« L'héritage mystérieux », LXI  

LXI

C’était Armand, en effet.

Le comte attendait avec anxiété le résultat de la poursuite de Léon Rolland.

Il était descendu de voiture et se tenait à deux pas de distance.

Entendant marcher dans la nuit, il cria :

– Léon, est-ce vous ?

– C’est moi, répondit Léon.

L’ouvrier arrivait en courant, malgré son fardeau, et il jeta Rocambole aux pieds du comte en disant :

– Voilà le petit bandit ; cette fois, nous le tenons.

Et il lui appuya de nouveau son genou sur la poitrine, son couteau sur la gorge, et lui retira son bâillon.

– Parleras-tu, maintenant ? lui dit-il.

Pendant cette course de dix minutes, Rocambole, un moment étourdi par la brusque agression de Léon Rolland, avait eu le temps de reconquérir cette présence d’esprit et ce sang-froid qui l’abandonnaient si rarement.

– Il est évident, s’était-il dit, que je suis pincé, et qu’ils ne me lâcheront pas cette fois. Si je ne dis rien, ils me tueront ; si je parle, le capitaine me tuera, ou bien il ne me donnera pas mes vingt mille francs. De toutes façons je suis volé.

Cette alternative peu rassurante étant posée, Rocambole essaya de tourner et de retourner la situation.

Tout à coup un éclair jaillit de son imagination et illumina son cerveau ; et tandis que Léon le jetait rudement aux pieds de M. de Kergaz, le vaurien se disait :

– Le capitaine avait un air bien soucieux aujourd’hui, il est bien capable d’avoir raté le million. Si cela est ainsi, je suis floué… d’autant plus qu’il va enlever la petite et filer avec elle… Et qui sait s’il reviendra ? Je risque ma vie pour peu de chose.

Et continuant son raisonnement, Rocambole ajouta mentalement :

– Le comte aime la petite. Si je lui vends la vérité, il est capable de la payer plus cher que le capitaine… Faudra voir !

– Parleras-tu ? répéta Léon Rolland d’une voix impétueuse et brève.

– Sans doute, pensa Rocambole, je parlerai, mais contre espèces… il ne faut pas se presser. Ces gens-là se garderont bien de me tuer tout de suite… ils veulent savoir.

Et Rocambole dit tout haut, répondant à la question de l’ouvrier :

– Que voulez-vous que je dise ?

– Je veux que tu nous dises où est Cerise ?

– Je ne sais pas.

– Où est Jeanne ? demanda le comte, jusque-là muet et impassible.

– Je ne sais pas.

Rocambole sentit le couteau de Léon peser davantage sur son cou et le piquer.

– Je ne sais pas, répéta-t-il.

Léon se tourna vers le comte :

– Faut-il le tuer ? demanda-t-il.

– Tout à l’heure, répondit froidement M. de Kergaz.

– Bah ! pensa Rocambole peu ému, tu es trop philanthrope pour cela, mon bonhomme.

– D’où venais-tu quand je t’ai pris ? continua Léon Rolland.

– De me promener, répondit Rocambole, conservant tout son calme, malgré la menace de mort qui pesait sur lui.

– Tu mens…

– C’est possible, répondit effrontément Rocambole.

– Il ne dira rien, fit le comte ; autant le tuer.

Le couteau de Léon pesa plus fort sur lui.

– Pardon, monsieur le comte, dit Rocambole : il est évident que si vous me tuez, je ne dirai rien ; mais il est évident aussi que je ne parlerai point pour ne pas mourir.

– Pourquoi donc parlerais-tu ?

– Pour de l’argent. Les paroles valent de l’or.

– Combien te faut-il ?

Et Armand fit un signe à Léon, qui releva son couteau, tout en continuant à maintenir Rocambole immobile et hors d’état de se dégager.

– Monsieur le comte, répondit froidement Rocambole, avant de demander un prix d’une marchandise quelconque, on étale la marchandise. Quand vous saurez ce que je veux vous vendre, nous causerons de prix.

– Voyons ce que tu veux vendre ?

– Auparavant, monsieur le comte, répondit Rocambole, il faut que vous me donniez un renseignement.

– Parle…

– Avez-vous eu connaissance d’un voyage que le baronnet sir Williams a fait en Bretagne ?

– Oui, dit M. de Kergaz.

– Et d’un certain million…

– L’affaire est manquée, répondit Armand qui devina la pensée secrète de Rocambole. Je suis arrivé à temps.

– Oh ! oh ! pensa Rocambole, le vent change… Je crois que j’ai bien fait de réfléchir… le capitaine me volait.

