« Boidelou : la lignée des lacour », Chapitre 12 – L’autre frère   

Chapitre 12 – L’autre frère

Un dimanche, alors qu’il revenait du Centre de Convalescence, Adrien entendit du bruit en provenance du cimetière. L’endroit d’habitude relativement désert et calme, Adrien fut intrigué de voir ce qui s’y passait.

Il effectua un pas rapide en direction du cimetière et aperçut Kévin en compagnie d’un couple d’adultes, recueillis sur une tombe. La femme pleurait et l’homme paraissait en colère. Adrien s’approcha dans la pénombre des arbres pour entendre l’objet de la dispute.

« Va-t-en ! Tu vois bien que ta présence fait souffrir ma femme », hurla l’homme.

Kévin semblait désespéré. Il tenta de faire quelques pas en avant, mais se ravisa face à l’homme déterminé à ne pas le laisser s’approcher.

« Je suis désolé », dit Kévin. « Je ne voulais pas vous créer plus de problèmes. J’espérais juste que… »

« Notre fille est morte », l’interrompit l’homme. « Est-ce que tu peux faire quelque chose pour nous la ramener ? »

« Non », répondit doucement Kévin.

« Alors le mieux que tu puisses faire c’est de rester loin de nous, toi et ta famille. »

Kévin laissa échapper une larme, tourna les talons, puis partit, sans regarder en arrière.

Toujours dans l’ombre, Adrien attendit que tout le monde soit parti, pour sortir de derrière son arbre et rentrer à son tour.

*****

Le lundi suivant, Adrien chercha Kévin des yeux pour voir comment il allait, mais Kévin n’était pas en cours. Il attendit alors un moment pour aborder Chloé, afin d’en savoir plus.

Il se posta au tournant d’un couloir. Lorsqu’elle se retrouva face à lui, Chloé lâcha ses affaires, et fit un bond en arrière.

« Adrien ! A quoi tu joues ? Tu m’as fait une de ces peurs. »

Adrien posa un baiser sur les lèvres de Chloé qui se laissa faire avant de le repousser.

« T’es fou. Si quelqu’un nous voit… »

« Désolé, c’était plus fort que moi. »

Il sourit à Chloé qui lui rendit le sourire. Il reprit, d’un ton plus sérieux.

« Tu sais ce qu’il a Kévin ? Il n’était pas en cours ce matin et… »

« Il doit être malade. T’inquiète pas. »

« Je pense que c’est quelque chose d’autre. Je l’ai vu au cimetière ce weekend et il n’avait pas l’air dans son assiette. »

Chloé évita son regard.

« Ah… euh… Ecoute, je suis sûre qu’il reviendra bientôt. On a tous besoin de décompresser de temps en temps. »

« Ouais, tu dois avoir raison. »

Chloé reprit d’un ton jovial.

« C’est toujours bon pour ce soir ? » 

« Euh… oui. Je vais essayer de convaincre Adrien. Il n’est pas trop fan de ce genre de soirées. »

« On aura qu’à aller au Cafury cette fois, si tu préfères. »

« Ouais, je pense qu’il sera plus facile à convaincre. »

« Ok. A ce soir ! »

Chloé effleura la main d’Adrien de la sienne et continua son chemin.

Adrien resta quelques minutes dans le couloir, à se demander ce qui tracassait vraiment Kévin. Il voulait savoir ce qui se passait afin d’apporter son soutien à son ami.

*****

Le soir venu, Adrien enfila son beau t-shirt noir, dit au revoir à son père, et alla frapper à la porte de Damien. Ce dernier ouvrit, les cheveux ébouriffés et les vêtements froissés.

« T’es pas encore prêt ? », s’étonna Adrien. « On va être en retard. »

« Oh relax. C’est pas moi qui ai un rencard. Cette tenue va parfaitement je trouve pour tenir la chandelle. »

Adrien sourit au ton moqueur de son ami.

« Merci en tout cas. »

« Tu me revaudras ça », sourit Damien, en donnant une tape dans le dos d’Adrien.

