« Boidelou : la lignée des lacour », Chapitre 9 – La métamorphose   

Chapitre 9 – La métamorphose

Ce soir-là, Adrien eut du mal à trouver le sommeil. Il repassa sans arrêt les événements de cette journée dans sa tête, à la recherche de réponses. Il avait bien essayé de poser quelques questions à son père, mais ce dernier était très fatigué, et Adrien avait jugé préférable de le laisser récupérer.

Au petit matin, lorsque le réveil sonna, Adrien eut l’impression de ne pas avoir dormi. Il se leva machinalement, se prépara puis se rendit dans la cuisine, comme à son habitude.

La surprise le frappa lorsqu’il aperçut son père, assis à table, en train de siroter tranquillement son café, comme si de rien n’était. Il avait revêtit une chemise blanche et en avait fermé le col afin de cacher le pansement qui recouvrait sa blessure au cou.

« Bonjour fiston. Je ne m’attendais pas à te voir debout si tôt un lundi matin. »

« Et moi je ne m’attendais à te voir debout tout court. Après ce qui t’est arrivé… Tu devrais peut-être prendre quelques jours de repos… »

« Mais je me sens très bien. »

Philip tendit la carafe de café à son fils, qui en remplit volontiers sa tasse. Rien de tel qu’un peu de caféine pour lui faire oublier ses heures de sommeil perdues.

« Euh… papa », commença-t-il, hésitant. « Qu’est-ce que tu faisais dans la forêt ? »

« J’étais juste allé faire un tour pour chercher des champignons. J’ai dû me prendre une branche dans la tête ou quelque chose, parce que je ne me souviens de rien après ça.

« Ok », dit Adrien, qui n’avait pas l’air convaincu. « Je suis content que tu aille mieux. Mais, tu devrais quand même y aller doucement les prochains jours. »

« C’est qui le médecin ?! », sourit Philip. « Ne t’inquiète pas pour moi. Si ça ne va pas, je rentrerai, promis. »

*****

Adrien resta silencieux tout le chemin du lycée. Mal à l’aise, Damien essaya de meubler la conversation comme il le put. Mais, il comprit rapidement que quoi qu’il dise, il ne parviendrait pas à changer les idées de son ami.

« Il va bien, c’est l’essentiel », lança Damien.

« Cela ne ressemblait pas à une simple entaille de branche, Damien. Et tu le sais aussi bien que moi. » Il se tourna vers Damien, et adopta un air très sérieux. « Qu’est-ce qu’il y a dans cette forêt, Damien ? »

Damien baissa les yeux.

« Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir, Adrien. Crois-moi », répondit-il, avant de rejoindre la classe.

Mais, cette fois, Adrien n’était pas prêt à laisser tomber le sujet. Quelque chose était arrivé à son père dans cette forêt, et il était déterminer à savoir quoi.

*****

Pendant ce temps, Philip rejoignait son bureau, après avoir distribué un TP à sa classe de terminale. Quelques minutes de lecture plus tard, un élève leva la main.

« Monsieur ? »

« Oui, Marc ? »

« Euh… Je n’ai pas très bien compris ce qu’il fallait faire pour la première question. »

M. Gautier était toujours disposé à aider ses élèves et il entreprit de clarifier l’énoncé à toute la classe.

Alors qu’il était en train de réaliser un schéma au tableau, Marc leva à nouveau la main.

« Euh… Monsieur. Votre col de chemise… »

Philip s’interrompit pour vérifier son col. A sa surprise, ce dernier qui était d’habitude d’un blanc pâle laissait apparaître une tâche rouge, qui s’agrandissait rapidement. Il défit deux boutons de sa chemise et remarqua que son pansement était imbibé de sang.

