« Call me », II   

II

Milos se réveilla au moment où l’appareil toucha le tarmac de La Guardia, New York.

Eva, articula-t-il en ouvrant les yeux. Le magazine reposait sur ses genoux. Il le saisit et rechercha frénétiquement le visage d’Eva comme pour se convaincre de sa réalité.

Elle était toujours là, ciselée en quadrichromie, et maintenant il pouvait ajouter une voix à ce visage.  

Le numéro composé la veille n’était pas un message publicitaire, ni un service de rencontres, ni une tonalité sans réponse. La boite vocale avait livré son message sibyllin après neuf sonneries comme pour décourager les impatients.  

« Оставить сообщение » avait distillé un feulement rauque, mais définitivement féminin, qui détonait étrangement avec le physique d’Eva, si bien sûr la voix était celle de la femme sur la photo se disait Milos.  Du Russe avait-il reconnu sans toutefois parvenir à traduire le message. Entendre parler la langue de son père avait ramené Milos à sa petite enfance, une période de sa vie qui demeurait un sanctuaire de joyeuse innocence.

Tout cela ressemblait à un mauvais canular pensait Milos, mais il ne parvenait pas à effacer le visage d’Eva qui brillait dans son esprit tel le dernier phare avant la côte de naufrageurs  qu’était devenu sa vie.

Dans le taxi qui l’emmenait maintenant à son hôtel où il comptait bien dormir pendant 48 heures sans interruptions histoire de rattraper des semaines de somnambulisme effréné, il composa pour la dernière fois, se promit-il, le numéro d’Eva, espérant quoi, il ne savait plus très bien. Les chemins de son esprit devenaient aussi tortueux que les méandres de la coiffe safranée du chauffeur Indou qui le conduisait entre les canyons de verres de la grosse pomme.

Six, sept, huit, neuf sonneries, comptait Milos qui attendait le message laconique devenu familier.

- Allo, fit une voix rauque de femme.

Milos resta interdit quelques secondes avant de continuer.

- Eva ?

 - Oui qui est à l’appareil ?

L’accent était bien Russe, l’intonation nette et détachée, le timbre clair et légèrement vibrant, le tout provoquait chez Milos un torrent d’évocations jaillissant d’une source qu’il pensait tarie il y a bien des vies de cela.

- Mon nom est Milos, je suis à New-York, j’ai trouvé votre numéro dans un magazine à Paris, fit-il tout en réalisant le surréalisme de la situation.

Silence au bout de la ligne puis.

- Ecoutez, je suis pressée et je n’ai pas le temps pour les blagues de mauvais gout.

- Attendez ! Je ne plaisante pas.  J’ai ce magazine entre les mains et …

- Quel magazine ? coupa Eva.

- Je ne sais pas …

- Au revoir, lança sèchement Eva.

- Russe ! Le magazine est russe et je ne lis pas cette langue.

Au lieu du déclic fatidique Milos entendit le souffle d’Eva marquant une pause et continua.

- Il y a une photo et votre numéro dessous.

- Une photo ?

- Oui une femme, cheveux roux, teint très pale, yeux verts, pommettes saillantes.

Encore un silence en guise de réponse et enfin.

- Demain, 14h, Grand Central, quai 18, amenez le magazine.

Clic.