« Boidelou : la lignée des lacour », Chapitre 14 – Sarah   

Chapitre 14 – Sarah

« Chloé. » Les yeux d’Adrien firent des allers retours entre Chloé et la louve blanche. « Je… Je croyais que… »

« Qu’est-ce que… », bégaya Chloé.

Adrien ne savait pas quoi dire. Il s’approcha de Chloé, mais les mots lui manquèrent. Il voulait tant lui expliquer ce qui se passait, mais il avait lui-même du mal à comprendre.

Ils se tournèrent tous les deux vers la louve blanche qui était restée figée. Sentant les regards fixés sur elle, la louve retrouva sa forme humaine sous les yeux ébahis d’Adrien et Chloé.

A l’endroit où se trouvait la louve blanche quelques instants auparavant, une jeune fille au regard confus se tenait désormais.

« Sarah », murmura Adrien, sous le choc.

Sarah releva les yeux et croisa le regard d’Adrien. Sa bouche bougea comme si elle allait se mettre à parler, mais aucun son n’en sortit. Elle se métamorphosa en louve à nouveau, et s’enfuit en courant.

Chloé, se tourna alors vers Adrien, attendant une explication à ce à quoi elle venait d’assister.

« Je… Je suis désolé. Je ne savais pas », dit Adrien.

Il resta immobile, cherchant des yeux un indice qui lui indiquerait ce qu’il était censé faire maintenant. Il s’approcha de Chloé qui fit un pas en arrière.

« Je… j’ai besoin de m’éclaircir les idées », dit-elle.

Elle se changea en louve à son tour, et disparut au loin.

« Eh, c’est pas cool. Je ne peux pas faire ça, moi ! », s’écria Adrien, alors qu’elles étaient déjà toutes les deux hors de vue.

Adrien se mit à courir, mais ne parvint pas à rattraper Chloé. Il suivit la direction qu’elle avait empruntée et se retrouva devant le Centre de Convalescence.

Arrivé devant le portail, Adrien s’arrêta quelques minutes. Les pensées se bousculèrent dans sa tête. Il avait assimilé un grand nombre d’informations durant les dernières quarante-huit heures et il avait l’impression que sa tête allait exploser.

« La légende de Boidelou… la disparition de Mme Noma… Chloé… et Sarah… Sarah », pensa Adrien. « Comment j’ai pu ne pas m’en rendre compte ? »

Adrien inspira un grand coup, puis pénétra dans la cour du Centre, d’un pas déterminé, pensant que plus rien ne pourrait le surprendre. Il fit quelques pas et s’arrêta net.

« Bonsoir Adrien. Je t’attendais », dit Mme Noma.

*****

Une fois le choc passé, Adrien s’approcha de Mme Noma et sourit, soulagé de voir qu’elle allait bien.

« Je suis désolée, Adrien. Je ne voulais pas t’inquiéter », reprit-elle. « Suis-moi, on a une conversation à terminer. »

Adrien envoya un message à son père lui indiquant que Mme Noma était revenue au Centre et qu’il rentrerait un peu plus tard que prévu. Il suivit ensuite Mme Noma à l’intérieur, et tous deux se rendirent au salon.

Chloé s’y trouvait déjà, assise confortablement dans un fauteuil. Adrien s’avança doucement, et prit place sur le canapé d’à côté. Mme Noma s’assit alors sur son fauteuil habituel.

« Sarah va bien. Elle est montée dans sa chambre », dit Mme Noma, d’une voix posée. « Je suppose que c’est pour cela que vous êtes tous les deux là. »

Les deux jeunes se lancèrent des regards, se demandant ce qui se passait.

« Il est important que ce que vous avez vu ce soir et ce que je vais vous dire maintenant ne quitte pas cette pièce… vous me comprenez ? »

Adrien et Chloé acquiescèrent tous les deux de la tête, encore plus intrigués.