« Euh… Je vais vous laisser cinq minutes, le temps de m’occuper de tout ça. Les délégués, je compte sur vous pour surveiller la classe en mon absence. »

M. Gautier se sauva de la classe, d’un pas précipité et rejoignit l’infirmerie. Mlle Montant arriva en courant et laissa échapper un regard inquiet en voyant le cou de Philip. Elle nettoya sa blessure et changea son pansement.

« Tu es sûr que tu ne veux pas rester chez toi aujourd’hui, Philip ? Tu n’as pas l’air en grande forme… »

« Ça va. Je suis juste un peu fatigué. »

Le teint de Philip pâlissait de minute en minute. Mais, d’un pas déterminé, il retourna dans sa classe. Il réalisa alors que les conversations étaient allées de bon train en son absence, mais pas à propos du TP.

« Tout va bien. Vous pouvez vous remettre au travail », lança—t-il, voulant mettre un terme aux bavardages.

« Qu’est-ce qui vous est arrivé au cou, monsieur ? demanda une élève, curieuse.

« Rien d’important. Par contre, ce TP contient un raisonnement particulièrement intéressant qui ressortira peut-être dans votre prochain examen… »

Cela suffit à faire taire la classe, qui se remit au travail dans le calme, malgré quelques chuchotements qui continuèrent d’émettre des hypothèses sur la mystérieuse blessure de M. Gautier.

*****

La nouvelle de l’incident circula vite dans le lycée, et l’attention se porta rapidement sur Adrien afin d’en savoir plus.

Au déjeuner, Adrien n’eut jamais autant de propositions de personnes voulant se joindre à sa table, tous plus curieux les uns que les autres de savoir ce qui était arrivé à son père.

Agacé, Adrien les envoya tous balader. Il se posa sur le bord d’une table avec Damien, mais ne put empêcher des oreilles de traîner depuis les tables voisines.

« T’es sûr que ça va ton père ? » demanda Damien, inquiet.

« Oui ça va. A moins qu’il y ait quelque chose que tu ne me dises pas… »

Ayant la sensation d’être sous les feux de la rampe, Damien chuchota.

« Ecoute, c’est pas que je ne veuille pas te dire. Mais… »

« Tu ne me fais pas confiance ! », l’interrompit Adrien, qui en revanche ne surveillait pas le ton de sa voix. « Mon père a failli mourir dans cette forêt », hurla-t-il. « Mais, on dirait que vos petits secrets sont plus importants que tout dans cette ville ! »

Il se leva d’un bond, et quitta le réfectoire, sous le regard de toute la cantine.

Le reste de la pause déjeuner, Adrien évita Damien et essaya de s’isoler le plus possible, fatigué des mensonges et des regards.

*****

Durant la session d’EPS, Adrien fut soulagé d’être une fois encore en binôme avec Chloé.

« Je suis désolée pour ton père », dit-elle, en maintenant le sac de sable dans lequel Adrien frappait de toutes ses forces. « C’est une chance que tu l’aies retrouvé à temps, en tout cas. »

Adrien releva la tête, surpris. Comment savait-elle qu’il était celui à l’avoir retrouvé ? Elle n’avait pourtant pas été présente sur les lieux. Les seuls à s’être trouvés dans cette forêt, à part lui et son père étaient, Damien, Mlle Montant, le Shérif et… la louve blanche.

Les yeux d’Adrien s’ouvrirent en grand. Cela n’était pas possible. Il devait se faire des idées. Chloé ne pouvait pas être la louve blanche…

Les pensées se bousculèrent dans la tête d’Adrien, qui se remémora toutes les fois où il avait croisé la louve. Il l’avait vue pour la première fois peu de temps après avoir rencontré Chloé. Il l’avait revue ensuite au bal, où il y avait emmené Chloé. Et enfin, il l’avait aperçue dans la forêt, à quelques pas de la maison de Chloé.

Adrien regarda alors Chloé dans les yeux, perplexe par ce qu’il était en train de s’imaginer. Elle le regarda dans les yeux à son tour et Adrien se figea. Il en était sûr désormais. Il se trouvait en face de la louve blanche.