Ils se mirent en route et arrivèrent devant le Cafury. Ils aperçurent de loin Chloé et Agathe qui y entraient. Ils attendirent alors une dizaine de minutes avant de faire leur apparition à leur tour, afin de ne pas éveiller les soupçons. Ensuite, comme convenu, ils prirent place à la table voisine de celle des deux jeunes filles.

Adrien ne put s’empêcher de lancer un sourire à Chloé tandis qu’il prenait place à sa table. Damien s’assit à son tour, tentant désespéramment de les ignorer.

« Oh, salut Adrien », lança Chloé, feignant sa surprise, sous le regard ennuyé d’Agathe qui avait accepté de venir, à contrecœur.

« Salut », répondit Adrien. « C’est la première fois que je vous vois ici, vous venez souvent ? »

« Sérieux ? », lança Agathe, en faisant rouler ses yeux.

Elle se leva et se rendit au bar, sans que ni Chloé, ni Adrien ne s’en aperçoivent. Damien ne tint que quelques minutes de plus avant de rejoindre le bar à son tour. Le comptoir étant bondé, il s’assit à côté d’Agathe avec réticence.

Ils restèrent ainsi à siroter chacun leur verre, en silence, en jetant un œil de temps en temps à leurs amis respectifs.

« Je suis surpris que tu sois venue ce soir… », lança Damien, qui ne supportait pas les longs silences. « Marre de ta colline d’ennui ? »

« Oula, mais on dirait que quelqu’un est tombé dans le lac d’humour ! », rétorqua Agathe.

Faisant mine de ne pas avoir entendu la remarque, Damien se leva et se dirigea vers la table de billard. Il attrapa une queue de billard et cassa le jeu, projetant deux billes dans les poches. Il frappa alors une autre bille qui atterrit à son tour dans la poche, puis une autre… et encore une autre. Mais, la bille suivante effleura le trou, avant de virer sur le côté.

Damien crispa sa bouche et se releva. Il regarda attentivement la table et se remit en position. Il se baissa, maintint sa concentration sur la bille et frappa. La bille de couleur rebondit sur le bord de la table, puis revint vers la bille blanche qui alla droit dans la poche.

« Merde », dit Adrien, en ramassant la bille blanche qu’il redéposa sur la table.

Il releva la tête et aperçut Agathe qui se tenait à côté de lui, réajustant la place de la bille blanche.

« Eh ! Qu’est-ce que tu fais ? »

« Je vais t’apprendre à jouer », dit-elle, d’un ton sarcastique.

Elle se mit en place et frappa une première bille qui se dirigea droit dans la poche. Elle tapa une deuxième bille qui fit de même. Et peu à peu, la table de billard fut vidée.

Elle se releva et posa la bille blanche dans la main de Damien.

« Voilà », dit-elle, sur un ton triomphant.

Damien la regarda retourner s’asseoir, littéralement bouche bée.

Il finit par retourner à sa table également, et parvint à s’immiscer un peu dans la conversation. Mais, l’ennui les gagna rapidement, Agathe et lui.

Ils échangèrent quelques bâillements et regards dégoûtés en direction des deux autres. Lasse, Agathe finit par prétexter un mal de tête qui mit fin à la soirée.

Chloé resta quelques brèves minutes devant le Cafury à dire au revoir à Adrien, laissant Agathe et Damien seuls une fois encore.

Damien tournait le dos, faisant mine de ne pas voir qu’Agathe se trouvait à côté de lui.

« Au fait, je voulais te remercier pour ce que tu as fait pour moi au cimetière la dernière fois. Tu n’étais pas obligé », dit Agathe, doucement.

Damien se tourna vers elle et la regarda dans les yeux, sans dire un mot. Adrien et Chloé arrivèrent alors, et les deux groupes se séparèrent comme à l’aller.

Chloé et Agathe firent quelques mètres en direction de la forêt, lorsque le grand-père d’Agathe surgit. Il donna une forte claque à Agathe dont la tête chavira sous le coup. Elle releva la tête, la main posée sur sa joue.