« Sarah est une jeune fille spéciale, vous savez. Je l’ai su depuis le premier jour où elle a rejoint le Centre. Elle avait environ 2 ans. Mais, j’ai tout de suite vu dans ses yeux qu’elle était différente des autres enfants qui m’ont été confiés. Elle n’avait pas le même regard. »

Adrien se souvint alors de son premier jour au Centre de Convalescence et comprit ce que Mme Noma voulait dire. Il sortit de ses pensées et réalisa que le visage de Mme Noma s’était illuminé lorsqu’elle s’était mise à parler de Sarah.

« Sarah a été la vie de cet établissement », reprit Mme Noma. « Elle m’a donné espoir que ce que je faisais avait un sens. Toujours souriante et prête à aider et consoler les autres enfants. » Le sourire de Mme Noma disparut. « Alors quand Monsieur Lacour est passé me voir pour me dire qu’il allait changer Sarah d’établissement maintenant qu’elle était grande, et qu’il ne voyait donc plus d’intérêt de garder le Centre ouvert, j’ai paniqué, et je suis partie. »

« Mais, je ne comprends pas », l’interrompit Adrien. « Vous êtes propriétaire du Centre, il ne peut pas le fermer comme ça ! »

« L’établissement est à moi, mais c’est grâce à Monsieur Lacour qu’il fonctionne. Il en est le principal investisseur. »

« Comment Monsieur Lacour peut décider du sort de Sarah comme ça ? », intervint Chloé, qui avait tout suivi en silence.

Mme Noma reprit sa respiration et regarda les deux jeunes.

« Parce que c’est son père. »

La surprise marqua le visage d’Adrien et de Chloé.

« Je ne comprends pas… Si Sarah est une Lacour, pourquoi m’avez-vous demandé de rester ? Qu’est-ce que je viens faire dans l’histoire ? C’est à Kévin que vous devriez parler… »

Chloé se leva d’un bond et s’apprêta à partir, mais Mme Noma la retint.

« Chloé, assieds-toi, s’il te plaît. Il est temps que tu connaisses la vérité. »

Chloé retourna à sa place, angoissée par ce que Mme Noma allait lui révéler. Mme Noma se releva alors et se dirigea vers un cadre qui était fixé au mur. Elle le décrocha et le regarda quelques minutes, avant de le poser sur la table se trouvant devant Chloé et Adrien.

Sur la plaque, ils purent lire « Centre de Convalescence de Boidelou ». Ne comprenant toujours pas où elle voulait en venir, ils tendirent leurs deux oreilles.

« Comme je te l’ai raconté Adrien, lorsque j’ai rouvert cet établissement, mon but était d’en faire un Centre de Convalescence… » Elle reprit sa place dans le fauteuil. « Mais, je n’avais pas pris en compte le fait que les habitants ne partageraient pas mon enthousiasme à donner une seconde vie à ce lieu qui avait été témoin de telles horreurs… Personne n’osait y mettre les pieds. J’étais alors sur le point de fermer l’établissement à nouveau… »

Les mains de Mme Noma se crispèrent sur son fauteuil, et Adrien sentit que sa voix s’était remplie de tristesse.

« Un matin », reprit Mme Noma. « Une mère est venue me trouver, en pleurs, avec une petite fille dans les bras. Elle m’a alors supplié de m’occuper de sa fille… Sarah… car elle avait peur que son mari ne s’en prenne à l’enfant. » Le regard de Mme Noma se tourna alors vers Chloé. « Chloé, cette femme, c’était ta mère. »

« Noooon… Vous devez vous tromper. » Chloé secoua sa tête, perdue. « Ma mère me l’aurait dit. Je… Ce n’est pas possible. »

« Je suis désolée, Chloé. Mais, c’est la vérité. »

« Pour-quoi ? Ppp-ourquoi me le dire que maintenant ? », bafouilla-t-elle.

« Parce que j’avais fait une promesse et que jusqu’à aujourd’hui, je n’avais pas eu le courage de la rompre. Mais, les secrets m’ont rongée trop longtemps. Je ne peux pas vivre dans la culpabilité plus longtemps. »

Le regard de Mme Noma s’assombrit. Chloé se leva et quitta la pièce précipitamment. Adrien la regarda partir, ne sachant pas quoi dire ou faire. Il resta assis, et se demanda s’il n’était pas en train de rêver.