*****

Pendant ce temps, Philip se rendit dans le bureau du directeur. Il s’assit devant l’imposant bureau de M. Koulka et attendit de connaître l’objet de sa convocation.

« Bonjour », dit Philip.

M. Koulka l’observa étrangement, et ses yeux s’arrêtèrent sur le cou de Philip.

« Philip. Il a été porté à mon attention que vous vous étiez blessé le weekend dernier… »

« Oh, ce n’est rien », répondit Philip, qui ne put cacher son teint pâle.

« Je peux jeter un œil à votre blessure ? »

Etonné, Philip ne sut que répondre. M. Koulka n’attendit pas sa réponse et se rapprocha très près de lui, mettant Philip mal à l’aise.

« Ecoutez, je… », dit Philip, qui tenta de se dégager.

M. Koulka arracha le pansement d’un coup et Philip se mordit la lèvre de douleur. M. Koulka regarda méticuleusement l’entaille au cou de Philip, puis lui tendit son pansement.

« Philip, je pense que vous devriez rester chez vous pour le reste de la semaine. Il serait dommage que ça s’infecte. »

« Mais… Je vous assure que je suis en mesure d’assurer mes cours… », commença Philip, avant de s’évanouir.

Lorsqu’il revint à lui, Mlle Montant se tenait au-dessus de lui, un verre d’eau à la main.

« Philip, est-ce que ça va ? », lui demanda-t-elle.

Il se leva doucement, aidé de Sylvie et réalisa ce qui venait de se passer.

« Tout compte fait, je pense que quelques jours de repos me feraient le plus grand bien », dit-il, à l’attention de M. Koulka avant de quitter son bureau.

*****

Inquiet, Adrien veilla sur son père toute la soirée jusqu’à ce qu’il s’endorme. Très vite, Adrien s’endormit à son tour, épuisé par les soucis qui l’avaient envahi.

Pendant ce temps-là, le reste des habitants de Boidelou était bien éveillé. Un à un, ils se rendirent au gymnase du lycée, le seul endroit assez grand et surtout en terrain neutre pour accueillir à la fois les habitants de la colline et ceux de lac.

Comme pour chaque réunion de ville, ils avaient installé une petite estrade, ainsi que des bancs dans le gymnase pour accueillir tout le monde, en faisant bien attention à conserver l’espace entre les deux côtés de la pièce, comme dans les salles de classe.

Les habitants de Boidelou prirent place, tandis que le Shérif se tenait sur l’estrade aux côtés du Maire de la ville, qui n’était autre que le professeur de Mathématiques, M. Zorek.

« Bonsoir, vous savez tous ce qui nous réunit ce soir », commença le Maire, d’un ton grave.

Les chuchotements fusèrent dans l’assemblée, et M. Zorek mit quelques minutes à réinstaurer le calme. Il se tourna vers le Shérif.

« Comme vous en avez sûrement tous entendu parler maintenant, Philip Gautier a été victime d’une attaque dans la forêt le weekend dernier… »

Les chuchotements de l’assemblée se propagèrent comme une horde de mouches.

« Jérôme, racontez-nous ce qui s’est passé dans cette forêt. »

Le Shérif entreprit alors son récit. Il décrit comment son fils, Adrien, Mlle Montant et lui s’étaient aventurés dans la forêt et avaient trouvé Philip Gautier, sur le sol, inconscient, avec deux entailles dans le cou.

Les chuchotements reprirent de plus belle.

« Silence ! », ordonna M. Zorek, d’un ton sec. « Est-ce que Philip Gautier se souvient de quelque chose ? », demanda-t-il au Shérif.

« Non, je ne pense pas. Mais, on a quand même un problème sur le dos. L’un des habitants de la colline a enfreint la loi de la ville. »

Le silence se fit dans la salle. Les regards allaient et venaient entre le Shérif et le Maire, en attente de la suite.

