« Boidelou : la lignée des lacour », Chapitre 5 – La pédagogie de Philip Gautier   

Chapitre 5 – La pédagogie de Philip Gautier

Le lendemain matin, Adrien avait son premier cours de Sciences de la vie et de la terre avec pour professeur, son père.

Ils avaient généralement réussi à ne pas se retrouver dans la même classe au cours des années, par volonté de Philip de ne pas être accusé de favoritisme envers son fils. Mais, étant le seul professeur de SVT de Boidelou, ils n’avaient pas vu d’alternative et avaient décidé de ne pas laisser cette situation les affecter.

Afin de mettre toutes les chances de leur côté, ils avaient donc décidé de traiter ce jour comme les autres. Ils arrivèrent au lycée, chacun de leur côté, Adrien faisant dorénavant les trajets avec Damien.

Mais, le reste des élèves n’entendait pas laisser les choses se passer ainsi. Dès l’arrivée de Philip Gautier, ils se mirent tous à chahuter.

Philip n’avait aucunement l’intention de se laisser faire. Bien que professeur seulement depuis quelques années, il avait déjà eu affaire à des classes difficiles et il n’était pas prêt de se laisser impressionner. Il les fixa des yeux et attendit le silence.

Les élèves, assis derrière Adrien, profitèrent du brouhaha général pour embêter Adrien.

« Alors le petit nouveau, on a besoin d’avoir papa à côté ? »

« On a peur d’aller à l’école tout seul ? »

Adrien tenta d’ignorer tant bien que mal ses camarades qui ne s’arrêtèrent pas pour autant.

« On va tout rapporter à son papa si on se fait embêter ? »

La première stratégie ne fonctionnant pas, Philip passa à la suivante. Il tapa des mains pour attirer leur attention.

« Silence. Nous sommes ici dans une salle de classe, pour y travailler. Le prochain que je vois ouvrir la bouche, c’est la porte. »

La classe se tut, mais Philip aperçut deux garçons en train de ricaner au fond de la salle.

« J’ai dit quelque chose de drôle ? »

« Non, Monsieur », dit l’un deux, avant de se mettre à chuchoter à son voisin. « Il va pas tenir longtemps, le nouveau. »

« Tu ranges tes affaires et tu sors ! », lança Philip, qui se trouvait devant ses yeux.

Le jeune homme enfourna ses affaires dans son sac en grommelant, et sortit.

« Bien. Pour ceux qui ont décidé de travailler, je vais vous expliquer comment ça va fonctionner. Tout d’abord, on va créer des binômes de travail pour les nombreux cas pratiques. Vous allez voir, le cours s’assimile beaucoup plus vite comme ça. »

Il attrapa son cahier et l’ouvrit.

« J’ai établi des groupes, de manière aléatoire. »

Les élèves commencèrent à émettre des objections.

« J’ai toujours fait les groupes de cette manière, parce que j’ai remarqué que l’on pouvait arriver à des résultats plus poussés de cette manière », intervint-il.

Il commença à énoncer les groupes, et tous attendirent anxieusement l’appel de leur nom.

Rapidement, les élèves appelés se mirent à râler et à implorer M. Gautier de les changer de groupe. Mais, Philip savait que s’il cédait maintenant, il aurait du mal à réinstaurer son autorité par la suite.

Il fit appel au silence pour la seconde fois et continua l’énumération de sa liste.

« Kévin Lacour, tu es avec Adrien Gautier. »

Adrien mit quelques secondes à réagir, mais reconnut le nom. Il se tourna vers ce dernier, incertain de la réaction qu’il avait eue. Kévin ne le regardait pas, il discutait avec sa voisine, Chloé.

Adrien était anxieux à l’idée de travailler avec Kévin. Ce dernier s’étant montré très distant depuis leur rencontre dans la forêt.

Une fois les binômes composés, Philip leur expliqua le thème de leur premier exercice qu’il leur faudrait lui rendre deux semaines plus tard. Puis, il leur fit ouvrir leur manuel scolaire, et il commença le cours.

Le reste de l’heure se passa dans le calme, malgré des messe-basses persistantes au sujet de la formation des groupes.

Lorsque la sonnerie retentit, tous les élèves sortirent de la classe, excepté une jeune fille qui s’avança vers le bureau de M. Gautier. Elle avait une allure élancée, des cheveux noirs très raides, et les yeux verts reluisants.

