« Boidelou : la lignée des lacour », Chapitre 13 – La légende de Boidelou   

Chapitre 13 – La légende de Boidelou

Quelques semaines passèrent. La nuit tombée, Adrien dit au revoir à Mme Noma et quitta le Centre de Convalescence.

Alors qu’il était presque arrivé chez lui, il réalisa qu’il avait oublié son blouson, et rebroussa chemin. Il marcha tranquillement et à son arrivée, nota que toutes les lumières du Centre étaient éteintes.

Il se précipita vers la porte avec la clé laissée par Mme Noma, en cas d’urgence. Il se faufila à l’intérieur, sans faire de bruit, afin de ne pas réveiller les pensionnaires.

Il se rendit dans le salon et attrapa son blouson, déposé sur le dossier d’un fauteuil. Il l’enfila et s’apprêta à ressortir lorsqu’il entendit la voix grave d’un homme. Ne reconnaissant pas de qui il s’agissait, Adrien s’approcha.

Il atterrit dans un long couloir dans lequel il n’avait pas mis les pieds depuis son premier jour dans le Centre. Il reconnut alors la porte poussiéreuse qui demeurait le seul endroit fermé à clé de l’établissement. Adrien s’était d’abord demandé ce qu’il y avait derrière, mais cette pensée était rapidement tombée dans l’oubli, n’étant jamais repassé devant.

Adrien s’avança vers la porte, et réalisa que la voix provenait de l’autre côté. Il perçut plus nettement la voix de l’homme qui était en vive discussion avec Mme Noma. Adrien ne pouvait pas entendre ce qu’ils se disaient, mais il pouvait sentir les intonations de voix de l’homme qui semblait furieux.

Adrien entendit des bruits de pas qui se rapprochaient, et il se blottit dans le coin, son dos plaqué contre le mur.

L’homme sortit, suivi de Mme Noma, qui l’implora de reconsidérer sa décision. Adrien n’avait jamais vu Mme Noma implorer quelqu’un de la sorte. Elle avait l’air littéralement désespérée.

Adrien retint sa respiration lorsque l’homme se retourna et lança un regard déterminé à Mme Noma, qui baissa la tête, les yeux remplis de désolation. Adrien reconnut alors l’homme.

Il l’avait vu sur la photo de famille, le jour où il était allé travailler chez Kévin… M. Lacour. Adrien n’eut pas le temps de réaliser sa surprise, que l’homme disparut au fin fond du couloir. Mme Noma referma ensuite la porte, avant de disparaître à son tour.

Adrien attendit quelques minutes pour s’assurer que la voie était libre, puis il soupira de soulagement. Il se posta devant la porte et, le ventre serré, agrippa la poignée. Une main se posa alors sur son épaule. Adrien laissa échapper un cri d’effroi qui fut étouffé par une deuxième main, posée sur sa bouche.

« Qu’est-ce que tu fais là, Adrien ? », demanda Mme Noma, dont la tonalité de sa voix était loin de sa douceur habituelle.

Adrien se retourna et aperçut le visage de Mme Noma qui avait l’air plus apeuré qu’en colère.

« Je suis désolé », dit Adrien, sincèrement. « J’étais seulement venu rechercher mon blouson, et j’ai entendu du bruit. »

« Je comprends. », dit Mme Noma, qui retrouva sa voix douce. « Le hasard t’a conduit jusqu’ici, mais c’est la curiosité qui t’as gardé. » Elle sourit. « Je comprends, tu sais. J’ai été jeune moi aussi. »

Mme Noma attrapa la poignée et ouvrit la porte.

« J’ai gardé ce secret avec moi trop longtemps… »

Elle alluma la lumière de la pièce et poussa la porte en grand. Elle se décala pour laisser passer Adrien qui pénétra dans la pièce jusqu’alors interdite.

Les yeux ébahis, Adrien ne put masquer son visage d’étonnement devant un tel spectacle d’horreur. Il s’était attendu à beaucoup de choses, mais pas à ça.