« Que vont devenir les autres pensionnaires si le Centre ferme ? », lança Adrien, qui essayait d’y voir plus clair.

« Euh… Je suppose qu’ils seront probablement transférés dans un autre établissement hors de Boidelou. »

« Comme Sarah… »

« Oui. »

« Comment des parents peuvent abandonner leurs enfants comme ça ? », s’indigna Adrien.

Mme Noma se leva et s’assit à côté d’Adrien. Elle lui prit la main.

« Ils étaient jeunes. Ils ne comprenaient pas ce qui leur arrivait… », dit-elle, de sa voix redevenue douce, mais remplie de tristesse. « Lorsque les loups-garous se sont installés sur la colline, ils ont rapidement compris qu’ils étaient nettement surpassés en nombre par les habitants du lac et que s’ils souhaitaient survivre, il leur faudrait rester entre eux. »

Adrien sentit la main de Mme Noma se crisper à nouveau.

« C’est comme ça que sont apparus les mariages arrangés », reprit-elle. « Ils pensaient que cela garantirait une descendance de loups-garous… Mais, comme je l’ai dit, ils n’étaient pas nombreux… Leurs enfants se sont donc mariés entre eux à leur tour. » Elle marqua une pause devant le regard horrifié d’Adrien qui était en train de comprendre. « Les enfants de ces unions forcées… »

« Se sont retrouvés au Centre », conclue Adrien, en voyant que Mme Noma n’arrivait pas à finir sa phrase.

« Oui », confirma-t-elle d’une petite voix.

*****

Déboussolée, Chloé se précipita hors du Centre, et courut jusqu’à chez elle. Sa mère était assise dans le salon, une tasse de tisane dans la main. Lorsque Chloé dévala devant elle, Mme Montaisson lui lança un regard furieux.

« C’est à cette heure-ci que tu rentres ? », dit Mme Montaisson, en colère. « Où étais-tu ? J’ai appelé Kévin et Agathe et ils m’ont dit qu’ils ne savaient pas où t’étais. »

« J’étais au Centre de Convalescence », dit Chloé, qui regarda sa mère dans les yeux, afin d’essayer de comprendre ce qu’elle venait d’apprendre.

« Pourquoi tu ne m’as jamais rien dit, maman ? »

« Rien dit sur quoi ? Qu’est-ce qui te prend ? »

« Sarah, maman. Pourquoi tu ne m’as pas jamais dit pour Sarah ? »

En entendant prononcer ce nom, Mme Montaisson lâcha sa tasse qui se brisa par terre, déversant son contenu sur le tapis.

« Qui… qui t’as raconté ? », demanda-t-elle, en rassemblant de sa main les débris de sa tasse.

« Ça n’a pas d’importance… Comment t’as pu faire une chose pareille ? A Sarah… à cette famille ! »

« J’ai fait ce que j’ai jugé bon à ce moment-là. Tu ne sais pas ce que j’ai enduré, Chloé. Ça n’a pas été facile pour moi. »

« Et Sarah ? Tu crois que ça a été facile pour elle ? »

« Au moins elle est vivante, et en bonne santé ! », rétorqua Mme Montaisson, qui s’était mise à crier. « C’était la meilleure solution pour tout le monde… la seule solution… »

« Je ne crois pas, non ! » Chloé s’approcha de sa mère pour qu’elle puisse voir sa détermination. « Demain matin, on la ramène à la maison, ou bien c’est moi qui m’en vais. »

Après son ultimatum, Chloé sentit un poids se dissiper de ses épaules, et elle s’apprêta à monter se coucher.

« Tu ne peux pas partir, Chloé. Sinon, on ne reverra jamais Sarah », dit Mme Montaisson, dont la voix se mit à trembler.

« Pourquoi ça ? », demanda Chloé, qui revint sur ses pas.