Philip aperçut la jeune fille et releva la tête.

« Oui ? »

« Je voulais juste rectifier un point », commença-t-elle sur un ton plus sec qu’elle n’avait anticipé. « Mon nom, c’est Argenteuil. Agathe Argenteuil. Et non pas Solmier. »

Philip Gautier fronça les sourcils et jeta un œil à la feuille qui se trouvait sur son bureau. Il s’arrêta lorsqu’il vit écrit « Agathe ». Ses yeux continuèrent et il vit le nom « Solmier ».

« Il est écrit Agathe Solmier sur la liste d’élèves que l’on m’a transmis. Tu as changé de nom récemment ? »

« Cette liste n’est visiblement pas à jour. Solmier était le nom de mon père. » Elle marqua une pause. « Il est mort. J’ai pris le nom de ma mère depuis, et j’apprécierais que vous m’appeliez par mon véritable nom à partir de maintenant », finit-elle sèchement.

Philip resta interloqué, ne sachant pas s’il devait la réconforter ou la remettre à sa place pour le manque de respect qu’elle lui témoignait. Il n’eut pas le temps de décider qu’Agathe, le sourire en coin, sortit de la classe.

*****

Alors que les élèves rejoignaient leur cours suivant, Philip se rendit dans la salle des professeurs.

« Bonjour Philip », lui sourit Sylvie Montant. « Comment va Adrien ? »

« Bonjour Sylvie. Il commence à aller mieux. Merci. »

Philip s’approcha de la cafetière et se prépara une tasse. Puis, il se tourna vers Sylvie.

« Un p’tit café ? »

« Non, ça va merci. Je ne fonctionne qu’au thé. Et j’en suis déjà à ma troisième tasse. »

Philip sourit. Il attrapa sa tasse et alla s’asseoir en face d’elle.

« Moi, j’ai du mal à fonctionner tant que j’ai pas pris ma première tasse de café. »

« Et sinon, comment se passe cette première semaine ? Les élèves ne sont pas trop durs envers toi ? », lança-t-elle.

« Oh tu sais, les premiers jours avec une nouvelle classe ne sont pas toujours évidents. Mais, il n’y a rien de plus gratifiant que de voir ses élèves réussir, n’est-ce pas ? »

Sylvie Montant tenta de masquer en vain son visage qui était en train de rougir.

« Euh… oui. Enfin, moi je ne suis là que pour les conseiller. »

« Au fait Sylvie, je voulais te demander. Toi qui es là depuis plus longtemps que moi. Tu pourrais m’expliquer pourquoi les salles de classe sont divisées en deux comme ça ? Je dois t’avouer que je ne comprends pas bien… »

Sylvie regarda furtivement autour d’elle de peur d’être surveillée, puis se pencha vers Philip.

« Euh… c’est la tradition tu vois. Les habitants du lac d’un côté, et ceux de la colline de l’autre. Hum… A ta place, je n’y prêterai pas attention. Il y a des choses qu’il vaut mieux laisser comme elles sont ici. Sinon, tu vas t’attirer des problèmes… »

« Des problèmes ? Comment ça ? »

« Hum… »

« Philip ! Je peux vous voir dans mon bureau un instant ? », s’écria la voix forte et grave du directeur, qui avait surgi dans la salle, sans faire un bruit.

Sylvie Montant se releva nerveusement, son bras faisant trembler sa tasse frénétiquement.

Philip suivit M. Koulka dans son bureau. La pièce était large et sombre et ornée d’une haute armoire et d’une imposante table en bois.

M. Koulka invita Philip à s’asseoir, puis il prit place dans son fauteuil ancien, qui lui donnait un air encore plus imposant.

« Ecoutez Philip. Je vais aller droit au but. Je vous ai fait venir ici parce que vous me paraissiez être un professeur sans histoire. Je m’étais renseigné sur vous et tout le monde s’accordait pour dire que vous suiviez bien les règles et que vous ne faisiez rien pour vous faire remarquer. C’est pourquoi, ça m’a étonné lorsque des élèves sont venus me voir ce matin pour se plaindre. Ils m’ont dit que vous aviez imposé des binômes. » Il adoucit sa voix. « Philip, je n’ai rien contre le fait de former les groupes vous-mêmes, mais dans ce cas-là faites des groupes au sein de chaque côté de la classe. Vous êtes nouveau, donc je vais laisser passer ça pour cette fois. Je vous fais confiance pour arranger ça dès votre prochain cours. Tout le monde sera content, et ce ne sera pas la peine de revenir dessus. » Il émit un sourire, laissant entrevoir ses longues dents jaunes, et se releva. « C’est tout, Philip. Vous pouvez retourner à vos occupations. »

Philip se releva, mais resta face à M. Koulka.

