« Call me », VII   

VII

Elle avait des aptitudes physiques et mentales hors du commun, mais être à l’heure relevait pour Eva d’un exploit extraordinaire. Evidemment elle avait largement sous estimé le temps nécessaire pour se rendre à Grand Central, mais avait tout de même réussi à prendre son train in-extremis.

Seule dans son compartiment elle voyait défiler les immeubles sans âmes et songeait à son rendez-vous manqué avec l’inconnu au magazine. Sa curiosité resterait probablement insatisfaite.

A ce moment précis un magazine se matérialisa sur le siège inoccupé devant elle, immédiatement suivi d’une voix.

-  Bonjour Eva, je suis très heureux de pouvoir enfin vous rencontrer. Merci d’avoir accepté mon invitation.

L’homme repris son magazine d’art contemporain et s’assis face à elle.

-  Virgil ! répondit Eva confuse d’avoir été surprise.

- Je suis votre parcours avec beaucoup d’intérêt depuis quelques mois et je suis sincèrement impressionné par votre talent.

Depuis toujours habituée à la rigueur monacale du Kirov et à sa discipline de fer qui nivelait les personnalités les moins forgées, Eva n’était pas habituée à ce que l’on s’intéresse ainsi à sa personne. Elle avait la fraicheur candide des êtres d’exception qui n’ont pas encore pris pleinement conscience de leur potentiel.

Virgil ne correspondait pas à l’image romantique qu’elle se faisait d’un mécène. La cinquantaine dégarnie, de taille et de corpulence moyenne, vêtu d’un sobre costume anthracite, une barbe grise et rase agrémentait un visage creusé de rides profondes. Eva ne remarqua aucun bijoux à ses doigts osseux, pas même une montre à son poignet. Il passerait totalement inaperçu si ce n’était son étrange regard.

Eva était captivée par ses yeux bleus, presque gris, qui lui semblaient être des miroirs sans teint dans lesquels se reflétait le monde tout en dissimulant l’observateur. La chaleur de son sourire contrastait avec la morne expression de ce regard qui rappelait à Eva une traversé hivernale entre Saint Petersbourg et Helsinki où le ciel bas et la mer glacée se figeaient dans une  atmosphère blafarde entre aube et crépuscule.

- Vous donnez toujours vos rendez-vous dans les trains ? demanda Eva un sourire en coin.

- Pourquoi faire deux choses à la fois quand on peut en faire trois ? ironisa Virgil.

- Ca doit être le genre de principe qui vous a permis de devenir riche.

- La richesse est absurde si elle n’est pas utilisée pour promouvoir la beauté. Ce qui nous amène à votre projet qui je l’espère sera devenu notre projet avant d’arriver à Boston.

Eva ne se posa pas trop de questions. Cet homme semblait prêt à l’aider à transformer son rêve en réalité et elle ne laisserait pas passer cette occasion.

- Eh bien Virgil, voila comment j’imagine ma prochaine performance.