Il se trouvait au milieu de ce qui semblait avoir été une salle médicale. Il ne restait que du matériel aussi poussiéreux que la porte, et cassé pour la plupart, ainsi qu’une rangée de lits, dont les matelas étaient éventrés.

Derrière la poussière, Adrien nota que les murs avaient jadis été blancs, mais arboraient dorénavant des tâches de sang séché, qui se retrouvaient également sur le plafond, les lits, le sol, ainsi que sur les bouts de vitre cassée.

Adrien se demanda quelle sorte d’événement horrible avait pu changer un lieu de soins en une scène de carnage. Il se tourna vers Mme Noma qui avait les larmes aux yeux. Les mots lui manquèrent.

Il suivit Mme Noma hors de la pièce, qu’elle referma de sa main tremblante. Sans un bruit, ils rejoignirent le salon où ils s’assirent dans des fauteuils, éclairés par un petit lampadaire.

Mme Noma se pencha vers Adrien et adopta une voix grave, comme si elle allait lui révéler un lourd secret.

« As-tu déjà entendu parler de la légende de Boidelou, Adrien ? »

Adrien s’était également penché en avant afin de ne perdre aucun mot prononcé par Mme Noma. Il fit non de la tête, plus intrigué que jamais.

Mme Noma se lança alors dans un long discours qu’Adrien n’osa pas interrompre, mais qu’il rythma de ses hochements de tête.

« Avant de commencer, Adrien, ce qu’il faut savoir de la légende de Boidelou, et bien, c’est que ce n’est pas une légende… », commença-t-elle. « C’était il y a maintenant bien longtemps… en octobre 1959 pour être exacte. »

Le corps d’Adrien frissonna au son de cette date. Il repensa aux tombes qu’il avait remarquées au cimetière la semaine de son arrivée, et qui étaient datées du 12 octobre 1959.

« A l’époque, je n’étais qu’une petite fille », poursuivit Mme Noma. « Et je passais souvent ici voir ma mère qui y travaillait en tant que médecin. » Elle enchaîna rapidement devant le regard confus d’Adrien. « Cet établissement n’a pas toujours été un Centre de Convalescence, tu sais. Lorsque j’étais enfant, cet établissement était un Centre de Maternité réputé. Des hommes d’affaires de tous horizons venaient de loin pour que leurs femmes reçoivent les meilleurs soins ici. Boidelou était alors une ville charmante, où il faisait vraiment bon vivre. »

Mme Noma ouvrit un tiroir dont elle ressortit une photo en noir et blanc qu’Adrien n’avait jamais vu auparavant.

« Je retrouvais souvent ma mère ici pour la regarder travailler, et lui donner un petit coup de main quand je le pouvais », dit Mme Noma, en tendant la photo à Adrien, qui nota tout de suite la ressemblance familiale. « Elle me disait que ma compagnie semblait apaiser ses patientes. Et moi, je jouais le jeu pour lui faire plaisir, et pour passer un peu plus de temps avec elle. »

Adrien tendit la photo à Mme Noma qui la regarda quelques minutes en souriant, avant de la reposer dans le tiroir.

« A l’époque, la ville n’était pas dirigée de la même manière. Il y avait déjà des loups-garous, bien sûr, mais ils n’étaient pas considérés comme tels. Ils étaient mis à l’écart, qualifiés de monstres par le reste de la population. C’est comme ça qu’ils ont commencé à se construire des maisons en haut de la colline, après y avoir été exilés. »

Mme Noma se leva et revint avec un verre d’eau dont elle but une gorgée, avant de reprendre.

« Ma mère était la seule médecin à leur venir en aide, car les autres avaient bien trop peur de les approcher, ne sachant pas comment « l’infection », comme ils appelaient ça, se propageait. »

Mme Noma eut une lueur dans ses yeux, et Adrien put sentir la fierté qu’elle éprouvait envers sa mère, même après toutes ces années.