« Parce que c’était la condition pour que Sarah soit épargnée », sanglota Mme Montaisson. « Lorsque ton père s’est rendu compte que Sarah ne lui ressemblait pas, il m’a menacée. A l’époque, les affaires n’allaient pas fort pour ton père et il avait besoin de l’aide des Lacour pour s’en sortir. Il m’a alors demandé d’arranger tes fiançailles avec Kévin en échange de la vie de Sarah. » Mme Montaisson s’avança vers Chloé. « Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? »

Chloé descendit des marches, les yeux humides.

« Tu t’entends bien avec Kévin, ce n’est pas si terrible », reprit Mme Montaisson. « Moi, je n’ai jamais eu le droit de parler à d’autres garçons que ton père jusqu’au mariage », ajouta-t-elle, d’une petite voix.

« Ça n’excuse pas ce que tu as fait », dit Chloé, d’un ton sec, avant de remonter les marches et de s’enfermer dans sa chambre.

« Chloé ! », l’implora sa mère. « Chloéééééé… »

Mme Montaisson s’effondra sur le canapé, en sanglots.

*****

Le lendemain, Chloé se leva très tôt pour éviter de croiser ses parents. Elle traîna un peu dans la forêt, en attendant que le jour se lève, puis elle se rendit directement au Centre de Convalescence.

Elle croisa Adrien qui errait devant le portail, hésitant à entrer. Tous deux mal à l’aise depuis les événements de la veille, ne savaient pas par où commencer.

« Je crois qu’il vaut mieux que l’on arrête de se voir », sortit brusquement Chloé.

« Mais… je… pourquoi ? »

« Je dois m’occuper de ma famille », répondit-elle, en évitant son regard.

Elle posa un baiser sur sa joue et pénétra dans le Centre.

« Au revoir, Adrien. »

La conversation se déroula tellement vite, qu’Adrien n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Le cœur serré, il se résigna à laisser un peu de temps à Chloé pour résoudre ses histoires de famille, et n’étant plus d’humeur à voir des gens, il rentra chez lui.

Pendant ce temps, Chloé traversa la cour et se rendit directement à l’intérieur du Centre, la porte étant entre-ouverte. Elle suivit le son des voix jusqu’à la cuisine où Sarah préparait des toasts avec Mme Noma.

Le visage de Chloé s’illumina à la vue de Sarah. Mme Noma aperçut Chloé et s’esquiva de la cuisine, et posa sa main sur l’épaule de Chloé en passant. Cette dernière respira profondément, puis s’approcha de Sarah.

« Salut Sarah. Je ne sais pas si tu te souviens de moi, mais… »

« Chloé », l’interrompit Sarah, qui continua de tartiner les toasts.

Chloé sourit.

« Oui. Je peux t’aider ? »

Sarah acquiesça. Chloé attrapa un couteau et se mit à tartiner. Chloé l’aida ensuite à transporter les verres de jus de fruits jusqu’à la table à manger où se trouvaient les autres jeunes, et elle s’assit avec eux.

Alors que tout le monde dégustait son petit déjeuner, Chloé observa Sarah qui ne disait pas un mot, mais qui souriait de bon cœur.

Chloé aida ensuite Mme Noma à débarrasser et retrouva Sarah dans le salon, en train de dessiner sur son chevalet. Chloé fut émue par le talent de Sarah.

Elle s’assit sur une chaise à côté de Sarah et la regarda dessiner, en silence. Sarah se leva et ouvrit un tiroir. Elle en retira délicatement un dessin qu’elle tendit à Chloé, avant de se replonger dans son dessin suivant.

Chloé regarda le dessin et reconnut son salon. A l’intérieur, on pouvait la retrouver en compagnie de ses parents et de son frère. Chloé regarda le dessin de plus près et remarqua que le visage de Sarah pouvait être vu à travers la fenêtre fermée.

Chloé tourna alors les yeux vers Sarah, qui se remplirent de larmes. Elle s’approcha d’elle et l’enveloppa de ses deux bras.

« Tu ne seras plus jamais seule, Sarah. Je te le promets. »