« Tu es une honte pour cette famille, Agathe », cria M. Argenteuil, entre ses dents serrées. « Traîner avec ces saletés d’humains… tu es bien comme ta mère ! »

Il lança un regard de haine et de désapprobation en direction d’Agathe avant de repartir.

Chloé, qui avait assisté à la scène, s’approcha d’Agathe et la prit dans ses bras. Sous le choc, Agathe sentit ses jambes faillir, et elle se laissa tomber, les yeux figés, incapable de laisser couler la moindre larme.

*****

Le lendemain, alors qu’il rentrait chez lui, Adrien croisa Victor Lacour dans la rue, la tête penchée en avant. Adrien s’approcha de lui.

« Salut Victor, ça va ? »

Victor releva la tête, et Adrien réalisa qu’il avait du mal à respirer. Ce dernier tenta de le calmer, mais la respiration de Victor s’accéléra.

Adrien passa son bras dans le dos de Victor, et le mena jusqu’à chez lui afin que son père puisse l’aider.

En voyant Victor arriver, Philip comprit immédiatement de quoi il s’agissait. Il assit Victor, et lui tendit un petit sac en plastique dans lequel respirer.

Petit à petit, Victor parvint à se calmer, et retrouva peu à peu des couleurs, en même temps qu’un rythme de respiration normal.

« Merci », souffla-t-il.

Adrien lui apporta une barre de céréales et un verre d’eau pour le remettre d’aplomb.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé, Victor ? C’était une sacrée crise d’asthme que tu nous as fait », dit Philip.

Le visage de Victor devint gêné.

« Je suis désolé, Monsieur Gautier. Je ne voulais pas vous créer des problèmes. J’ai forcé un peu trop mon entraînement, c’est ma faute. »

« Tu n’as pas à t’excuser. C’est pour toi que je m’inquiète », reprit Philip. « C’est une chance qu’Adrien t’ait trouvé à ce moment-là. »

Victor baissa la tête, encore plus gêné.

« Tu t’entraînais à quoi ? », demanda Adrien. « Je croyais que le Défi de la colline était passé. »

Victor regarda autour de lui, comme si quelqu’un les écoutait, puis réalisa qu’ils étaient seuls.

« Ce n’est pas pour ça que je m’entraînais », avoua-t-il, d’une petite voix. « Je m’entraîne à devenir un loup-garou. »

Les Gautier s’échangèrent un regard, perplexe.

« Mais, je croyais qu’en dehors de la morsure, la condition de loup-garou était un acquis génétique », dit Adrien.

« Normalement oui », reprit Victor. « Mais, on ne peut se métamorphoser vraiment qu’à partir de 12 ans. » Il marqua une pause, et les larmes commencèrent à couler de ses yeux innocents. « Cela fait 3 mois que j’ai 12 ans, et je n’y arrive toujours pas. Mes frères n’arrêtent pas de me dire que tant que je ne peux pas me métamorphoser, je ne suis pas un vrai Lacour. Mais, j’essaye… j’essaye tellement ! »

Les larmes coulèrent de plus belle sur ses joues. Adrien lui tendit un mouchoir qu’il attrapa pour s’essuyer les yeux.

« Tu y arriveras Victor. Faut pas désespérer comme ça, tu as le temps. Et je suis sûr que Kévin va t’aider », lui sourit Adrien. « Mais, tu dois faire attention à ta santé, d’accord ? »

« Oui », répondit Victor, qui retrouva le sourire.

Quelqu’un frappa alors à la porte. Philip se leva et alla ouvrir la porte. Kévin se tenait là, inquiet.

« Adrien m’a envoyé un message pour me dire que Victor avait eu une crise d’asthme. Est-ce qu’il va bien ? »

« Oui. Il est dans le salon », répondit Philip, qui invita Kévin à entrer.

Kévin se précipita à l’intérieur et se jeta dans les bras de son frère, soulagé qu’il aille bien.

« Merci de m’avoir prévenu », lança Kévin à Adrien.

