« Call me », XIII  

XIII

Le soleil avait embrasé l’océan, sur la plage les participants au spectacle s’étaient rassemblés autours de la scène. Il régnait un silence religieux que Milos ne pouvait s’empêcher de trouver funeste. Il aurait tant voulu voir et parler à Eva avant qu’elle exécute sa performance.

La scène s’illumina des derniers rayons de l’astre se couchant et Eva se matérialisa en son centre. Elle se tenait parfaitement droite les bras le long du corps et était complètement nue. Sa peau rayonnait d’une lueur spectrale comme si elle était recouverte d’une pellicule de lumière lunaire. Le silence était maintenant total parmi l’assistance et Eva se laissait pénétrer de l’instant dans toutes ses dimensions. La brise océane balayait sa chevelure libre. Son  rythme cardiaque suivait celui de la marée. Elle goutait l’air iodé qui emplissait ses poumons en soulevant sa poitrine. Face au couchant ses yeux captaient les ultimes particules solaires. Alors elle écarta les bras comme pour accueillir son public, l’embrasser et l’inviter à entrer en communion avec elle.

Fermant les yeux elle leva les bras vers le ciel et ouvrit sa conscience aux émotions du public dont elle se laissa bercer quelques instants cherchant à isoler celles sur lesquelles elle s’appuierait pour lancer son improvisation.

Enfin elle rejoignit ses mains au dessus de sa tête et compléta son immersion dans l’environnement de la performance en captant les pulsions telluriques qui émanaient des entrailles de la terre et traversaient chaque fibre de son être avec la force d’un geyser invisible.

Elle atteignit alors un état supérieur de conscience et lentement son corps se libéra de la gravité pour s’élever plusieurs mètres au dessus de la scène laissant une trainée de poudre de diamants évanescents. Elle se mit alors à tourner lentement sur elle-même au moment où la sonorité extrêmement grave d’une corne sacrée tibétaine vint purifier l’assemblée des participants de cette cérémonie païenne.          

Milos était subjugué par le spectacle onirique et ne pouvait détacher son regard du corps d’Eva en lévitation.

C’est ce moment que choisi Virgil pour venir lui parler.

Milos se raidit, prêt à tout et surtout au pire.

Virgil planta son regard dans le sien. Le miroir sans teint avait disparu et Milos pu y lire toute la rage et la haine jusque là contenues et dissimulées derrière un masque lisse.  Ce soir il semblait à Milos que le diable avait décidé de sortir plus que ses griffes.

« Il s’appelait Jason, il avait vingt ans, il est mort à cet endroit, vous l’avez tué, c’était mon fils.» Sa voix avait le tranchant d’une lame qui lacéra les derniers espoirs qu’avait Milos de sortir vivant de Garra Del Diablo.  

Eva toujours en apesanteur avait commencé à exécuter une série de mouvements de danse classique accompagnés d’une musique parfaitement synchronisée qui semblait émaner directement de son corps.  

« Vous allez donc me tuer à votre tour ? » fit Milos d’une voix blanche posant une question purement rhétorique dont il était désormais sûr de la réponse.

Il détourna son regard des abysses tourmentés qu’étaient devenus les yeux de Virgil et dans lesquels il ne voyait plus que sa propre destruction pour s’accrocher à la vision d’Eva qui l’avait ramenée à la vie au cours des dernières heures passées en sa compagnie.

« Je ne vais pas vous tuer. Elle va le faire. » asséna Virgil tel le toréador enfonçant une dernière épée avant le coup de grâce.

Eva capta alors un nouveau champ d’émotions en provenance du public. Les énergies étaient fortes, sombres, intenses, dramatiques et donc très intéressantes à exploiter. La noirceur de la nuit commençait à s’installer et elle jugea le moment idéal pour changer le cours de son improvisation en se laissant porter par cette vague de ténèbres. Elle se laissa tomber sur la scène et entreprit une composition qui évoquait une bête traquée. Elle courait, trébuchait, se débattait en imprimant dans l’espace de la nuit qui l’enveloppait des marques rouges sang qui demeuraient en suspension bien après son passage et peu à peu formaient une sculpture tragique et mouvante.

« Vous mentez ! » cria Milos qui était toujours captivé par la performance d’Eva et qui se sentait presque physiquement submergé par les émotions qu’elle provoquait comme si elles étaient amplifiées.   

« Vous avez raison, je dois rétablir une vérité. Mon véritable nom est Hector. Mais cela n’a plus vraiment d’importance pour vous. Je vous ai cherché, je vous ai trouvé et étudié et je vous ai donné Eva car on ne peut pas tuer un mort. Je vous ai offert ce que vous n’espériez plus. Je vous ai redonné le gout de vivre.  Et ce soir je vais vous enlever tout cela comme vous m’avez enlevé mon fils. »   

Le flux d’émotions sur laquelle Eva calquait sa performance était de plus en plus terrible, il y avait un torrent de lave en fusion qui venait frapper un marécage de peur. A cet instant elle avait le choix de continuer à fusionner sur ce thème délétère ou orienter sa danse vers une direction plus légère. Elle décida de pousser son expérimentation plus loin encore et de s’abandonner complètement à cette pulsion chaotique qui montait en elle comme un orgasme barbare.

Milos était complètement envouté par Eva qui s’était transformé en un véritable succube secoué d’une convulsion vaudou. Les paroles d’Hector lui parvenaient à travers le brouillard de ses émotions sur-amplifiées. Sa respiration était saccadée et une sueur froide brulait ses yeux fiévreux.

« J’espère que vous avez apprécié votre dernier repas à bord de mon avion. Mon chef l’avait tout spécialement conçu pour vous en y ajoutant une pincée de nano implants dernière génération qui font désormais parti de votre cortex. » Hector dégustait la souffrance grandissante qui dévorait Milos.

Le corps d’Eva, qui avait repris sa lévitation, était secoué de spasmes violents poussant ses membres à la limite de la dislocation. Pourtant ses mouvements suivaient une chorégraphie effrénée domptée par une trame sonore qui conférait à l’ensemble un esthétisme troublant.

Elle arriva alors au paroxysme de la fusion en se cabrant, bras et jambes en croix face au ciel sans étoiles, s’élevant dans les airs portée par les ultimes battements du cœur affolé de Milos.