« Ariane, jeune fille russe », Banale soirée   

Banale soirée

Le lendemain soir, à huit heures et demie, Ariane parut à la porte de sa maison, où Constantin Michel l’attendait. Elle avait un ravissant chapeau aux grandes ailes attachées par des rubans sous le menton. Le cou sortait nu de la longue houppelande noire.

Ils descendirent la Tverskaia. Il était entendu qu’« on allait se promener ». Pourtant, arrivés devant l’hôtel National, Constantin proposa d’entrer.

– Pourquoi pas ? fit-elle.

Et sous le lourd manteau, une épaule frêle se souleva et communiqua un léger mouvement à l’épaisse étoffe.

Dans le petit salon, Ariane quitta son manteau puis, passant dans la chambre à coucher, enleva son chapeau et arrangea ses cheveux devant la glace. Elle regarda autour d’elle, ne manifestant aucune gêne. Sur le lit, déjà préparés pour la nuit, les pyjamas de Constantin étaient étalés.

Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba ; les jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre. L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.

Il était au comble de l’énervement. La civilisation a appris aux femmes à n’opposer, en telles circonstances, qu’un simulacre de résistance à l’attaque de l’homme, juste assez pour qu’il puisse faire le geste de l’antique conquête. C’est une comédie charmante dont les scènes sont dès longtemps réglées. Mais voilà que, contrairement aux conventions tacitement passées avec Ariane, il était obligé de se battre et d’employer la force. Pourquoi se défendait-elle si âprement puisqu’elle était décidée à se donner ? Pourquoi depuis une heure luttait-elle sans répit ? Pendant une courte trêve, il ne put s’empêcher de lui dire assez brutalement :

– Mais enfin, vous savez pourquoi nous sommes ici. Vous êtes avertie. Ce n’est pas un début, après tout...

Ariane le regarda d’un air de déesse et articula sur un ton qui fit sentir à Constantin l’absurdité de la question posée :

– Vous n’imaginez pas que je vous aie attendu, tout de même ?...

L’épaule se souleva et sortit de la chemise qui glissa le long du bras, laissant nue la moitié du torse. Mais comme Constantin voulait emporter la jeune fille dans la chambre à coucher, elle se cramponna au divan et d’une voix nette dit :

– Je pose mes conditions.

– Je les accepte à l’avance, répondit Constantin exaspéré.

– Il n’y aura pas de lumière et je ferai la morte.

Constantin Michel pensa : « Sur qui diable suis-je tombé ? Me voici lancé dans une aventure avec une de ces filles détraquées d’aujourd’hui qui font l’amour comme elles soupent, sans avoir ni sens ni appétit. Elles n’attachent pas plus d’importance à l’un qu’à l’autre... Pourvu que je n’aie pas à le regretter... »

Il avait dans ses bras le corps frais de la jeune fille et il répondit :

– Ces conditions sont absurdes... Mais ce n’est plus le moment de discuter...

Dans la nuit de la chambre, dans la tiédeur des draps où Ariane « faisait la morte », il s’aperçut à un signe évident bien qu’involontaire que tout au moins la première des deux suppositions qui venaient de se présenter à son esprit était mal fondée. Cependant la lutte continuait dans l’obscurité, la lutte contre le cadavre.

Irrité, il dit vivement :

– Il est un temps où il est bon de se battre ; il en est un où il faut savoir se donner.

– Mais je ne me bats pas, fit une voix à son oreille, une petite voix, humble, enfantine, où semblait passer un souffle de frayeur et dont le timbre nouveau le frappa.

Et, à l’instant même, il triompha d’elle.

Une heure plus tard, assise devant la toilette elle coiffait ses cheveux qu’elle avait longs et fournis. Ils tombaient jusqu’à la chute des reins et leurs vagues ondulantes cachaient le torse frêle.

Elle parlait d’une façon détachée et libre, racontant des histoires de naguère. Elle n’eut pas un mot, pas un regard qui pussent témoigner de la nouveauté des rapports qui venaient de s’établir entre eux. Tout en l’écoutant, Constantin remarqua une mince coupure sur un doigt de sa main droite : « Ce petit monstre m’a égratigné, pensa-t-il, ou peut-être est-ce une épingle ? »

Comme minuit sonnait, elle se leva. En vain voulut-il l’emmener souper.

– Mon amoureux m’attend à la maison, dit-elle. Il m’a fait une scène hier soir. Il semblait qu’il devinât d’où je venais. Ma tante l’a entendu. Seconde scène. Je veux éviter cela ; j’aime d’avoir la paix chez moi.

Ils rentrèrent à pied. Elle causait, avec un riche mouvement d’idées, des programmes du gymnase et de l’éducation des filles. Lorsqu’il la quitta à sa porte, elle parut étonnée d’entendre Constantin lui demander de la revoir le lendemain à la même heure. Elle accepta sans discuter.

Chez lui, comme il réparait le désordre du lit avant de se coucher, il vit sur le drap quelques petites gouttes de sang. « Elle m’a égratigné plus profondément que je ne croyais. Curieux petit animal !... Qu’ont été mes prédécesseurs ?... C’est une éducation à refaire. Mais en vaut-elle la peine ?... »

Il était fatigué et, sans réfléchir davantage, s’endormit.