« Call me », I   

I

Milos soulevait péniblement une paupière histoire de retrouver ses repères spatio-temporels.

Autours de lui l’espace vaguement familier d’une salle d’embarquement d’aéroport résonnait du silence impersonnel d’inconnus en transit pour ailleurs. Le rugissement étouffé du ballet des gros porteurs était ponctué par les annonces suavement polyglottes du personnel rampant ainsi affectueusement qualifiés par l’élite volante.

« Tous les aéroports se ressemblent », pensa-t-il en cherchant des repères visuels pour l’aider à situer celui dans lequel il se trouvait. Un regard à l’extérieur lui donna la réponse.

« Une majorité de fuselages peints de bleu, blanc, rouge…France, Paris Charles de Gaulle ! » conclut-il rassuré d’avoir trouvé une réponse lui permettant de reprendre pied dans la réalité.

Lentement, son esprit chargé des brumes du décalage horaire et du poids des années d’une vie d’éternel noctambule, se remettait à fonctionner. Quelques images commençaient à filtrer par l’entrebâillement de sa conscience retrouvée.

« Une voiture, moi dedans, une pluie diluvienne frappe les vitres. Black rain me dit le chauffeur aux gants blancs. Dehors des formes gigantesques empilent des briques énormes sur des bateaux. Un aérogare, des hommes avec des masques chirurgicaux passent devant des écrans qui reflètent leurs silhouettes en spectres infrarouges. Hong Kong ! » articula Milos.

Alors sa conscience refit complètement surface et les détails de sa vie redevinrent clairs.

Milos était en transit à Paris, à destination de New-York et en provenance de Hong Kong dernière étape de sa tournée Asie / Pacifique l’ayant conduit à Hobart, Port Moresby, Penang, Calbayog City, Tainan.

Milos se présentait comme un nihiliste postmoderne en restant toutefois toujours très discret sur ses occupations. Il était un des VJ les plus en vu de la scène underground des Feelers. Le terme VJ prononcé universellement VeeJay le faisait sourire et il ne pouvait s’empêcher de l’associer à un prénom indien et de s’imaginer enturbanné officiant devant une foule en transe. Le VJ, pour Vibration Jockey, redonnait à l’expression s’éclater un sens beaucoup plus littéral. Les Feelers étaient des adeptes de sensations extrêmes, qui grâce à des nano-implants au niveau du système nerveux central avaient la capacité d’entrer physiquement en résonnance avec certaines vibrations.

Un orage violent en montagne, une tornade de catégorie 5, la force G d’une accélération supersonique, un tremblement de terre de magnitude 7, étaient des comparaisons qu’utilisaient souvent les Feelers pour décrire leurs « XtremVibes » aux néophytes. Chaque Feeler doté de son implant pouvait moduler l’intensité des perceptions physiques avec pour seule limite la capacité des organes à y survivre. Inutile de préciser que les vieux Feelers n’existaient pas et que l’espérance de vie d’un Feeler accro aux XtremVibes ne dépassait pas une dizaine de séances.

Ce mouvement totalement illégal et donc d’autant plus excitant était né quelques mois plus tôt et faisait des ravages au sein de la jeunesse doré, mais néanmoins désœuvrée de la planète. Milos avait flairé le filon et développé rapidement une gamme de vibrations très appréciées de la tribu des initiés qui entraient en transe le plus souvent possible dans des endroits tenus secrets jusqu’au dernier instant. Milos devait se déplacer en permanence pour suivre les migrations des adeptes et profiter le plus vite possible de cette manne qui selon lui ne durerait pas plus de quelques mois supplémentaires faute de participants et en raison de la pression des autorités pour arrêter ce fléau décimant la jeunesse sonnante et trébuchante.

A Hong Kong, dernière étape asiatique de Milos, la transe avait eu lieu dans un lieu public au grand jour parmi une foule à laquelle était mêlé un groupe de Feelers désireux de braver encore davantage les interdits et d’augmenter le niveau d’adrénaline dans leurs organes déjà malmenés par une boulimie de vibrations basse fréquence. Cette année là, le défilé du nouvel an Chinois avait curieusement provoqué un nombre anormalement élevé de crises cardiaques et de ruptures d’anévrismes chez des sujets d’une vingtaine d’années n’appartenant pas aux populations habituellement à risque.