« De rien. »

« Ça te dérange qu’on se retrouve dans une demi-heure au cimetière ? », reprit Kévin à l’attention d’Adrien. « Je raccompagne mon frère et je t’y rejoins. J’aimerais te montrer quelque chose. »

« Ok, pas de problème. »

*****

Adrien se rendit donc au cimetière. Il arriva le premier et marcha au milieu des tombes. Au pied d’un arbre, il s’assit et ferma les yeux un instant pour sentir le vent effleurer son visage.

Lorsqu’il les rouvrit, il émit un cri d’effroi, en voyant que quelqu’un se tenait devant lui.

« Euh… désolé, je ne voulais pas te faire peur », dit Kévin, dont le visage apparut à la lumière, lorsqu’il se pencha vers Adrien.

« Salut », dit Adrien, qui se releva, en essayant de retrouver ses moyens. « C’est rien. Je ne t’ai pas entendu arriver, c’est tout. »

« Ouais, désolé pour ça. Je n’ai pas l’habitude de me déplacer en faisant beaucoup de bruit. »

« Oui, je me doute », sourit Adrien. « Tu as dit que tu voulais me montrer quelque chose ? »

« Euh… oui. Chloé m’a dit que tu posais des questions sur mon absence. »

« Ouais, mais ne t’en fais pas. Je ne veux pas m’immiscer dans ce qui ne me regarde pas. Sache juste que je suis là si tu as besoin de quelque chose. »

Kévin sourit, puis murmura.

« Tu peux garder un secret ? »

« Tu ne le sais peut-être pas encore, mais je suis une vraie tombe. » Il regarda autour de lui. « Sans mauvais jeu de mot, bien sûr. »

Kévin sourit à nouveau. Il conduisit Adrien sur la tombe devant laquelle il se tenait quelques jours auparavant. En regardant les dates, Adrien remarqua que la jeune fille était morte un an auparavant.

« Emilie… », commença Kévin. « C’est la raison pour laquelle j’ai été distant cette semaine. »

« Oh, je suis désolé. Je ne savais pas. Ça a dû être dur de perdre ta copine. »

« Quoi ? Oh non. Emilie n’était pas ma copine… Je ne la connaissais pas très bien pour être honnête. Mais… c’était la copine de mon frère. »

« Alexis ? Fabien ? »

« Non. Jonas. »

« Euh… je ne comprends pas trop là. »

« Tu te souviens de la photo que tu as vue chez moi ? Tu m’as demandé qui était le cinquième garçon… Je t’ai menti. Ce n’était pas mon cousin, mais mon frère aîné, Jonas. »

« C’était ? »

« Euh… c’était… c’est. Je ne sais pas trop… Ça fait un an qu’on n’a pas de nouvelles de lui. Il a disparu le lendemain de la mort d’Emilie. » Il s’accroupit sur la tombe. « Il l’aimait tellement. Lorsqu’elle est morte, je crois qu’une partie de lui est morte avec elle. »

« Qu’est-ce qui lui est arrivé ? », s’enquit Adrien.

« Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé. Mais, on l’a retrouvée dans les bras de Jonas, une morsure au cou. La nuit qui a suivi, j’ai entendu mon frère se disputer avec mon père et quitter la maison… Il n’est jamais revenu. »

« Je suis désolé », dit Adrien.

« Moi aussi », dit Kévin. « Je suis revenu sur la tombe d’Emilie, en espérant qu’il reviendrait. Mais, je ne pense pas que je le reverrai un jour. » Il tourna la tête vers Adrien. « Comment tu fais pour que la douleur s’arrête ? »

« Elle ne s’arrête jamais complètement… Tu continues juste à vivre un jour après l’autre, et au bout d’un moment la douleur s’estompe peu à peu. »

Les yeux de Kévin se remplirent de larmes qu’il essuya de sa manche. Adrien s’assit à côté de lui, sans dire un mot. Ils restèrent ainsi un moment, l’un à côté de l’autre, à penser aux personnes aimées qui leurs manquaient terriblement.