« Si je peux me permettre, Monsieur. Je ne pense pas que ces divisions au sein de la classe soient une bonne idée. »

« Voyons Philip. Vous n’êtes pas payé à penser. » Il se pencha vers Philip et d’un air menaçant, enchaîna. « Croyez-moi, vous ne voulez pas vous mettre les parents d’élèves de la colline à dos. »

« Très bien. Je laisserai le choix aux élèves de modifier les groupes si cela les met mal à l’aise », abdiqua Philip. « Mais, je ne vois pas de raison de changer les binômes qui fonctionnent sous prétexte que leurs maisons n’ont pas été construites du même côté de la route. »

Il tourna les talons et sortit du bureau.

*****

Durant le cours d’EPS, Adrien chercha à approcher Kévin afin de lui parler du TP, mais les exercices s’enchainèrent très vite, rendant impossible toute discussion avec quelqu’un d’autre que son partenaire.

« Tant pis », pensa Adrien. « Ça attendra demain. »

Adrien attendit que Damien ait rangé ses affaires et tous deux retournèrent chez eux. Adrien rentra déposer ses affaires de classe, puis ressortit afin de faire quelques courses.

Rapidement, il eut la sensation d’être suivi. Il accéléra le pas, le cœur battant de plus en plus vite. Il pouvait entendre les pas derrière lui se rapprocher.

Effrayé, il se mit à courir. Arrivé à un virage, il en profita pour jeter un regard derrière lui. Il n’y avait personne. Mais, ne regardant plus devant lui, Adrien ne put éviter l’impact.

« Ça va ? », demanda une voix, qui lui parut familière.

Adrien releva les yeux et réalisa qu’il venait de foncer droit sur Kévin Lacour.

« Euh oui, pardon. »

« Je te cherchais justement », commença Kévin. « Tu es parti si vite après les cours, on n’a pas eu le temps de discuter de notre TP de physique. Tu as deux minutes pour en parler ? »

« Euh oui, c’est vrai. Là, je suis un peu pressé, mais on peut se retrouver demain matin pour avancer si tu veux. »

« Euh… j’ai des contraintes familiales cette semaine. Mais, lundi après les cours, je suis dispo, si tu veux », répondit Kévin. « On n’aura qu’à aller chez toi », enchaîna-t-il rapidement. « Je proposerais bien chez moi, mais avec mes frères, ça va être trop bruyant pour travailler. Et puis, je ne suis pas sûr que tu aies très envie de les revoir… »

Adrien décela une once d’anxiété dans la voix de Kévin, mais accepta sa proposition. Ils se dirent au revoir et Adrien se rendit au magasin.

*****

Durant le weekend, Adrien passa au Centre de Convalescence. Mme Noma l’accueillit à bras ouverts, rassurée de voir qu’il allait beaucoup mieux.

Il fut invité à faire quelques réparations dans la cuisine. Il ouvrit la boîte à outil et entreprit de réparer la charnière d’un placard de rangement.

Au bout de quelques heures, Sarah apparut dans la cuisine. Elle sortit une douzaine de verres qu’elle déposa sur un plateau. Elle attrapa ensuite un pack de jus de fruit qu’elle versa délicatement dans chaque verre. Elle aperçut alors Adrien qui la regardait faire.

« Oh, pardon », dit-elle. « Je n’avais pas vu qu’il y avait quelqu’un dans la cuisine.

« Ce n’est rien, Sarah », la rassura Adrien.

Sarah émit un petit sourire timide, et sortit un autre verre qu’elle remplit également de jus de fruits. Elle le tendit à Adrien.

« Merci. »

Adrien attrapa le verre, tandis que Sarah s’empressait d’amener le plateau dans la salle à manger. Adrien vida son verre et rentra chez lui.

*****

Le lendemain, Damien passa chercher Adrien, comme convenu, afin de lui faire visiter la ville.

« T’es prêt ? », lui demanda-t-il, posté devant sa porte.

« C’est parti », répondit Adrien qui enfila sa veste avant de suivre Damien.

