« Call me », IV   

IV

Le Kirov de Saint Petersbourg avait maintenu au fil des siècles sa tradition d’excellence et su renouveler le genre ancestral du ballet en adoptant la révolution du style fusionnel.

Eva avait consacré la plus grande partie de sa jeune vie à la vénérable institution, sacrifiant tout à son art. Elle était une des toutes premières danseuses à s’aventurer sur la voie du style fusionnel et était considérée comme une étoile montante destinée aux plus hauts sommets. Mais Eva était un esprit fort et indépendant et l’orthodoxie kirovienne lui pesait tant qu’elle décida de voler de ses propres ailes en poursuivant ses expérimentations fusionnelles de manière indépendante.

Au-delà d’une simple démarche artistique, l’approche fusionnelle était pour Eva l’essence même de son existence. Il lui fallait sans cesse repousser ses limites physiques et mentales et pour cela s’astreindre à une véritable ascèse qui laissait peu de place aux préoccupations habituelles d’une jeune femme de 23 ans.

Le ballet fusionnel était davantage un happening qu’une représentation conventionnelle et codifiée dont le déroulement étant connu à l’avance par des spectateurs passifs rassemblés dans un espace clos.

Il s’agissait au contraire d’une manifestation chaque fois unique du génie créatif humain combinant, dans un cadre naturel,  la danse, le chant, l’interprétation musicale, mais aussi une certaine forme de sculpture lumineuse.

Le danseur fusionnel, affranchit de la gravité, exploitait les trois dimensions dans une improvisation directement influencée par les émotions des spectateurs ainsi que les énergies telluriques se dégageant du lieu de la performance.

Il transcendait l’instant en catalysant les énergies multiples de son environnement et les fusionnait à travers le prisme de sa propre sensibilité dans une expression multidisciplinaire de son talent.   

Les spectateurs au nombre limité à une centaine se sentaient extrêmement privilégiés de pouvoir participer à de telles expériences et plusieurs mois avant la performance ils mettaient un point d’honneur à se préparer psychologiquement pour transmettre le meilleur d’eux-mêmes au danseur et contribuer ainsi à la réussite de l’œuvre éphémère.

Il était impossible d’enregistrer ou de retransmettre les performances, ce qui leur donnait encore plus de valeur dans un monde ou les individus commençaient à douter de leur propre unicité.   

Pour beaucoup cette démarche était davantage mystique que purement artistique. Dans la petite communauté des aficionados  de ballet fusionnel, les danseurs étaient considérés comme des guides surnaturels capables de révéler, l’espace d’une performance, un univers parallèle dont la trame serait tissée de sublime et d’harmonie.

A New York depuis peu, Eva avait été contacté par un mécène qui s’intéressait aux formes d’art les plus avant-gardistes. L’homme souhaitait la rencontrer afin de discuter d’une possible collaboration qui permettrait à Eva de réaliser sa première performance en tant que danseuse indépendante.

Le jour du rendez-vous était arrivé, Eva avait peu dormi cette nuit là, son sommeil troublé par l’excitation du nouveau projet et aussi par son téléphone qui avait sonné de manière intempestive. Il fallait qu’elle pense à régler sa messagerie vocale. Et puis son invitation à « Laissez en message » en russe ne devait pas beaucoup inciter ses correspondants à s’exécuter.

Quelques instants avant de quitter son appartement elle fut troublée par cette étrange conversation avec cet homme, à qui elle avait pourtant donné rendez-vous quelques minutes plus tard.