« L'héritage mystérieux », LX   

LX

Avant d’aller plus loin, expliquons cette désagréable rencontre que faisait Rocambole.

Le comte Armand de Kergaz avait laissé Léon Rolland à Paris, avec mission de continuer ses recherches et de tâcher de découvrir ce que sir Williams avait fait des deux jeunes filles.

Léon avait erré plusieurs nuits de suite aux environs du cabaret, espérant toujours rencontrer soit la veuve Fipart, soit Rocambole lui-même.

Son espérance avait été déçue.

Rocambole était invisible.

Or, ce jour-là, précisément à l’heure où sir Williams arrivait à Paris, Armand de Kergaz, saisi d’un pressentiment funeste en apprenant le brusque départ du baronnet, Armand, disons-nous, rentrait dans son hôtel de la rue Culture-Sainte-Catherine.

Le comte avait crevé dix chevaux en route, et bien que sir Williams eût cinq heures d’avance sur lui, il l’avait constamment suivi, ayant de ses nouvelles à chaque relais de poste, et il n’avait perdu ses traces qu’à la barrière d’Enfer.

Mais il était persuadé, du reste, que sir Williams s’arrêterait rue Beaujon. Léon l’attendait à l’hôtel.

Sur un ordre du comte, l’ouvrier courut aux Champs-Élysées et se cacha dans les environs du petit hôtel du baronnet.

Léon aperçut en passant la chaise de poste encore toute poudreuse du voyage.

Puis il vit sortir Rocambole et il le suivit. Le vaurien monta l’avenue des Champs-Élysées, traversa la place de l’Arc-de-Triomphe, prit un fiacre et dit au cocher :

– Mène-moi à Bougival.

Léon le suivait toujours, il entendit très distinctement ces mots, et tirant un petit carnet de sa poche, il en arracha un feuillet et écrivit à la hâte un mot sur son genou au crayon et le donna à un commissionnaire qui le porta à l’hôtel de Kergaz.

Dans ce billet il disait : « Rocambole va à Bougival, je ne le perds pas de vue ; trouvez-vous le plus tôt possible sur la chaussée, en face de la machine de Marly. Des armes ne seront point inutiles peut-être. »

Et tandis que le commissionnaire se hâtait de porter cette lettre, Léon Rolland continua à suivre Rocambole, prenant pareillement un fiacre et donnant l’ordre au cocher de ne point perdre de vue celui qui le précédait.

Seulement à Rueil, il mit pied à terre et continua sa poursuite en courant à toutes jambes. La nuit était assez sombre lorsque le fiacre de Rocambole atteignit Bougival.

Là, le vaurien imita Léon, et mit pied à terre. Seulement, au lieu de renvoyer son cocher, il lui enjoignit de l’attendre.

Léon le suivait toujours.

Rocambole s’engagea dans l’unique rue qui monte de la chaussée à l’église, prit un sentier détourné, s’enfonça dans un chemin creux et pénétra dans la mystérieuse villa où Jeanne était prisonnière par la petite porte du parc.

Obéissant à un premier mouvement, Léon allait continuer à le suivre et y pénétrer avec lui.

Un pressentiment l’avertissait que Cerise était là.

Mais heureusement la réflexion vint à son aide ; il se prit à penser que pénétrer dans la villa serait peut-être tomber dans les mains d’ennemis inconnus qui s’empareraient de lui, et lui ôteraient ainsi tout moyen de communication avec Armand.

Il s’arrêta et se dit que, sans doute, Rocambole ressortirait, et qu’alors il en aurait meilleur marché.

Et Léon Rolland se coucha en travers du chemin, après avoir ouvert un grand couteau périgourdin qui se transformait en poignard lorsqu’on avait tourné une petite virole en cuivre qui l’empêchait désormais de fermer.

Il attendit, l’oreille tendue, l’œil ouvert dans les ténèbres : une heure s’écoula, un bruit se fit.

C’était la petite porte de la villa qui se rouvrait.

Léon Rolland ne bougea point.

Rocambole sortit et se prit à redescendre le sentier ardu qu’il avait gravi tout à l’heure.

Ce fut alors que Léon se leva tout à coup, se précipita sur lui, l’étreignit dans ses bras nerveux et lui appuya son couteau sur la gorge.

Rocambole voulut se débattre et crier au secours.

Mais il sentit la pointe du couteau effleurer sa gorge ; Léon lui dit froidement :

– Si tu dis un mot, si tu pousses un cri, je te tue comme un chien.

Et l’ouvrier, qui était d’une rare vigueur, renversa le vaurien sous lui, lui appuya son genou sur la poitrine, le maintenant ainsi comme dans un étau ; puis il lui ôta sa cravate et le bâillonna.

– À présent, dit-il, tu ne crieras plus.

Et, après l’avoir bâillonné, il lui attacha solidement les mains avec son mouchoir, le chargea sur son épaule et prit sa course vers l’endroit de la chaussée où il avait donné rendez-vous à M. de Kergaz.

Léon calculait que le comte, qui avait d’excellents chevaux et qui serait parti tout de suite, devait être arrivé depuis quelques minutes déjà.

Il ne se trompait point.

Un coupé stationnait à peu de distance de la machine, dont le bruit couvrait tous les autres bruits, et Léon, voyant cette voiture dépourvue de fanaux, ne douta pas que ce ne fût celle du comte.