillait dans son regard, une pâleur nerveuse couvrait son front.

– Oh ! oh ! pensa Rocambole à qui rien de tout cela n’échappa, est-ce que le coup serait manqué, et le million serait-il tombé dans l’eau ?

Mais le baronnet lui dit d’un ton sec :

– Sont-elles toujours là-bas ?

– Toujours, capitaine.

Un soupir de soulagement s’échappa de la poitrine de M. de Beaupréau.

– Ah ! beau-père, dit le baronnet, au moins nous n’aurons pas tout perdu !

Alors sir Williams donna à Rocambole de nouvelles instructions, et l’envoya à Bougival préparer cet enlèvement et cet attentat dont Cerise avait failli être victime et qui peut-être attendait Jeanne.

Rocambole laissa le baronnet et M. de Beaupréau se reposer à l’hôtel de la rue Beaujon et y attendre la nuit, puis il courut à Bougival exécuter les ordres qu’il avait reçus. Depuis huit ou dix jours, le vaurien faisait cette route presque tous les jours, et jamais il n’avait rencontré personne de suspect dans le petit sentier détourné qui montait de Bougival à la villa.

Comme toujours, le chemin était désert lorsqu’il monta ; mais lorsqu’il redescendit, la nuit était venue, et elle était assez sombre.

– Cette nuit, se disait Rocambole, je crois qu’il se passera d’assez drôles de choses à la villa ; mais c’est égal… le capitaine a une mine de déterré, et je crois que le million… Ah çà ! s’interrompit-il tout à coup, s’il allait me flouer… si les vingt mille francs… Diable ! c’est que j’aurais pu les avoir du comte, moi, en lui disant où sont les petites.

Rocambole en était là de son monologue, lorsqu’une ombre muette se dressa tout à coup devant lui…

Une ombre muette qui marchait lentement et lui barrait le passage.

– Qui est là ? demanda le vaurien, qui chercha à tout hasard un couteau dans sa poche.

Mais l’ombre ne répondit pas ; elle ne lui donna ni le temps de réfléchir, ni le temps d’ouvrir son couteau. D’un bond, elle s’élança vers lui, et Rocambole se sentit étreint par deux bras vigoureux, et une voix sourde lui murmura à l’oreille :

– Ah ! je te tiens, petit brigand ! je te tiens enfin, et, cette fois, tu parleras !…

Et Rocambole, qui cherchait toujours à ouvrir son couteau, Rocambole sentit qu’on lui appuyait sur la gorge quelque chose de froid et de pointu…

Une lame de poignard !