« Boidelou : la lignée des lacour », Chapitre 15 – Le choix   

Chapitre 15 – Le choix

Isolée dans sa chambre, Agathe faisait nerveusement tourner l’alliance dans sa main. Le jour du mariage était arrivé. Son mariage.

Habituée à tout faire par elle-même, Agathe avait insisté pour que personne ne la dérange avant la cérémonie, et connaissant son caractère, tout le monde s’était plié à ses exigences sans se poser de questions.

Agathe enfila sa longue robe blanche qui lui sied parfaitement. Elle releva les yeux vers la glace afin de s’assurer que la robe ne présentait aucun défaut. Elle resta figée d’étonnement à la vue de son reflet.

Ses longs cheveux noirs attachés de manière stricte et impeccables contrastaient merveilleusement bien avec la coupure nette de sa robe. Mais, elle ne se reconnut pas. 

Ce jour avait été planifié depuis ses douze ans. Mais, maintenant qu’elle se trouvait dans cette robe avec cette coiffure, tout lui sembla plus réel. Elle ne put empêcher ce sentiment de ne pas être entièrement préparée.

Elle se leva et se dirigea vers une photo où elle se trouvait en compagnie de son grand-père, le jour de ses douze ans. Elle observa son faux sourire et se rappela les événements de la journée.

C’était le dernier anniversaire qu’elle avait fêté avec son père, et elle s’en souvenait comme si c’était hier. Ses parents lui avaient organisé un petit goûter d’anniversaire en compagnie des Lacour et des Montaisson.

Son père avait amené le gâteau d’anniversaire sur la table, et Agathe en avait soufflé les bougies. Elle riait gaiement avec Chloé et Kévin et tout lui semblait sans importance.

Son grand-père était alors arrivé et lui avait agrippé le bras devant tout le monde. Il l’avait ensuite trainé hors de la maison, où il l’avait enfin relâchée.

« Il est temps, Agathe. »

Agathe était restée immobile, ne comprenant pas ce qu’il voulait.

« Agathe, change-toi ! »

Pétrifiée, Agathe était en larmes, et se tenait le bras de douleur. Indigné, M. Argenteuil ne se laissa pas attendrir.

« Les Argenteuil ne pleurent pas, Agathe. »

M. Solmier était alors arrivé et avait prise Agathe dans ses bras pour la consoler. Il s’était ensuite adressé à son beau-père, sur un ton révolté.

« C’est peut-être une bonne chose alors qu’elle soit une Solmier. »

M. Solmier s’était alors tourné vers M. Argenteuil et l’avait menacé du regard. Ce dernier s’était alors tourné vers Agathe et lui avait lancé un regard de déception qui n’avait jamais quitté ses yeux depuis.

« Tu es faible, Agathe. J’aurais dû me douter que tu finirais comme ton père… une simple HUMAINE. »

Une semaine après son anniversaire, Agathe avait réussi sa première transformation en loup-garou, la rendant enfin « digne » de se fiancer à Fabien Lacour. Mais, elle ne parvint jamais à oublier le tel regard de dédain que lui avait lancé son grand-père.

*****

Dans la salle à manger, Chloé s’assurait que tous les préparatifs du mariage de sa meilleure amie se déroulaient sans problème.

Alors qu’elle arrangeait les ornements de table de sa main, Chloé prit conscience que sa meilleure amie était sur le point de se marier. Les choses n’allaient dorénavant plus être comme avant. Elles resteraient bien sûr voisines, mais Agathe allait désormais avoir d’autres priorités que d’aller faire un tour en forêt ou à Pile ou Face, quand bon il lui semblerait.

Chloé avait l’impression que tout son univers était en train de changer et qu’elle ne pouvait rien faire pour l’arrêter. La seule chose sur laquelle elle avait réussi à reprendre le contrôle était sa relation avec Sarah.

Elle essayait de passer le maximum de son temps libre avec elle afin d’essayer de la connaître, mais elle réalisa vite qu’elle ne pourrait jamais rattraper tout le temps perdu. Et Chloé était triste à l’idée qu’elle ne serait peut-être jamais aussi proche de sa propre sœur, qu’elle ne l’était de Kévin et d’Agathe.

Elle s’accrocha donc au peu de souvenirs d’enfance refoulés qui avaient refaits surface depuis qu’elle avait appris l’existence de Sarah. L’un de ses souvenirs coïncidait avec la première fois où elle avait parlé avec Agathe.

Chloé plia les serviettes de tables et se souvint de ce jour-là. Elle avait à peine quatre ans et elle jouait aux poupées avec Sarah dans le salon. Sa mère avait alors dévalé dans la pièce et avait pris Sarah par la main.