Et Rocambole reprit tout haut :

– Monsieur le comte, je sais où est mademoiselle Jeanne, je sais où est Cerise. C’est moi qui les garde. Il n’y a que moi qui puisse vous dire où elles sont. Le capitaine m’a promis vingt mille francs pour me taire…

– Tu les auras pour parler, dit Armand.

– Ce n’est point assez, monsieur le comte, et pour deux raisons : la première, c’est que vous êtes un homme vertueux, et que la vertu doit toujours payer plus cher que le vice.

– Je double la somme, fit M. de Kergaz avec dégoût.

– Pas assez encore, monsieur le comte ; car, dans une heure, monsieur le comte, vous donneriez la moitié de votre fortune pour que ce qui va arriver n’eût pas eu lieu.

Armand frissonna, et Léon sentit une sueur froide mouiller ses tempes.

– Qu’arrivera-t-il donc ? murmura Armand d’une voix sourde.

– Mademoiselle Jeanne, à qui le baronnet a persuadé qu’il était bien, lui, le comte de Kergaz, et vous son domestique…

Le comte jeta un cri de rage.

– Dans une heure, acheva froidement Rocambole, le capitaine sir Williams, si vous l’aimez mieux, aura séduit et enlevé votre fiancée.

– Parle donc ! s’écria Armand, que veux-tu ? Foi de gentilhomme, tu seras payé. Mais dis-moi où elle est.

– Nous avons encore le temps de faire nos conditions, fit le vaurien avec calme. Laissez-moi vous donner quelques détails encore.

Et Rocambole ajouta :

– Tandis que mademoiselle de Balder tombera aux mains du capitaine, un vieux décoré, un M. de Beaupréau, je crois, contera des histoires à mam’selle Cerise, qui aura bu une certaine potion.

Léon jeta un cri étouffé…

– Vous voyez, monsieur le comte, poursuivit Rocambole, que ma petite marchandise a bien son mérite et je vais vous dire mon prix… Depuis quelque temps il me vient des idées… j’ai envie de devenir vertueux… de m’établir convenablement en province, et de me marier… Si j’avais seulement cent mille francs…

– Tu les auras, dit le comte.

– Vrai ?

– Je t’en donne ma parole.

– Hum ! dit Rocambole, si c’était le capitaine qui me parlât ainsi, j’aimerais mieux une lettre de change, mais vous… Bah ! je me risque… Venez…

Léon cessa d’appuyer son genou sur la poitrine de Rocambole, qui se releva aussitôt et ajouta :

– Venez, monsieur le comte, venez… nous avons tout juste le temps…

Rocambole guida Léon Rolland et M. de Kergaz jusqu’à la villa, et les conduisit au pavillon où déjà M. de Beaupréau violentait la pauvre Cerise.

Et l’on se souvient que la jeune fille, se sentant dominée et étreinte tout à coup par l’ivresse du narcotique, n’avait eu que le temps d’étendre la main et de crier :

– Sauvez Jeanne, sauvez-la !…

Tandis que Léon renversait sous lui M. de Beaupréau, Armand s’élança au dehors.

Rocambole l’attendait.

– Venez vite, monsieur le comte, dit-il, venez, vous n’avez que le temps… et armez vos pistolets.

Et Armand se dirigea en courant vers la villa, où Jeanne peut-être était déjà au pouvoir de l’infâme Andréa…

Jeanne et le faux comte de Kergaz étaient demeurés seuls.

Le valet qui avait annoncé le baronnet avait posé son flambeau sur la cheminée, et s’était retiré.

La jeune fille, assise sur une bergère, était sans force et sans voix, en proie à une indicible émotion.

Sir Williams était à ses genoux, baisant ses mains et lui murmurant les plus douces paroles que jamais homme passionnément épris ait laissées tomber de ses lèvres dans l’oreille de la femme aimée…

Et Jeanne, oppressée, palpitante, étourdie, Jeanne à demi folle écoutait ce démon et se sentait prise de vertige au magnétisme de son regard, au son de sa voix, au feu de ses baisers dont il couvrait ses mains.

– Jeanne !… Jeanne, ma bien-aimée, disait sir Williams, Jeanne, je vous aime… et vous allez m’aimer…

Et il osait lui parler de bonheur, d’avenir, d’une longue vie à deux, passée, les mains enlacées, dans un désert dont il saurait faire un Eden ; et il y avait dans sa voix de mystérieuses et frémissantes harmonies, d’inexprimables tendresses, de magiques séductions… Jeanne, éperdue, essayait de fermer l’oreille aux fiévreux propos de ce discours, elle essayait encore de se cramponner à cette image à demi effacée d’Armand, et qui était en son cœur malgré tout.