« Je me souviens lui avoir demandé un jour pourquoi elle risquait sa vie comme ça, et elle m’avait alors expliqué que le rôle d’un médecin, c’était avant tout de venir en aide aux gens, peu importe qui ils sont. Mais, que tout le monde ne pensait pas comme elle et qu’il était important que je garde tout ça pour moi pour ne pas avoir de soucis. On se déplaçait ainsi sur la colline, quelque fois au milieu de la nuit, pour aller leur porter secours, sans être vues. C’est là que j’ai compris, que comme nous, ils pouvaient tomber malades et se blesser, et qu’ils méritaient des soins comme tout le monde. Mais comme le disait ma mère, tout le monde était loin de penser comme nous. »

La tonalité de la voix de Mme Noma devint plus faible, et Adrien s’approcha un peu plus pour ne pas perdre une partie du récit.

« Le 12 octobre 1959… La légende stipule que c’était un soir de pleine lune… Alors que je donnais un coup de main à ma mère au Centre de Maternité, on a pu entendre des hurlements au loin. Excepté que ce n’étaient pas de simples hurlements, c’étaient des hurlements de loups. Au début, les médecins et infirmières firent comme si de rien n’était et continuèrent à s’occuper de leurs patientes. Mais, quelques minutes plus tard, on put voir à travers chaque fenêtre, des dizaines et des dizaines de loups encercler le bâtiment. »

Mme Noma avala une autre gorgée d’eau.

« Les médecins ont alors plongé sur les portes afin de les barricader. Mais, il était déjà trop tard. Après, tout s’est passé très vite. Ma mère m’a hurlé d’aller me cacher dans le placard, tandis qu’elle essayait de calmer une jeune femme enceinte, prise de panique, et qui avait du mal à respirer. Effrayée, je l’avais écoutée et je m’étais faufilée au milieu des bandages. J’ai pu alors voir de la peur dans les yeux de ma mère pour la première fois, alors qu’elle refermait la porte du placard. A l’intérieur, je ne pouvais plus rien voir, mais je pouvais parfaitement entendre… »

Mme Noma fit une pause pour reprendre son souffle. Des larmes lui coulaient sur les joues. Adrien lui tendit un mouchoir qu’elle attrapa de ses petites mains tremblantes d’émotion.

« J’ai entendu des cris de panique des médecins qui essayaient de se débattre comme ils pouvaient, mais le matériel médical ne constituait pas des armes suffisantes contre les loups qui n’épargnèrent personne sur leur passage… Je n’ai pu me rendre compte de l’étendue du carnage que des heures plus tard, lorsque des habitants, alertés par le bruit, se rendirent sur les lieux. »

Le verre vibrait dans les mains de Mme Noma qui n’arrivait pas à le stabiliser.

« Des heures durant à attendre, toute seule, dans l’obscurité, pétrifiée, avec pour seule compagnie les hurlements provenant de l’autre côté de la porte du placard, j’étais en pleurs. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Lorsqu’enfin quelqu’un a ouvert la porte, en entendant mes pleurs, je suis restée encore quelques minutes dans le placard, pétrifiée à l’idée de ce qui m’attendait dehors. »

Adrien tendit la main et la posa sur celle de Mme Noma pour l’aider à continuer.

« Une femme m’a alors prise dans ses bras, et j’ai pu voir ma mère, allongée sur le sol, sa longue chevelure dorée au milieu d’une mare de sang. Son visage avait été lacéré par des griffes, et son corps habituellement plein de vie, était devenu complètement inerte. »

Le regard de Mme Noma devint vide quelques secondes.

« Je ne me souviens de rien d’autre de ce jour-là. J’ai appris par la suite, que les maisons de la colline avaient été brûlées et que personne d’autre n’avait survécu à part quelques bébés qui étaient alors encore dans le ventre de leur mère. »

Mme Noma aperçut le regard d’horreur d’Adrien et elle tenta de le rassurer de son sourire. Mais, Adrien put voir que le cœur n’y était pas.

« On peut faire une pause, si tu veux », proposa-t-elle. 

Adrien déclina de la tête et Mme Noma reprit.