« Dis au-revoir à ta petite sœur, Chloé. »

Chloé avait fait un bisou sur la joue de sa petite sœur et était retournée jouer.

« Où va Sarah, maman ? »

« Sarah va habiter avec une autre famille pour quelques temps. »

« Pourquoi ? »

Mme Montaisson n’avait jamais répondu à cette question avant que Chloé la confronte. Elle avait pris Sarah dans les bras, en pleurant, et l’avait emmenée.

Chloé était alors sortie, trainant sa poupée par le bras, et avait croisé Agathe qui jouait dans l’herbe, avec une dinette.

« Bonjour, comment tu t’appelles ? Moi, c’est Agathe. »

« Chloé. Et ma poupée s’appelle Sarah, comme ma petite sœur. »

Chloé avait assis sa poupée face à la dinette.

« T’as une sœur, toi ? », lui avait-elle demandé.

Agathe avait fait signe que non de la tête, et Chloé lui avait alors sourit.

« Je peux être ta sœur aussi, si tu veux. »

*****

N’étant pas impliqué dans les festivités de la colline, Adrien avait profité du weekend pour aller faire un tour hors de la ville avec son père.

Voyant l’air préoccupé d’Adrien durant les derniers jours, Philip s’était dit qu’une virée en voiture entre père et fils lui ferait le plus grand bien. Adrien avait accepté volontiers, souhaitant s’échapper de ses soucis l’espace de quelques jours.

Lorsqu’ils arrivèrent dans la ville voisine, Adrien fut surpris de voir que son père ne s’y arrêtait pas.

« Eh, c’était là ! T’as raté la sortie », lança Adrien, qui tourna la tête. « Où est-ce que tu vas ? »

« C’est une surprise », répondit Philip, mystérieux.

Ils roulèrent encore pendant plusieurs heures. Epuisé, Adrien finit par s’endormir, bercé par la voiture. Ce n’est que lorsque Philip arrêta le moteur de la voiture, qu’Adrien se réveilla enfin.

Il ouvrit les yeux et regarda autour de lui. L’endroit lui semblait familier. Ils descendirent de la voiture et sortirent leurs sacs du coffre. Adrien suivit son père dans l’hôtel. Pendant que son père récupérait les clés de la chambre, Adrien jeta un œil curieux aux prospectus touristiques de la région disposés sur le comptoir. Ses yeux s’écarquillèrent. Il tourna la tête vers son père qui lui sourit.

«  Eh oui ! Retour aux sources », dit Philip, amusé.

Cela faisait cinq ans qu’Adrien n’avait pas remis les pieds dans cette ville. La ville où il avait grandi. La ville où il avait vu sa mère pour la dernière fois.

Ils montèrent se coucher. Mais, Adrien mit du temps à s’endormir, savourant la sensation d’être enfin rentré chez lui.

*****

Agathe pouvait entendre les bruits de préparation venant d’en bas. Sa respiration devint plus rapide et saccadée.

« C’est normal d’être nerveuse avant son mariage », pensa-t-elle, en essayant de se calmer.

Elle attrapa alors une petite clé, cachée dans une boîte de rubans, et l’utilisa pour ouvrir l’un des tiroirs de son bureau.

Elle en retira une photo qu’elle n’avait pas regardée depuis de nombreuses années. Pour une raison qu’elle ignorait, elle n’avait jamais réussi à s’en séparer. C’était une photo du mariage de ses parents.

Agathe tint la photo de ses mains tremblantes. C’était la seule photo qui lui restait de son père. Après sa mort, la maison avait été vidée de tout souvenir de lui. Désormais, c’était à peine s’il avait existé. Toute mention de lui, ne serait-ce que son nom, avait été bannie de ces murs sur les ordres de son grand-père.

Agathe fixa des yeux la photo. Elle ne se souvenait pas avoir vu sa mère sourire autant que sur la photo. Ils avaient l’air tellement heureux. Agathe se demanda ce qu’il avait pu se passer pour que son père court à sa perte ainsi du jour au lendemain, sans explication.

Agathe s’approcha de la fenêtre et son regard se perdit dans l’horizon. Elle se repassa en boucle la conversation qu’elle avait eue la veille avec sa mère.

Prise de doutes soudains sur son mariage, Agathe en avait fait part à sa mère. Cette dernière l’avait alors rassurée, en lui disant qu’elle avait elle-même ressenti ces peurs avant le sien. Agathe s’était alors approchée de sa mère et lui avait posé une question qui la tracassait depuis un moment.

« Maman, pourquoi est-ce que tu as épousé mon père à l’encontre de l’avis de grand-père ? »

Mme Solmier s’était alors figée, surprise de la question.