Milos avait quitté Hong Kong brusquement sachant que la police n’allait pas tarder à faire le lien avec les Feelers et comme tout paranoïaque qui se respecte il se pensait déjà fiché et surveillé.

Bien que nihiliste autoproclamé, Milos ne partageait pas les tendances suicidaires de ses clients et commençait à juger un peu trop extrême ce gout sans cesse grandissant pour les prises de risques démesurées.

Milos se donnait encore deux ou trois transes avant de tirer sa révérence de la scène Feelers et de passer à autre chose. Participer à la destruction de l’élite en aidant tous ces fils et filles de bonnes familles à se foutre en l’air à vitesse accélérée avait quelque chose de satisfaisant. Il avait la conscience tranquille du vendeur d’armes. Il faisait un business, certains diraient même que c’était un artiste. Il fournissait les munitions et ses clients pressaient joyeusement la détente. Mais une partie de lui ne pouvait surmonter le dégoût de voir ces gamins se détruire.

Cherchant à tuer le temps et les idées noires qui commençaient à pointer leurs faciès visqueux, Milos parcourait du regard son environnement immédiat. Sur les fauteuils libres trainaient les vestiges de l’attente des passagers ayant combattu l’ennui avant lui. La presse internationale du jour était abondamment éparpillée et des magazines, mieux armés pour résister aux assauts répétés de mains négligentes, faisaient encore miroiter leurs façades racoleuses de papier glacé.

La mère de Milos était tchèque, son père russe et bien qu’ayant vécu principalement aux Etats Unis, Milos avait en lui l’héritage est européen de ses parents. C’est peut-être la raison inconsciente pour laquelle il fut attiré par ce magazine dont les caractères cyrilliques ornaient outrageusement la première de couverture, mais qu’il était bien incapable de déchiffrer.

Il commença à le feuilleter et fit défiler entre ses doigts voitures de sports, palaces exotiques, bijoux somptueux et restaurants ultra chics en se disant que c’était typiquement le genre de contenu destiné à sa clientèle haut de gamme de Feelers.

Au hasard des pages il fut capté par l’expression délicieusement mélancolique de son regard de jade fixant un horizon insaisissable. Sa bouche délicatement ourlée à peine entre-ouverte semblait susurrer un doux secret à un confident imaginaire. Le nez droit et mutin était encadré de pommettes hautes et légèrement saillantes qui accentuaient le creux de ses joues. Son teint d’albâtre presque bleuté était rehaussé d’une chevelure finement bouclée de flammèches rousses offrant un écrin de feu à cette porcelaine improbable.

Au cours de sa vie Milos avait croisé le chemin de toutes sortes de créatures parmi les plus beaux spécimens de la faune féminine et son tableau de chasse était tout à fait respectable.

Mais ce visage de femme dont ses doigts parcouraient maintenant les courbes résonnait en lui de manière différente. Il semblait la connaitre, la reconnaitre tout en étant certain de ne l’avoir jamais vu auparavant.

« Eros et Thanatos ont forgé ce golem dans le feu et la glace pour tourmenter les pauvres mortels » philosopha Milos.

« Si j’avais encore une âme à damner je l’offrirai sans hésiter à l’alchimiste, auteur de cette création, pour la rencontrer en chair et en os. »

Quelques mots en russe en haut de la photo devaient décrire ce que mettait en valeur cet icône impie, mais Milos ne parvenait pas à déchiffrer l’énigme calligraphique. En bas de la page une note qui semblait manuscrite attira son attention.

« Call Me. 212 555 9978. Eva.»

Milos pensa que cela faisait partie de la composition de la page de pub, mais à y regarder de plus près la note était bien écrite à la plume.

« He, l’alchimiste ! Je n’ai pas encore signé de mon sang » ironisa-t-il pour lui-même.

212 était l’indicatif de la ville de New York, la destination de Milos.

Après s’être copieusement moqué de lui-même la curiosité l’emporta sur le cynisme et l’autodérision et il composa le numéro.