Mais l’œuvre de séduction continuait, et le moment allait venir peut-être où, brisée, vaincue, affolée, elle s’évanouirait dans les bras de ce tentateur, lorsqu’il arriva une chose étrange : Soit qu’il eût oublié un moment son rôle et qu’il obéît lui-même à une tentation, soit qu’il crût prématurément à sa victoire, sir Williams osa approcher vivement ses lèvres des lèvres de la jeune fille…

Et alors, brûlée par ce contact, Jeanne poussa un cri, une réaction se fit en elle, la raison revint, elle le repoussa et se dégagea de son étreinte.

– Non, non ! dit-elle, jamais ! je ne vous aime pas…

Puis il se fit comme un jour subit dans son esprit, comme une demi-révélation de la vérité ; elle crut lire dans les yeux de cet homme qu’il mentait, et elle lui dit :

– Non, vous n’êtes pas, vous ne pouvez être le comte de Kergaz ! Un gentilhomme ne se conduit point ainsi…

Jeanne, à ces mots, recula et voulut fuir.

Sir Williams lut dans son regard une froide résolution de résistance ; il comprit que le mépris venait d’entrer dans le cœur de cette femme naguère fascinée, que ce mépris montait chez elle du cœur aux lèvres, et des lèvres au regard… que Jeanne, enfin, ne l’aimerait jamais ! Mais sir Williams voulait se venger, et don Juan jeta soudain le masque !

– Oui, dit-il, vous avez raison, je ne suis pas le comte de Kergaz, non ! Je m’appelle Andréa, Andréa le déshérité et le maudit ; Andréa le frère de celui que vous aimez et que je hais, moi, comme l’enfer hait le ciel…

Un ricanement de damné passa dans sa gorge, un regard de flamme jaillit de ses yeux.

– Et vous m’aimerez malgré vous ! s’écria-t-il.

Et il prit Jeanne dans ses bras robustes, l’enlaça comme le tigre enlace sa proie, et lui mit un second baiser sur les lèvres…

– Nous sommes seuls… dit-il, bien seuls… Armand ne vous sauvera pas !…

Mais comme il prononçait cette parole impie, une voix tonnante et semblable à celle de l’ange qui ferma le paradis terrestre se fit entendre sur le seuil de la porte violemment ouverte :

– Tu te trompes, Andréa, disait-elle, et ce n’est point pour toi l’heure de la vengeance, c’est celle de la mort !

Alors un homme au regard de feu, à la démarche altière, un homme que le courroux semblait avoir transfiguré, alla droit à sir Williams, et lui appuya sur le front le canon d’un pistolet :

– À genoux ! dit-il, à genoux, misérable ! Tu vas mourir.

Sir Williams était brave, mais l’approche de la mort répandit sur son visage une pâleur livide, un frisson parcourut tout son corps… Le pistolet était appuyé sur son front.

Armand se tourna alors vers Jeanne, et lui dit lentement :

– Madame, cet homme vous a outragée, et il mérite la mort ; mais cet homme et moi nous avons eu la même mère… voulez-vous lui pardonner ?

– Oh ! grâce, grâce ! Armand, mon bien-aimé… murmura Jeanne, dont toute l’âme passa dans ces paroles.

Armand releva son arme, et dit froidement à sir Williams, immobile et muet :

– Au nom de notre mère que tu as tuée, au nom de Marthe, ta victime, au nom de cette chaste et noble enfant que tes lèvres impures ont voulu souiller, je te pardonne ! Va, maudit, et Dieu puisse-t-il te faire miséricorde un jour, à toi qui n’as eu pitié de personne !

*

* *

À huit jours de là, un matin, vers onze heures, un triple mariage se célébrait dans l’église Saint-Louis.

M. le comte Armand de Kergaz épousait mademoiselle Jeanne de Balder.

M. Fernand Rocher s’unissait à mademoiselle Hermine de Beaupréau.

Cerise venait de passer à son doigt la bague d’alliance de Léon Rolland, l’honnête ouvrier.

Agenouillée sur la dalle de l’église, près de la porte, où, au moyen âge, se tenaient les pauvresses et les filles repenties, à gauche du bénitier, une femme pleurait et priait avec ferveur.

Cette femme était vêtue de la robe des Sœurs-Grises novices…

On l’appelait sœur Louise.

Dans le monde des jeunes fous et des femmes galantes, elle avait eu nom la Baccarat !