« Parce que j’étais jeune, Agathe. Je croyais que je savais mieux que mon père ce qui était le mieux pour moi… »

« Comment il était quand tu l’as rencontré ? »

Agathe avait réalisé que la question avait mis sa mère mal à l’aise, lorsqu’elle se mit à s’agiter nerveusement et à parler très vite.

« Ecoute Agathe, tout ça c’est du passé. Focalise-toi sur l’avenir. Demain, tu vas te marier. »

« Me marier. », pensa Agathe, qui tourna brusquement les yeux de la fenêtre.

Agathe se plia en deux, la respiration coupée. Elle chercha des mains un appui, et s’accrocha au rebord de la fenêtre. L’air qui s’en dégageait ne l’aida que faiblement.

Elle défit les attaches de ses cheveux qui retombèrent sur ses épaules. Elle passa ensuite sa tête à travers la fenêtre et prit une grande inspiration. Mais, son battement de cœur continua de s’accélérer. Pieds nus, elle enjamba alors la fenêtre, en soulevant sa robe, et sauta.

Durant le saut, elle se changea en louve et atterrit sur ses pattes. Elle se mit alors à courir et à courir, sans se retourner. Elle ne pouvait pas revenir en arrière.

Elle ne s’arrêta qu’une fois arrivée au cimetière, et reprit sa forme humaine. Le bas de sa robe se noircit au contact de la terre. Mais, oubliant la tenue qu’elle revêtait, Agathe s’assit au pied de la tombe de son père à la recherche de réponses.

Elle ferma les yeux et respira profondément. Sa respiration s’était calmée. Ses cheveux, bercés par le vent, vinrent fouetter son visage. Mais cela lui importait peu. A cet instant précis, elle se sentait libre… libérée du mariage… et libérée de ses responsabilités.

« Une mariée arpentant un cimetière, c’est quelque chose que l’on ne voit pas tous les jours. »

Agathe se retourna et vit Damien qui s’avançait près d’elle.

« Future mariée », le rectifia Agathe.

« Y’a une différence ? Je croyais que vous étiez tous mariés au berceau. »

« Fiancés serait plus juste. Et oui cela fait une différence. Les fiançailles nous sont imposées. Mais, le mariage c’est un choix. » Elle marqua une pause. « Qu’est-ce que tu fais là ? »

« Je pense que vu ta tenue, ce serait plutôt à moi de te poser la question. »

Agathe baissa les yeux sur sa robe.

« C’est vrai. Je n’aurais pas dû venir. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je ne sais plus ce que je fais. »

« Peut-être qu’au contraire, tu réalises enfin ce que tu fais », dit Adrien.

« Je ne suis pas censée remettre en question la décision de mon grand-père. Il sait ce qui est bon pour moi. »

« Est-ce que c’est ce que tu penses vraiment ? »

« Oui. »

« Alors pourquoi est-ce que tu continues de venir sur la tombe de ton père ? »

« Je… Je ne sais pas. »

Le regard de Damien s’assombrit.

« Et moi, je pense que tu appartiens plus au lac que tu ne veux l’admettre. »

« Jamais ! »

« Ton père appartenait bien au lac… »

« Et ça l’a tué ! »

« Non, c’est un loup-garou qui l’a tué…. comme celui qui a tué ma mère ! »

Agathe allait répliquer, mais s’arrêta net. La phrase de Damien la heurta de plein fouet. Durant toutes ces années, son grand-père lui avait répété combien son père avait été tué par sa propre faiblesse à vouloir être comme les habitants de la colline, qu’elle ne s’était jamais posé la question de savoir qui avait finalement accepté de le transformer.

Agathe baissa la tête, épuisée. Son père avait été trahis par l’un des siens… l’un des SIENS. Ces mots résonnèrent dans sa tête, et le regard d’Agathe se perdit au loin. Son monde et ses croyances venaient de s’écrouler en un instant.

*****

Chloé monta les marches, et frappa à la porte d’Agathe. N’entendant pas de réponse, elle renouvela l’opération plusieurs fois. Elle finit par ouvrir la porte. La chambre était vide. Chloé s’avança vers la fenêtre ouverte, et la referma.

Elle ressortit en courant, et signala à Mme Solmier et à son père qu’Agathe avait disparu. Enragé, M. Argenteuil se précipita à l’étage pour chercher Agathe, puis redescendit en courant.

« Qui a vu Agathe pour la dernière fois ? »

Tout le monde haussa les épaules. M. Argenteuil courut dans toutes les pièces à la recherche de sa petite-fille. Mais, elle ne se trouvait plus dans la maison. Il s’élança alors dans la forêt à sa recherche, tandis que Mme Solmier se rendait chez les Lacour pour leur annoncer que le mariage était annulé.

Lorsqu’il apprit la nouvelle, Fabien, furieux, se leva d’un bond, et ôta sa veste de costume qu’il jeta sur une chaise. Il sortit de la maison, et se lança à la recherche d’Agathe à son tour.