Damien fit passer Adrien dans des endroits qu’il n’aurait jamais pensé à emprunter lui-même. Ils se faufilèrent dans des raccourcis qui traversaient la ville, et Adrien eut l’impression de redécouvrir les endroits qu’il pensait déjà connaître, mais qu’il avait en réalité à peine effleurés.

Ils longèrent la forêt, passèrent devant le cimetière et devant le Centre de Convalescence, le centre de la ville, puis ils se rendirent au lac par un chemin que Damien connaissait très bien.

Ils se posèrent un moment afin d’admirer la vue. L’immense et somptueux lac coupa le souffle d’Adrien. Sa couleur bleu ciel contrastait parfaitement avec les arbres environnants.

Ils finirent la visite en contournant le lac vers les habitations, puis ils retournèrent vers le centre.

« Alors, comment t’as trouvé ? »

« Sympa. Mais, je ne pensais pas que c’était aussi grand », dit-il, épuisé. « Qu’est-ce que ça doit être du côté de la forêt ! », ajouta-t-il, amusé.

« On n’est pas censés aller du côté de la colline », répliqua Damien, dont la voix devint grave.

« Pourquoi ? », demanda Adrien, par curiosité. « C’est pourtant pas loin de nos maisons. »

« La route sur laquelle sont nos maisons, se trouve à la limite. Sérieusement, ne t’aventure pas au-delà. C’est dangereux. »

Devant le regard apeuré de son ami, Adrien décida de ne pas évoquer son passage dans la forêt le soir de son arrivée, et de laisser Damien changer de sujet.

« Un petit tour au Cafury, ça te dit ? », lança Damien. « Ils font les meilleurs burgers de la ville. Et y’a une table de billard si tu te sens d’attaque à m’affronter. Mais, je dois te prévenir, j’ai de longues soirées d’hiver d’entraînement. »

« Ok. »

Ils se rendirent au Cafury, où ils prirent quelques verres jusqu’au milieu de la nuit.

Adrien finit par rentrer chez lui, après s’être fait écrasé au billard, à maintes reprises, sous le regard fier et amusé de Damien.

*****

Le lundi suivant, après les cours, Adrien trouva Kévin qui l’attendait à la sortie.

« C’est toujours bon pour le TP ? », demanda Kévin.

« Euh ouais, ouais. Y’a pas de souci. »

Tous deux prirent le chemin de la maison d’Adrien. Durant le trajet, aucun d’eux ne dit un mot, laissant place à un silence de plus en plus pesant.

Adrien ouvrit la porte de sa maison et fit signe à Kévin de rentrer. Kévin s’exécuta mais ne fit qu’un mètre à l’intérieur, scrutant la pièce des yeux. Adrien entra et ferma la porte derrière lui. Il indiqua la direction du salon à Kévin, et tous deux s’y rendirent, dans le même silence, et s’assirent à la table.

Ils s’observèrent pendant plusieurs minutes avant qu’Adrien ne se décide à briser le silence.

« Tu veux boire quelque chose ? »

« Euh non, ça va merci. »

Nouveau silence.

« T’as déjà des idées pour le TP », se lança Adrien.

« Euh, je dois t’avouer que je n’ai pas trop eu le temps d’y penser. »

« Moi non plus », reprit Adrien. « Le répète pas à mon père, mais c’est loin d’être ma matière préférée. »

Kévin sourit. Voyant qu’il avait réussi à détendre l’atmosphère, Adrien enchaîna rapidement et proposa une première idée, puis une autre. Kévin se lança à son tour, et très vite les idées fusèrent des deux côtés.

Au bout de quinze minutes de brainstorming, ils se mirent enfin d’accord sur un sujet et entreprirent d’établir le plan de leur travail.

Philip arriva dans la pièce peu de temps après et salua les deux jeunes.

« Vous vous en sortez ? »

« Oui, ça va », répondit Adrien.

« Ok. Très bien », dit Philip, souriant. « Je vais faire à dîner. Tu restes manger, Kévin ? »

Kévin fut très surpris de cette demande et cela pouvait se lire sur son visage et ses mouvements qui devinrent brusques et maladroits.

« Euh, non. Ça va. C’est gentil à vous, mais mes parents m’attendent pour dîner. Je vais y aller d’ailleurs, il se fait tard. »

Kévin rassembla ses affaires, salua Adrien et son père, et s’empressa de partir.