« Si Philip Gautier ne se souvient de rien, et que personne n’a rien remarqué d’étrange, on se fait peut-être du souci pour rien », reprit M. Zorek.

Une petite main discrète se leva discrètement au milieu de l’assemblée.

« Oui, Mademoiselle Montant. Vous avez quelque chose à ajouter au récit du Shérif ? »

« Oui », répondit-elle, d’une voix douce. Elle se leva, suivie du regard par les deux côtés de la salle et se rendit sur l’estrade. « J’ai vu l’entaille sur le cou de Philip, et c’était clairement la marque d’une morsure. »

Les chuchotements firent place à des cris. M. Zorek mit un peu plus de temps à réinstaurer le calme.

« Vous êtes sûre ? », lui demanda-t-elle.

« Oui… et ce n’est pas tout… Aujourd’hui, il était très pâle, et il s’est évanoui dans le bureau de Monsieur Koulka. »

« Est-ce vrai ? », demanda M. Zorek à M. Koulka, en guise de confirmation.

« Hum… oui. Mais, cela ne veut rien dire. Il n’est peut-être seulement pas habitué à l’air de la ville. »

« Et comment expliquez-vous la morsure ? », rétorqua Mlle Montant, sur un ton défiant.

M. Koulka grommela.

Les deux côtés de l’assemblée se mirent à crier les uns sur les autres, ne prêtant plus attention aux appels au calme de M. Zorek.

Les habitants du lac accusaient ouvertement les habitants de la colline d’avoir enfreint la loi et demandaient à ce qu’une enquête soit ouverte. Les habitants de la colline maintenaient n’avoir rien à se reprocher et demandaient à ce que les Gautier soient chassés de la ville avant de créer davantage de problèmes.

« Silence ! En vue du drame survenu, je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’alternatives. Le comité représentatif de la ville va se réunir et décider de la marche à suivre. En attendant, rentrez tous chez vous et soyez vigilants. On vous informera dès qu’on en saura plus. »

Insatisfaits de la décision prise par le Maire, les habitants des deux côtés se levèrent, toujours dans les cris, et rentrèrent chacun chez eux.

*****

Le lendemain matin, Adrien prépara le petit déjeuner qu’il amena à son père, demeuré allongé depuis qu’il avait été renvoyé chez lui. Son teint demeurait très pâle et sa température était montée d’un coup durant la nuit.

« Je rentrerai directement après les cours », dit Adrien, embarrassé de laisser son père tout seul dans cet état.

Il rapprocha le téléphone sur la table de chevet de son père. Philip tenta de sourire pour rassurer son fils, mais les forces lui manquèrent.

Adrien quitta la maison, soucieux, et rejoignit la maison de Damien. Il s’arrêta en route, choqué de voir dans quel état elle se trouvait. Les vitres étaient couvertes d’œuf éclaté et du papier toilette pendait de la toiture, tout autour de la maison. Damien sortit de chez lui, et aperçut Adrien.

« Salut Adrien », dit-il, d’un ton naturel.

« Salut Damien. Qu’est-ce qui s’est passé ? »

« C’est ces pourris de la colline encore… », répondit-il, blasé.

« Il faut faire quelque chose ! On ne peut pas les laisser s’en prendre à votre maison comme ça ! »

« C’est pas comme si on pouvait les arrêter… Ils se croient tout permis, et la ville les laisse faire ! », répliqua Damien, dont le ton commença à monter.

« Je t’aiderai à nettoyer tout ça ce soir », promit Adrien, pour tenter de calmer son ami.

« Un jour ils vont payer… ils vont tous payer ! », pensa Damien.

Lorsqu’ils arrivèrent au lycée, Adrien constata que Damien était loin d’être la seule victime des dégradations nocturnes. Les élèves se fusillaient tous du regard les uns les autres, se menaçant mutuellement.

« Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tout le monde est déchaîné comme ça, aujourd’hui ? », demanda Adrien, qui avait la nette sensation d’être le seul à ne pas être au courant.

« La même querelle que depuis des années… », répondit Damien.

Adrien sentit qu’il n’obtiendrait pas davantage de réponses de la part de son ami et décida de demander directement à Chloé et Kévin, lorsqu’il se retrouverait seul.

Il dut attendre la pause du matin pour pouvoir parler à Chloé. Il s’avança vers elle, mais elle se montra étrangement distante.

« Salut, Chloé. Est-ce que tu pourrais m’expliquer ce qui se passe ? »

« Ecoute Adrien, je suis désolée, mais je ne peux pas trop te parler pour le moment… »

Elle partit rapidement, avant que quelqu’un ne les remarque.

Adrien tenta une approche similaire envers Kévin, mais ne parvint pas à l’aborder, car il se trouvait toujours en compagnie de ses voisins de la colline. 

*****

Le soir venu, Adrien rentra voir son père et s’inquiéta de son état qui ne s’était toujours pas amélioré. Il décida d’appeler Mlle Montant afin qu’elle vienne jeter un œil sur lui. Elle demeurait ce qu’il y avait de plus proche d’un médecin dans cette ville, en-dehors de son père.

Adrien alla lui ouvrir la porte. Les relations entre eux s’étaient nettement améliorées depuis le soir de l’incident, durant lequel Adrien avait réalisé qu’elle tenait beaucoup à son père.

Mlle Montant trempa une serviette dans l’eau froide et tamponna délicatement le front de Philip.

Profitant que son père ait de la compagnie, Adrien se rendit chez Damien pour l’aider à déblayer l’extérieur de sa maison. Cela leur prit plusieurs heures.

Lorsqu’ils finirent d’enlever le plus gros, Adrien rentra chez lui et prépara à dîner. Il sortit une assiette pour Mlle Montant qui proposa de rester un peu, voulant garder un œil sur Philip.

Le repas fut assez silencieux, chacun ayant ses soucis. Alors qu’elle déposait sa vaisselle dans l’évier, Mlle Montant se tourna vers Adrien.

« Il va s’en remettre », lui assura-t-elle.

Adrien hocha la tête machinalement. Il sortit faire un tour pour se clarifier les idées. Il se rendit au cimetière dans l’espoir d’y trouver la louve blanche.

Il resta assis un moment, mais il demeura seul. Déçu, il rentra chez lui, et s’écroula de sommeil sur son lit encore fait.

*****

Lorsqu’il se leva, Adrien aperçut Mlle montant, endormie sur le canapé du salon. Il rejoignit la cuisine en silence, ne voulant pas la réveiller.

« Bonjour fiston, bien dormi ? »

Adrien fit un bon en arrière. Son père se tenait debout devant lui, et semblait en pleine forme. A sa vue, Adrien se jeta en avant et prit son père dans les bras, soulagé.

« Rien de tel qu’une bonne nuit de sommeil », dit Philip, en versant une tasse de café à Adrien.

Adrien attrapa la tasse et sourit.

Lorsque Mlle Montant arriva dans la cuisine, elle fut également surprise de voir les deux Gautier en train de tranquillement prendre leur petit déjeuner.

Elle les rejoignit et se prépara une tasse de thé. Ils restèrent ainsi tous les trois, un moment, assis autour de la table, à rire et à profiter du moment, heureux du rétablissement soudain de Philip.

*****

Le reste de la semaine, Philip resta chez lui, voulant s’assurer cette fois qu’il était bien apte à reprendre le travail, et ne pas risquer une rechute.

Les tensions entre élèves du lycée persistèrent, mais Adrien n’y fit plus attention, soulagé que son père aille mieux. Rien ne pouvait plus faire pâtir sa bonne humeur.