Chloé retrouva Kévin, et ils s’assirent tous les deux sur le canapé du salon, à observer tout le monde paniquer autour d’eux.

« Où est-ce que tu penses qu’elle est ? », demanda Kévin.

« Pas la moindre idée », répondit Chloé. « Je ne pensais pas qu’elle partirait comme ça. »

Kévin put lire de l’anxiété sur le visage de Chloé.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? », demanda-t-il.

« Je m’inquiète pour Agathe. Elle va avoir du mal à se sortir de cette situation. »

« Ouais. Mais, qu’est-ce qui te tracasse vraiment ? », insista Kévin.

« J’ai jamais pu te cacher quoi que ce soit », dit Chloé. « Par où commencer… », reprit-elle.

Alors que les larmes commencèrent à couler sur sa jolie robe mauve de demoiselle d’honneur, elle entreprit de lui raconter les événements qui s’étaient déroulées durant les derniers jours. Elle lui conta comment elle avait appris l’existence de sa sœur et de l’ultimatum qui était lié à leurs fiançailles. Kévin l’écouta en silence.

« J’ai une sœur », murmura-t-il, à lui-même. Il se tourna alors vers Chloé. « On va se marier alors. »

« Quoi ? »

« C’est la seule façon de protéger Sarah. »

« Il y a sûrement une autre solution. Nos parents ne peuvent pas nous forcer à nous marier. »

Kévin lui attrapa les mains. Il avait une voix douce et posée, et il souriait.

« Tu te souviens quand on avait sept, huit ans… Nos parents nous avaient organisé un faux mariage en nous disant que c’était une répétition pour lorsque l’on serait plus grands. » 

« Oui, je me souviens », dit-elle, en riant, repensant à ce jour. « On s’était disputés pendant la cérémonie, parce que l’on n’était pas d’accord sur le gâteau que l’on voulait. Je m’étais alors mise à pleurer. »

« Oui. Et moi déjà à l’époque je ne supportais pas de te voir pleurer. J’avais alors pris ta main dans la mienne et je t’avais dit que je ne t’épouserai jamais pour faire plaisir à nos parents. Et là tu t’étais remise à pleurer. »

« Ah oui, c’est vrai. En même temps, c’était pas très gentil ! »

« Oui, mais j’avais ajouté que je t’épouserais n’importe quand si cela pouvait sécher tes larmes. »

« Et je m’étais arrêtée de pleurer », sourit, Chloé dont les larmes avaient arrêté de couler.

Elle se glissa dans les bras de Kévin qui se fermèrent délicatement autour d’elle.

*****

Au petit matin, Adrien et son père se levèrent de bonne heure. Philip conduisit Adrien devant leur ancienne maison. Adrien avait le cœur qui battait très vite. Ils traversèrent leur ancien jardin et frappèrent à la porte. Un couple d’une trentaine d’années vint leur ouvrir.

Philip se présenta et leur expliqua qu’ils avaient vécu ici il y a quelques années, et qu’il souhaitait juste voir ce que la maison était devenue. Le couple les invita à entrer.

Ils donnèrent aux Gautier un tour des lieux et le sourire d’Adrien disparut rapidement. Ses attentes étaient tellement élevées, qu’il ne s’en trouva que davantage déçu. Rien ne ressemblait à ses souvenirs. Les pièces étaient aménagées différemment, les papiers peints avaient des couleurs et des motifs différents, et il ne sentait plus l’ambiance chaleureuse et maternelle qui l’avait bercé toute son enfance.

Adrien sortit précipitamment de la maison. Il tourna sur lui-même à la recherche d’un élément familier, mais rien ne lui vint. Il avait l’impression de se trouver dans une maison totalement différente de la sienne.

Il fit un signe de la tête à son père pour lui indiquer son envie de partir. Philip ne se fit pas prier. Il remercia le couple de leur accueil et ils partirent.

Tous deux restèrent assis dans la voiture quelques minutes, en silence, avant de repartir.

« Je pensais que c’était ce que tu voulais… », dit Philip, désolé. « Revenir ici. »

« Je pensais que c’était ce que je voulais aussi », répliqua Adrien. « Mais, ce n’est plus chez nous. »

Ils se remirent en route et arrivèrent à Boidelou en fin de soirée. Philip gara la voiture à l’entrée de la ville et ils poursuivirent leur chemin à pied. Ils furent intrigués par le bruit inhabituel provenant de la forêt. Adrien croisa alors Damien et l’intercepta.

« Salut Damien. Qu’est-ce qui se passe ? »

« Euh… je ne sais pas comment te dire ça, Ad… Chloé vient d’épouser Kévin. »