« N’ayant pas d’autre famille en ville, on m’a ensuite envoyée chez ma tante qui vivait à plusieurs heures de route d’ici, où j’ai fini de grandir et où j’ai suivi à mon tour des études de médecine. J’étais déterminée à laisser cette partie de ma vie derrière moi, mais un jour j’ai eu vent d’une certaine Légende de Boidelou, et j’ai décidé de revenir ici afin de trouver la paix vis-à-vis de ce qui était arrivé… J’ai alors appris que suite au carnage, les riches hommes d’affaire ont peu à peu quitté la ville avec leurs nouveau-nés. Ces bébés ont grandi à leur tour, et voyant qu’ils étaient différents, ont fini par revenir ici. Ils ont alors investi dans Boidelou et ont racheté les terres sur la colline où ils y ont construit les demeures qui existent actuellement. Perçus comme les sauveurs d’un lieu tombé en ruine, ils se sont rapidement intégrés à la ville qui avait autrefois rejeté les leurs. »

Mme Nota aperçut une lueur de compréhension qui passa dans les yeux d’Adrien.

« Les rumeurs ont rapidement circulé sur les motifs de tant de générosité, et les nouveaux arrivants ont fait l’objet de menaces. Mais, un jour, un habitant du lac a été sauvé de la noyade par un habitant de la colline et ils ont réalisé que la cohabitation serait peut-être possible, après tout. »

Mme Noma finit son verre d’eau, et remarqua le regard non convaincu d’Adrien.

« Les tensions entre les deux côtés persistent encore aujourd’hui, comme tu as dû t’en rendre compte, mais j’ai espoir qu’un jour on cohabite tous dans la paix et l’harmonie. »

Mme Noma sourit. Elle avait décidément une grande confiance dans les gens.

« Il y a une chose que je ne comprends pas », dit Adrien, qui prit la parole. « Après ce que vous avez vécu, pourquoi vous avez décidé de rester dans cette ville et ce Centre remplis de si mauvais souvenirs ? »

« Parce que j’ai choisi de me souvenir des bons côtés de cette ville… la ville dans laquelle ma mère croyait. » Elle sourit devant le regard confus d’Adrien. « Je ne m’attends pas à ce que tu comprennes, Adrien. Mais, ce Centre était l’endroit où je me sentais… et où je me sens encore… le plus chez moi. L’établissement avait été délaissé depuis ce jour-là, donc il ne m’a pas été difficile d’en devenir propriétaire. J’ai alors remis le Centre en état, et j’ai décidé d’en faire un Centre de Convalescence… une façon d’aider les gens à se reconstruire… »

« Cela n’explique pas pourquoi M. Lacour était là ce soir », lança Adrien, les questions fusant dans sa tête.

A ce moment-là, des bruits se firent entendre dans la cour du Centre. Mme Noma et Adrien aperçurent une ombre passer devant l’une des fenêtres. Effrayés, ils se levèrent tous les deux et Mme Noma décrocha le téléphone pour appeler le Shérif.

Il débarqua quelques minutes plus tard et fit un tour des lieux. Mme Noma le fit entrer.

« Bonsoir Madame », dit-il, poliment. « Quiconque était là ce soir n’est définitivement plus là. »

« Merci, Jérôme », dit Mme Noma. « J’ai dû voir une ombre. Vous savez avec ma vue, il est difficile de savoir des fois. »

« Oui. Ne vous inquiétez pas, je… », reprit le Shérif, dont le regard se posa sur Adrien.

« Qu’est-ce que tu fais ici, Gautier, au milieu de la nuit ? »

Adrien n’eut pas le temps de répondre, que Mme Noma intervint.

« On discutait et on n’a pas vu le temps passer. » Elle regarda sa montre et feignit la surprise. « Oh, vous avez raison Jérôme. Il se fait tard. Ramenez Adrien chez lui, je vous prie. »

« Oui, je comprends. Il n’y a pas de problème », dit le Shérif, qui faisait preuve d’une amabilité qu’Adrien ne lui pensait pas capable. « Et verrouillez bien la porte derrière nous », ajouta-t-il.