Un soir, alors qu’ils rentraient du Cafury, Adrien et Damien aperçurent le Trident sortir de Pile ou Face en courant. Ils se plaquèrent contre le mur, à l’ombre, afin de ne pas être vus. Dans leur hâte, les trois jeunes ne s’aperçurent pas de la présence d’Adrien et de Damien, et disparurent dans la nuit.

Quelques instants plus tard, une jeune fille sortit du bar, en titubant.

« Encore une qui a un peu trop bu », lança Damien, en s’éloignant.

Mais, Adrien s’arrêta pour regarder la jeune fille. Elle avait le teint très pâle et semblait totalement désorientée. Il s’apprêta à s’approcher d’elle, mais fut interpelé par Damien.

« Qu’est-ce que tu fais ? », demanda-t-il.

« Je vais commencer par l’aider à se relever », répondit Adrien, tendant la main à la jeune fille qui avait trébuché et tentait tant bien que mal de retrouver l’équilibre sur ses deux jambes.

Elle le regarda de ses grands yeux bleus, le maquillage coulant sur ses joues. Adrien la releva et tenta tant bien que mal de la maintenir debout. Damien revint sur ses pas et attrapa le deuxième bras de la jeune fille.

« Elle a pas l’air soûle », dit Adrien. « On dirait qu’elle a de la fièvre », ajouta-t-il, en sentant son front brûlant de sa main.

Damien aperçut des gouttes de sueur dégouliner sur le visage de la jeune fille, dont le bras tremblait. Il comprit. Il souleva le foulard de la jeune fille, et aperçut deux entailles dans son cou.

« Oh non ! », s’écria-t-il.

« Qu’est-ce qu’il y a ? », demanda Adrien, inquiet.

Il aperçut alors la marque au cou et prit peur.

« C’est… c’est la même marque que mon père a eue ! »

Damien eut un mouvement de recul, lâchant la jeune fille qui commença à retomber sur Adrien.

« Viens Adrien. On ne peut plus rien faire pour elle. Il est trop tard. »

« Qu’est-ce que tu racontes ? Il est arrivé la même chose à mon père, et il va mieux », rétorqua Adrien.

« S’il va mieux, c’est que ce n’était pas la même chose », dit Damien, d’un ton grave. »

« Pourquoi ? Qu’est-ce que tu ne me dis pas Damien ? Qu’est-ce qu’elle a ? »

Damien se sentit mal. Il ne savait pas quoi faire ou dire pour faire comprendre à son ami la situation.

« Ecoute, on ne peut pas rester ici… avec elle. »

« On ne peut pas la laisser comme ça… toute seule. » Adrien se rapprocha de son ami. « Si c’était Valentine… tu ne voudrais pas que quelqu’un soit là pour l’aider ? »

Damien s’arrêta de bouger. Adrien avait tapé dans le mille. Il regarda rapidement autour de lui pour s’assurer que la rue était déserte.

« Ok. Mais, qu’est-ce que tu comptes faire pour elle. »

« Amenons-là déjà chez moi. Mon père saura quoi faire. »

Damien accepta à contrecœur, et ils la portèrent jusqu’à la maison des Gautier, en s’assurant de ne pas être vus sur le chemin.

*****

Adrien allongea la jeune fille sur le canapé, puis partit chercher son père. Très nerveux, Damien garda ses distances.

Philip sortit de sa chambre en courant, et suivit Adrien jusqu’au salon, sa mallette de médecine à la main.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? », dit-il, en cherchant le pouls de la jeune fille.

« Je ne sais pas. On l’a trouvée comme ça. » Adrien marqua une pause. « Papa. Elle a la même marque au cou que toi. »

Les yeux de Philip s’ouvrirent en grand. Il s’arrêta quelques secondes pour réfléchir, puis entreprit d’examiner la jeune fille.

Laura commença peu à peu à revenir à elle, et se mit à se débattre violemment. Tout à coup, son corps entier se mit à trembler, pris de convulsions. Philip attrapa une seringue dans sa mallette et se tourna vers les deux garçons.