Mme Noma le remercia chaleureusement et referma la porte derrière eux.

Une fois dehors, le Shérif lança un regard suspicieux à Adrien, et il retrouva sa mauvaise humeur habituelle.

« Qu’est-ce que tu faisais vraiment là-bas à cette heure-ci ? »

« Comme elle vous l’a dit, on n’a pas vu le temps passer », mentit Adrien, mal à l’aise.

Le Shérif soutint le regard d’Adrien qui ne cligna pas des yeux. Le Shérif finit par abandonner et baissa son regard. Il laissa Adrien devant la porte de sa maison, en lui rappelant qu’il n’était pas prudent de sortir aussi tard la nuit.

Adrien remercia le Shérif, puis rentra chez lui, en poussant un soupir de soulagement.

« Où étais-tu ? » lança la voix de Philip, dans l’obscurité.

Philip les avait entendu arriver et s’était posté face à la porte pour avoir des explications sur les ballades nocturnes de son fils.

Adrien était encore plongé dans ses pensées et se demandait ce que Mme Noma n’avait pas eu le temps de lui dire.

« Juste au Centre de Convalescence », lança Adrien, en se dirigeant vers sa chambre.

« Pas si vite, Adrien ! Je croyais qu’on s’était mis d’accord que l’on finissait l’année scolaire ici à condition que tu sois prudent et que je sache où tu es. »

« Oui, je sais. Je suis désolé. Ça ne se reproduira plus. »

« La prochaine fois, passe-moi un coup de fil si tu es retenu quelque part, d’accord ? »

« Ok. Bonne nuit, papa. »

« Bonne nuit, fiston. »

Adrien se rendit sans sa chambre, et se coucha. Malgré l’heure tardive, il eut beaucoup de mal à s’endormir. Lorsqu’il trouva enfin le sommeil, il rêva des événements contés par Mme Noma, et se réveilla, tout transpirant.

Il se leva et se rendit dans la salle de bain. Il se passa de l’eau sur le visage. Lorsqu’il releva la tête, le miroir refléta les deux cernes qui étaient apparues sur son visage.

Conscient qu’il n’arriverait probablement pas à retrouver le sommeil tant qu’il ne saurait pas exactement tout ce qui se passait dans cette ville, il décida de se rendre au Centre de Convalescence à la première heure.

*****

Le lendemain, Adrien se leva à l’aube. Il était impatient de connaître toute l’histoire du Centre, bien qu’un peu anxieux de découvrir la vérité.

Il prit son petit déjeuner avec son père, sans lui donner de détails sur le programme de sa journée, afin de ne pas l’inquiéter d’avantage.

Il savait que son père ne verrait pas d’un bon œil qu’il se mêle ainsi des histoires de la ville après ce qui lui était arrivé. Mais, cela était une raison de plus pour Adrien de comprendre enfin ce qui se passait vraiment à Boidelou.

Il souhaita une bonne journée à son père, et se rendit directement au Centre. Durant le trajet, il ne put se débarrasser d’un mauvais pressentiment que quelque chose n’allait pas. Il accéléra le pas, espérant que rien ne s’était produit après son départ.

Arrivé devant le portail, il s’étonna de le trouver fermé. Interpelé, il entreprit d’escalader le muret, et se retrouva dans la cour. Il fut tout de suite frappé par l’absence des jeunes. Il leva alors la tête vers la fenêtre de Mme Noma et s’étonna de ne pas y voir de lumière, elle qui était toujours très matinale, souhaitant se réveiller avant les enfants.

Adrien se rendit vers la porte principale du Centre et celle-ci s’ouvrit sans effort. Il aperçut alors une lumière provenant de la cuisine et se précipita à l’intérieur. Tous les pensionnaires étaient regroupés dans la cuisine, et semblaient perdus en l’absence de Mme Noma. Seul Sarah semblait imperturbable, préparant le petit déjeuner.

« Salut », dit Adrien. « Où est Mme Noma ? »

Personne ne répondit. Adrien aperçut un jeune assis sur une chaise, balançant sa tête d’avant en arrière, en répétant la même phrase inaudible en boucle.

Adrien s’avança alors vers Sarah.

« Sarah ? Est-ce que tu sais où est Mme Noma ? »

Sarah s’arrêta enfin, et regarda Adrien.

« Elle est partie », dit-elle, simplement.

« Où ça ? »

Sarah haussa les épaules et sortit du jus d’orange du frigo. Réalisant qu’il n’en saurait pas plus, Adrien quitta le Centre et sortit son téléphone.

Une vingtaine de minutes plus tard, Mlle Montant arriva, inquiète.

«  Salut Adrien, qu’est-ce qui se passe ? »

« Mme Noma a disparu », dit Adrien. Les pensionnaires sont tous seuls. »

Mlle Montant sentit la peur dans la voix d’Adrien, et tenta de le rassurer.

« Je suis sûre qu’elle va bien, ne t’en fais pas. Elle va revenir. »

Adrien ne se sentit guère rassuré.

« Rentre chez toi, Adrien. Je vais m’occuper du Centre en attendant. »

Ne sachant pas quoi faire d’autre, il se résigna et rentra chez lui.

*****

Adrien passa l’après-midi à s’inquiéter. Il resta chez lui dans son garage pour tenter en vain de s’occuper l’esprit en travaillant du bois.

Philip réalisa l’agitation inhabituelle d’Adrien et vint le trouver.

« Adrien, qu’est-ce qui se passe ? »

Adrien regarda son père et ne parvint pas à lui cacher la vérité plus longtemps.

« Mme Noma a disparu », répondit Adrien.

« Disparue ? Tu es sûr ? »

« Oui. Ça ne lui ressemble pas d’être absente comme ça. » Sa voix trahissait son inquiétude. « Papa, je crois qu’il lui est arrivé quelque chose. »

« Qu’est-ce que tu racontes ?! Tout le monde aime Mme Noma. Personne ne lui ferait du mal. »

« Je n’en suis pas si sûr… »

Adrien entreprit alors de lui raconter les événements de la veille, depuis la dispute avec M. Lacour jusqu’à l’ombre d’une personne en-dehors du Centre. Philip fut dans un premier temps outré qu’Adrien ne lui ait pas tout raconté tout de suite, mais devant l’angoisse de son fils, il se contenta de le réconforter.

A la tombée de la nuit, Adrien n’avait toujours pas eu de nouvelle de Mme Noma. Il appela Mlle Montant qui lui dit qu’elle avait contacté le Shérif pour le prévenir et qu’elle resterait au Centre cette nuit, en attendant que Mme Noma revienne.

Ne voulant pas penser à cela toute la soirée, Adrien appela Chloé et lui demanda de le rejoindre au cimetière, l’endroit étant habituellement non surveillé.

Il prévint son père qu’il sortait faire un tour, et il se rendit au cimetière.

L’endroit était désert. Adrien fit quelques mètres et s’assit au pied d’un arbre. Il aperçut alors la louve blanche qui s’avança jusqu’à lui. Adrien lui sourit. La louve blanche s’allongea alors à côté de lui.

Ils restèrent ainsi quelques minutes, sans bouger, sa présence suffisant à l’apaiser. Mis à l’aise, Adrien sentait qu’il pouvait tout lui dire. Il commença par lui parler de ses inquiétudes à propos de la disparition de Mme Noma et sans s’en rendre compte, il se mit à lui parler de son père, de ses nombreux déménagements, et de sa mère.

Durant tout ce temps, la louve blanche resta allongée paisiblement, à côté de lui. Lorsqu’il eut fini de raconter sa vie, Adrien sentit un poids le quitter. Il s’allongea alors sur l’herbe aux côtés de la louve blanche et ne dit plus un mot.

« Adrien. »

Au son de cette voix, Adrien se releva en même temps que la louve blanche. Chloé, les yeux remplis d’incompréhension, se tenait devant eux.