« Tenez-la ! », s’écria-t-il.

Tétanisé par la peur, Damien n’arriva pas à bouger ses jambes. Adrien s’avança et maintint la jeune fille pendant que son père lui administrait un médicament.

Le corps de la jeune fille se relâcha peu à peu. Puis, elle perdit connaissance. Philip entreprit de la réanimer, mais en vain. Le corps de la jeune fille ne bougeait plus. Philip chercha son pouls une dernière fois, puis il se laissa tomber par terre, déboussolé.

Les deux garçons assistèrent à la scène, impuissants. Philip passa ses mains sur son visage, puis se releva. Il ferma sa mallette, puis ferma les yeux de la jeune fille de ses doigts. Il se tourna ensuite vers Damien.

« Damien, va chercher ton père, s’il te plaît. »

Damien jeta un regard choqué en direction du corps sans vie, puis sortit de la maison en courant. Il revint quelques minutes plus tard en compagnie du Shérif, qui se demandait ce qu’on pouvait encore lui vouloir à une heure pareille.

Lorsqu’il aperçut le corps de la jeune fille, il laissa échapper la première once d’émotion que les Gautier avaient vue depuis leur arrivée.

« Que lui est-il arrivé ? », demanda-t-il.

Philip décala le foulard de la jeune fille pour laisser entrevoir la marque au cou. L’œil droit du Shérif se mit à cligner nerveusement, mais il ne dit pas un mot.

« Vous êtes toujours impliqués dans des incidents… vous ne pouvez pas rester tranquillement chez vous ? », grogna-t-il. « Est-ce que vous avez-vu ce qui s’est passé ? », ajouta-t-il, en direction des deux jeunes garçons.

« Non. On l’a trouvé comme ça », répondit Adrien, qui ne mentionna pas la présence du Trident.

« Ok. Je vais m’occuper de la suite », dit-il, en se penchant sur le corps. « Et restez chez vous. Je ne veux pas avoir à ressortir… ».

Alors qu’il essayait d’attraper le corps de la jeune fille, le Shérif fut projeté contre le mur du salon.

La jeune fille se releva d’un coup, revenue mystérieusement à la vie. Affolée, elle regarda rapidement autour d’elle pour voir où elle se trouvait. Elle reconnut alors le Shérif et se demanda ce qui s’était passé. Tout le monde la regardait bizarrement.

Elle pouvait sentir le battement de son cœur s’accélérer. Elle tenta de s’asseoir pour le ralentir, mais ses jambes lâchèrent et elle tomba par terre. Alors qu’elle posait ses mains par terre pour s’aider à se relever, elle sentit ses ongles pousser et former des griffes. Prise de panique, elle releva la tête vers la vitre et aperçut ses yeux rétrécirent et devenir reluisants. Elle poussa un cri d’horreur, mais un rugissement sortit de sa bouche. Elle se releva et se mit à tourner sur elle-même, essayant en vain de se réveiller. Elle prit sa tête entre ses mains, et réalisa que ses bras étaient couverts d’épais poils gris. Elle sentit alors son corps se courber peu à peu, et elle se retrouva à quatre pattes. Les poils gris lui poussèrent alors sur le visage et vinrent lui recouvrir tour le corps. Quelques secondes plus tard, il n’y avait plus aucune trace de la jeune fille. Seule demeurait une louve grise.

Le Shérif s’avança vers elle, d’un air menaçant et elle lui montra ses crocs, désormais bien formés. Elle se précipita ensuite hors de la maison, par la porte d’entrée laissée ouverte.

Adrien et son père, restèrent quelques minutes, la bouche ouverte, se jetant mutuellement des regards, afin de déterminer lequel des deux était en train de rêver.

Seule la voix de Damien vint briser le silence.

« Bienvenue à Boidelou ! »